Dakar – Casamance

Soirée à l’ouest de Dakar, au bout de la presqu’ile du Cap-Vert, au phare des Mamelles. On n’allait pas louper un nom comme ça. Coucher de soleil à se flinguer. Chant d’un coq au loin avec cette impression un peu stupide d’être chez soi dès qu’on l’entend, suivi par celui d’oiseaux que je me plais à imaginer migrateurs. Éclair blanc du phare toutes les 5 secondes. A nos pieds, bruit du vieil océan qui apaise. On distingue vers le nord la pointe la plus à l’ouest du continent africain. Douarnenez battu à plates coutures. La lune vient de se lever. Elle éclaire la grande colline rocheuse. On sursaute lorsqu’un oiseau nocturne passe très près de nous à tire-d’aile. Derrière la colline on devine le halo des lumières de la ville. On est bien ici, dans la presque nuit du cap vert. Loin au-dessus de nous la danse des planètes suit tranquille’ son cours.

Ciel éclatant, lumière aveuglante, aigle pêcheur qui plane longuement au-dessus de nos têtes. Et quand on regarde à hauteur d’homme : latérite ensevelie par les dunes, flamboyant rouge écarlate, racines longues et puissantes du fromager sur lequel je suis adossé, à mes pieds pierres spongieuses (les Mamelles sont d’anciens volcans) dont je ne connais pas le nom. Et le temps qui se dilate quand la nuit se lève. La couleur est le rouge, le jaune, le vert et le bleu. Présence irréfutable des êtres et des choses qui m’entourent. Beauté tragique de l’immédiat. Le souvenir de certaines visions violentes, immédiates de l’enfance me revient.

Ne restons pas plus d’une semaine au même endroit, me dis-tu, la vie perdrait de son tragique. Pour partir on est tous les deux toujours d’accord.

Ousmane, rencontré à bord du Joola, est un tout jeune immigré. Il nous raconte son arrivée en France il y a deux ans. « Les prix en France et au Sénégal, ça a simplement rien à voir, le jour et la nuit ! Me souviens, quand j’ai reçu ma première paye, j’étais sûr qu’ils avaient fait une erreur ! Après, ma femme m’a dit que c’était exact, et que, de toute façon, dans peu de temps, j’en voudrais encore plus ! » « Je travaille encore deux, trois ans en France, et après je rentre au Sénégal. C’est vrai, c’est vraiment pas une vie que vous avez là-bas. Tu travailles toute la journée, 8h-12h30 – 14h-17h, pas une minute de plus ou de moins. Le soir, tu penses encore au boulot, et puis tu dors. Comme ça tous les jours. En France, il y a que l’argent en fait. Mais quand les copains vont me voir revenir au Sénégal, avec tous mes millions, ils vont être fous ! C’est sûr, ils voudront tous aller là-bas ! Vous avez entendu parler des types qui s’accrochent au train d’atterrissage des Boeings pour venir en France ? Incroyable ! Moi, quand j’étais au Sénégal, j’avais vraiment rien. Je sortais des caisses des pirogues et je gagnais 500 FCFA pour une journée de travail. Maintenant, j’ai plusieurs millions de francs CFA sur mon compte ! »

24/12/00 : Carabane. Ce matin, longue balade dans la mangrove : Ecole Spéciale (maison de redressement). Maison des esclaves avant le départ pour l’île de Gorée. Eglise bretonne en ruines : traverses de métal rouillé soutiennent un toit en taule ondulée, murs lépreux. Traînées de peinture ocre. L’envie de filmer me démange. Du plâtre jauni recouvre le ciment. Sable mêlé de coquillage. Moisissure le long des murs, moisissure rongeant les bénitiers en forme de coquille St Jacques. Au fond d’un trou béant : rosace soufflée par le temps. Dehors, bouteille de butagaz rouillée et moyeu de roue tous deux pendus à une branche. Frappés l’un contre l’autre, ils servent de cloche pour appeler les fidèles à la prière car, contre toute attente, l’église en ruines est toujours en activité.

Poules, canards, truies, porcs, porcelets, chèvres, chevreaux, bébés en totale liberté. Les porcelets ronchonnent doucement. Ils inspectent le sol de leur groin humide, frottent avec volupté leur pelage contre l’écorce des manguiers. Une maman et son bébé s’endorment mollement au creux des troncs de fromagers. Je m’approche d’eux. Ils ouvrent les yeux à demi, puis les referment, trop fatigués pour être inquiets. Leur respiration est lourde, appliquée. Ils ont la belle vie, jusqu’à l’égorgement. Un peu plus loin, cinq bébés et deux adultes se goinfrent de pelures de pommes de terre. Les petits sont renversés par les coups de groins des adultes dès qu’ils s’approchent trop près des gros monticules.

La vie est là, dans la lumière incendiaire du crépuscule. Comme chaque soir, un ciel d’une beauté inimaginable s’offre à nous. Les baobabs griffent la pénombre. Un chien galeux fouine autour de nous. La main de Nin’ dans la mienne. Nos t-shirts trempés. J’aime les chatons, les vaches, les porcelets, me dis-tu. Tu as vu, la même ligne étrange est en train de se creuser dans nos deux mains gauches. C’est notre ligne de fuite, Nin’… Bonne nuit, mon amour, demain encore on sera sur la route.

Texte intégral ici : Dakar – Casamance

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4 commentaires

  1. Pap' · septembre 5

    Excellente description, on s’y croirait !
    J’ai beaucoup aimé.
    Zibs

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