la lettre dans la ville

Pour ces vases communicants de novembre, heureux d’accueillir François Bon, qu’on ne présente pas, créateur notamment d’espaces de survie toujours plus ouverts dans un monde toujours plus instable. Je ne vais pas énumérer tout ce que je dois à François. Simplement dire que sans lui ce blog n’existerait pas.

On a décidé d’échanger sur le thème de l’enfance. Voici son texte, et chez lui mon texte accompagné d’une photo de l’ami girfs.

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On avait pris au sérieux l’idée de Georges Perec: la lettre W à jamais symboliserait le souvenir d’enfance.

Ce serait dans toutes les villes, tous les pays.

C’est qu’on avait si peu d’enfance, désormais, dans la vie qui nous était faite. Trop vite appelés à se plier aux normes. Trop vite dans les normes, et puis si vite déclassés ou rejetés.

Les souvenirs d’enfance se répétaient: eux-mêmes étaient fabriqués, monnayés, portaient le logo des parcs d’attraction ou de la compagnie de films.

Les souvenirs d’enfance se mesuraient aux objets consommés, déclinés en production de masse.

Et pourtant c’était l’enfance: un regard qu’on croisait, des voix ou des deux de l’autre côté d’un grillage d’école, ou dans le fond d’un parc et on le savait – rien n’avait changé, rien ne changerait jamais.

Et c’est cela qu’il fallait sauver. Le sauver en entier, les gestes et les regards, et les règles de ces jeux et le petit nom qu’on leur donnait ou les paroles qu’on y ajoutait.

Et puis, pour chacun, dans l’archive des souvenirs d’enfance, un peu de l’air respiré aux saisons chaudes ou trop froides, et la liste des destinations, et le plan des maisons, et la description des chambres.

Et puis on suivait le progrès: on pouvait y associer les photos de classes, le nom des copains, puis des rencontres. Tout cela était centralisé avec les éléments matériels.

On avait désormais, dans chaque ville qui l’acceptait, un dépôt d’enfance, où vous pouviez venir si vous le souhaitiez, et rouvrir le coffre qui vous appartenait (ou la boîte de carton sur les rayonnages automatiques, tout était facile avec le matricule), ou simplement gérer cela à distance.

On pouvait désormais le dire avec fierté: la lettre W, quand elle apparaissait dans la ville, était le signe même de l’enfance en dépôt, de l’enfance souvenir, de l’enfance en partage.

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Texte et photos : François Bon

Liste des vases communicants en novembre 2013

Genèses dans les zones de flottement

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Les portes de Paris agissent sur Léo comme des pôles magnétiques. Dans ces interzones, le trop-plein de la ville est tenu à distance. Seuls quelques bâtiments définitivement provisoires se dressent ça et là. Le vide ouvre des possibilités de dérives et de rêveries nouvelles. Léo a toujours aimé les terrains vagues, les friches, morceaux de taules et de ferraille rouillée, toutes ces choses qui s’effondrent et ne font déjà plus partie du spectacle. Il a toujours eu envie de se sentir à la lisière des choses, comme sur la grève d’Yffiniac où il courait enfant à la lisière de la terre et de la mer, enveloppé de cette brume marine tendre et fraîche qui efface tout repère. J’ai grandi en décalé. C’est dans l’entre-deux que je respire. D’ailleurs ce sont toujours les marginaux qui renouvellent notre façon de vivre. C’est dans la marge que se trouvent les braises, dans la marge aussi qu’on trouve la source du temps, se dit-il avec un brin d’emphase.

Photo : Girfs, Paris

Au Bal Perdu

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Sarah et Léo prennent un café au Bal Perdu, à l’ombre des Mercuriales. Ils se remettent de leur déménagement. Ils sont finalement passés de l’autre côté, du côté des grands ensembles, des cités, des quartiers, des zones urbaines sensibles comme ils disent. La pression immobilière les a fait s’installer dans une tour à Bagnolet, dans les zones prétendues inhabitables à la bordure du périphérique. Ces zones qu’on appelait la Zone au XIXème siècle, et qui désignait la zone militaire fortifiée entourant Paris. Georges Duhamel l’appelait aussi le grand camp de la misère. Il était interdit d’y construire quoi que ce soit. Aujourd’hui encore, l’endroit n’est pas très attractif, mais le vide et la désolation du quartier correspondent bien à l’état d’âme de Sarah et de Léo. Attablés au Bal Perdu, ils regardent les Chinois à la mine épuisée descendre des hauteurs de Bagnolet avec leurs charriots pleins à craquer de claviers d’ordinateurs, d’appareils photos, de chaussures et autres objets récupérés dans les bennes à ordures des beaux quartiers, pour aller les vendre porte de Montreuil, sur le marché à la sauvette au-dessus du périph.

Photo : Girfs, Paris

Le masque de la nuit

Ce mois-ci , dans le cadre des vases communicants, j’ai le plaisir d’accueillir un texte d’Eric Dubois. Eric Dubois est un poète qui ose le lyrisme. Il écrit une poésie vivante qui refuse l’hermétisme et s’adresse à chacun.


Le masque de la nuit

regret

A pour visage l’oubli

permanent

On emporte ce qu’on aime

Qui attend l’aube claire

mais l’espoir

On cherche toujours

fait son chemin

A dévoiler le sujet

le cœur est sensible

Dans son habit de sable

 

Octobre 2013

ERIC DUBOIS

Eric Dubois est né en 1966 à Paris. Auteur de plusieurs ouvrages de poésie aux éditions Le Manuscrit, Encres Vives, Hélices, l’Harmattan, Publie.net. Responsable de la revue de poésie en ligne « Le Capital des Mots ». Blogueur : « Les tribulations d’Eric Dubois ».  Chroniqueur dans l’émission « Le lire et le dire » sur Fréquence Paris Plurielle (106.3 fm Paris) depuis 2010.

http://ericdubois.net

http://le-capital-des-mots.fr

Le blog d’Eric Dubois  « Les tribulations d’Eric Dubois » accueille un de mes textes, toujours dans le cadre des Vases Communicants.