Genèses dans les zones de flottement

Genèses dans les zones de flottement, les espaces entre les villes, les terrains vagues. Les portes de Paris agissent sur Léo comme des pôles magnétiques. Les parkings déserts, les friches industrielles, les voies ferrées abandonnées, les morceaux de taule dont on pourrait faire des sculptures, toutes les choses qui s’effondrent et ne font déjà plus partie du spectacle l’ont toujours fasciné. C’est sans doute parce qu’il aime se sentir à la lisière des choses, comme sur la grève d’Yffiniac où il courait enfant entre la terre et la mer, enveloppé de cette brume marine tendre et fraîche qui efface tout repère. J’ai grandi en décalé et maintenant encore, c’est dans l’entre-deux que je respire le mieux, lorsque j’ai l’impression d’échapper au contrôle social. Mes pensées ont besoin d’herbes folles, d’épaves rouillées et de beaucoup de ciel pour vagabonder. Léo peut errer pendant des heures jusqu’à ne plus savoir où il se trouve. Dérivant dans les interzones situées en bordure des villes, il s’imagine rejoindre les poètes et leur folie fragile. C’est dans la marge que se trouvent les braises, se répète-t-il. Le vide ouvre des possibilités de rêveries nouvelles. D’ailleurs, ce sont toujours les marginaux qui renouvellent notre façon de vivre. Aujourd’hui, il parcourt une ancienne zone industrielle située entre la Courneuve et AubervilliersSeuls quelques bâtiments définitivement provisoires se dressent çà et là. Le trop-plein de la ville est tenu à distance. Le bruit de la circulation est à peine perceptible. On entend quelques aboiements au loin. L’existence même de la ville semble incertaine. L’errance de Léo est parfois joyeuse, parfois mélancolique. Ce soir, les actualités rendent son humeur particulièrement sombre. Les rues sont sales, murmure-t-il, les habitants pourrissent sur place. Partout ça sent le malheur et le désespoir. Il s’accroupit près d’une benne à ordures, ramasse une boîte de conserve éventrée, passe son pouce sur le métal chromé rongé par la rouille. Trouver quelque chose de grand dans chaque déchet. Aussitôt reviennent les jeux de massacre de l’enfance, l’expo Warhol qu’il avait vu avec sa mère à la fin des années 80, et aussi les boîtes de sardines de la Croix-Rouge, couvertes de poussière, vendues dans une petite boutique de Chinguetti. Puis il regarde au loin, vers les entrepôts en briques désaffectés. Trois grues découpées sur l’horizon, comme des insectes menaçants. Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir construire dans un endroit pareil ? Un asile ? Une prison ? Léo sent bien que le fil fragile le rattachant à cette vie de chameau est prêt à se rompre. Qu’est-ce que j’ai encore dans le ventre ? Est-ce que je trouverai le courage de jouer ma vie jusqu’au bout, d’en faire une affaire personnelle, de ma vie, et de la jouer sur ce qui me tient le plus à cœur ? Le promeneur se redresse. Il plisse les yeux. Dans le jour qui s’éteint, il n’a pas à forcer beaucoup son imagination pour se retrouver en plein Sahel. Rejoindre les déserts comme avantce serait fuir la catastrophe qui s’annonce. C’est lourd, pénible, mais c’est ici et maintenant qu’il faut se battre. Sans haine mais sans relâche. Léo reprend sa marche, attentif au presque rien. Il déambule parmi les amas de ferraille et les fleurs sauvages. Il longe d’anciennes halles industrielles aux dimensions remarquables. Le chemin s’ouvre au hasard. Au bout d’une demi-heure de marche, il s’arrête sur un terrain de foot abandonné, scrute les barres d’immeubles délabrés et les tours décrépites pour évaluer l’étendue du désastre. La fine pellicule est en train de craquer. Comment sauver ce qui peut l’être ? Faudrait reprendre le récit de notre errance depuis le début. Léo sort la caméra de sa sacoche. Je vais filmer les décombres du présent pour essayer d’inventer la suite.

(en images ici)

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