Mopti – Tombouctou

09/02/01 : départ pour Tombouctou, capitale du monde.

On voyage dans une pinasse à un étage. Au rez-de-chaussée, les passagers sont tassés les uns contre les autres. Ils dorment sur des sacs de mil et sur les bagages, juste à côté des moutons. Nous, on a la chance de partager une cabine au premier étage avec une vingtaine de personnes, dont trois touristes : deux Hollandais et un jeune français de 17 ans. Il y a deux grands bancs de chaque côté de la cabine et les matelas sont posés par terre. Voilà pour la cabine première classe qu’on nous a promis. Je sympathise rapidement avec Pierre, le français de 17 ans. Il est en train de lire Le Meilleur des Mondes. Il trouve le livre « assez chiant ». Je tente de lui expliquer le côté visionnaire de la chose, il ne semble guère convaincu.

On est à peine partis que déjà la pinasse est immobilisée par un banc de sable au large de Mopti. Une dizaine de personnes descendent du bateau sans hésiter. Ils ont de l’eau jusqu’à la taille. Au début des ordres contradictoires sont donnés puis la petite bande s’organise. Les hommes poussent la pinasse à l’aide de grosses perches dont ils se servent comme levier. Tout ça se fait dans la bonne humeur, « Inch’Allah on arrivera à se dégager. »

Atteindre les toilettes à l’avant du bateau est toute une aventure. Vous devez suivre les coursives à l’extérieur de la coque en s’agrippant où vous pouvez. Il est amusant d’observer les deux Hollandais se désinfecter les mains après avoir touché la coursive tandis que les Maliens sont en train de se baigner dans le Niger boueux.

Ce soir, on a encore été immobilisés par une langue de sable pendant deux heures. On accoste à la tombée de la nuit. La partie du fleuve qu’on aborde est trop dangereuse avec le chargement qu’on a, nous explique-t-on. Il va donc falloir marcher avec nos bagages le long du fleuve. On dîne d’une carotte salée et d’une banane. Déjà 15 heures de retard par rapport aux prévisions et presque plus rien à manger.

10/02/01 : ce matin, on débarque à nouveau à 6h45 pour décharger le bateau. On marche 2h30 le long de la berge. Il y a beaucoup de bébés avec nous et on entend que quelques pleurs de temps à autre. Personne ne songe à se plaindre ici. Attente d’une heure sous un ciel étrange, liquide, à la fois brouillé et lumineux. On se rationne. Deux biscuits + une banane au petit déjeuner. À peine 2 heures plus tard, j’ai déjà une faim de loup et deviens légèrement fébrile.

Les Maliens sont attentionnés envers les fragiles voyageurs que nous sommes. Un exemple parmi d’autres : « Allez, tout le monde descend ! » lance brutalement le chauffeur aux passagers au moment de débarquer, puis il s’adresse à moi en aparté : « Allez mon ami, il faut descendre maintenant. » J’ai honte en me remémorant la façon dont les réfugiés sont traités chez nous.

Les touffes d’herbes calcinées se raréfient à mesure que l’on remonte le fleuve. Le fleuve des fleuves traverse le désert des déserts, me dis-je, il nous brasse et nous rebrasse. L’immensité me rend quelque peu lyrique.

Temps élargi, paysage comme une page blanche, rêves étirés. Se rendre quelque part, très loin, pour rien, sans espoir d’y voir ou d’y trouver quelque chose de particulier, juste y aller.

Je lis dans le guide que la poussée touarègue ne date pas d’hier. Elle s’exerce sur le Mali depuis le XIIIème siècle, à l’époque où le Mali était encore un empire.

Nin’ marche en titubant légèrement, s’allonge délicatement sur notre matelas épuisé, chantonne doucement, se cure discrètement le nez… Quel bonheur de l’observer à la dérobée ! Juste rester à ses côtés pour toujours.

On se laisse bercer par la musique malienne. Elle déborde et se consume sur la braise, pshshshsh… Quelle découverte que cette musique ! Swing étincelant, kora et balafon, hoddu et calebasse adoucissent notre peine. Un vieil homme au visage sympathique nous traduit les paroles. Ça raconte l’histoire d’un homme qui apprend que sa femme le trompe. Elle donne aux pauvres le riz et la viande que son mari achète à son amant (je lui fais répéter car je ne suis pas sûr d’avoir bien compris, mais c’est bien ça). Ça le rend fou, le mari, qu’elle donne la nourriture aux pauvres, alors il bat sa femme. Les gens du village se réunissent pour juger le mari et la femme. Ils estiment que le mari est trop bête et que la femme est pieuse et bonne. Fin de la chanson.

Je sympathise aussi avec mon voisin touareg au beau visage ridé. Il possède vingt chameaux et quelques ânes. Il part à la recherche de pâturage à la saison chaude. « Le désert est beau. On a le vent, pas besoin de ventilateur ! rigole-t-il, et puis aussi une qualité de silence… Quand on travaille bien, on n’a pas de problème pour vivre. Mais l’année dernière, c’était plus dur avec la sécheresse. » Il vend ses bêtes dans les environs de Tamanrasset. Il a des difficultés à passer les frontières avec son troupeau. « Le Sahara est coupé à la règle, et puis les Algériens sont dangereux. » « Pourquoi vous dites ça ? » « Ils s’égorgent même entre eux. Mais avec moi ils sont corrects. Ils ont besoin de mon bétail. Une année, je suis parti travailler en Libye, dans le bâtiment. Je moulais des briques. C’était bien payé mais on était considéré comme des moustiques là-bas. Je ferai plus jamais ça. » Il préfère de loin vivre dans le désert, le visage fouetté par un ventilateur naturel.

11/02/01 : troisième jour de navigation (seulement). Journée invraisemblablement longue. Vertiges de la faim. Le temps devient déliquescent. On a l’impression d’être là depuis une bonne semaine. 8h du mat’ : on est de nouveau ensablés. Pour la 8ème, 9ème, 10ème fois ? Nous n’arriverons pas avant demain soir, avec minimum deux jours de retard. Le vent souffle en rafales. L’eau tourbillonne. Le bateau pivote brusquement, toujours les mêmes hommes courageux qui tentent de détacher la coque du sable et de la vase. Il ne nous reste plus qu’un paquet de biscuits à manger. On en savoure chaque miette. J’ouvre l’Antéchrist. Besoin de l’écriture tranchante du Nietzsche de la toute fin pour tenir le coup. Avancer dans le paysage, avancer jusqu’à disparaître à soi-même. Se dépouiller dans l’hallucination du désert. Apprendre à endurer mais sans jamais mépriser le corps.

Soleil blanc que j’observe sans cligner des yeux jusqu’à ce que la tête me tourne. Le fleuve pâlit ; le village plein nord se statufie. Des objets noirs non identifiés tâchent çà et là le désert. « J’attends la pluie », me chuchotes-tu doucement à l’oreille. Ta main dans la mienne. On ne voit pas beaucoup plus clair dans nos vies ici que là-bas, mais ici au moins on est heureux.

12/02/01. Insomnie. Je ne m’endors qu’au petit matin. Frigorifié et de sale humeur jusqu’à midi. Heureusement on réussit à faire quelques provisions auprès de vendeuses sur la rive. Un sachet de dattes, un sachet de beignets huileux. Un régal pour les grands affamés qu’on était. Et soudain, en début de soirée, le point de vue de l’aigle : lever de lune sur le Niger, miroitement infini à la surface du fleuve, plaine désertique mouchetée de lumière pâle et en fond sonore une mélodie aérienne jouée à la kora : tous les mondes possibles. Mon voisin me traduit une nouvelle fois les paroles de la chanson : « Oh cultivateur, tu travailles avec ardeur ! Oh cultivateur, nous chantons tes louanges ! Oh cultivateur, que Dieu te protège ! Oh cultivateur, c’est toi qui nous nourrit ! » Sur la rive, au milieu de nulle part, je m’étonne de voir une grande antenne TV se dresser au-dessus d’une maison de terre isolée. « Ils ont des batteries » m’explique mon compagnon de navigation.

6h30 : brusquement réveillés par un type qui est tombé à l’eau d’une coursive. Heureusement on arrive à le récupérer rapidement.

Ciel gris clair ce matin. Je me serais cru en pleine mer lorsque j’ai ouvert les yeux. Le vent est frais. Un temps breton qui ranime mes spectacles intérieurs. Toutes les vibrations du passé à nouveau disponibles. Le fleuve s’élargit. Je ne distingue plus qu’une fine bande de terre désolée à bâbord. Je reçois des gerbes d’eau froide. Joie. Je ne demande rien d’autre au monde que d’être là, à remonter le Niger en direction Tombouctou. Remonter le fleuve comme on remonte à l’intérieur de soi-même. Dériver ici, au bord du monde, pour tenter de s’approcher soi-même.

Je lis des extraits de Marcel Griaule sur la cosmogonie dogon : Amma, la termitière, Renard pâle, les Nommo, les hommes à cornes, les hommes ailés, les hommes qui rampent. Et puis s’enfoncer dans la fourmilière chaude et humide. Habiller la terre avec une jupe d’herbe. Tisser et parler comme une seule et même activité… Tout ça, je le sens, va beaucoup m’inspirer.

Durant nos escales incertaines, des femmes peules agitent des sacs de dattes et de noix de beurre de cacahuètes.

Tombouctou est toujours hors d’atteinte. La pinasse racle le lit du Niger. Brusque glissade des sacs de mil. Encore obligés de débarquer. On observe la pinasse pivoter et se dégager du lit gluant. On attend encore plus d’une heure sur la rive. Le vent forcit. Pourquoi ne peut-on pas embarquer à nouveau ? On ne comprend rien, les infos sont contradictoires. Pierre s’énerve. La fougue de la jeunesse.

Fin d’une nouvelle journée interminable. On glisse sur l’eau, sans bruit, le ventre vide, contemplant la rive lointaine d’un œil hagard. La réalité devient flottante. Mort et vie en suspens. Les heures défilent. Je somnole, m’assoupis, m’éveille à demi, rêve éveillé. Perte des points de repère habituels pour entrer dans un nouvel espace-temps, l’espace du désert et le temps du fleuve.

15/02/01 – Suite de la pinasse ivre dans la boucle du Niger. L’horizon se trouble, ou peut-être est-ce la fatigue ? Ou bien une mauvaise fièvre ? On devrait être arrivés depuis trois jours. Toujours cette musique lancinante, obsédante. Nos voisins scrutent l’horizon vide pendant des heures. La plupart d’entre eux crache par-dessus bord avec application et régularité. La nuit, ils roulent leur tête sous nos pieds. Je leur ai demandé, eux n’ont plus ne savent pas quand on arrive. Inch Allah… Inch Allah… se contentent-ils de répondre. Ça ne cause plus trop, on s’économise et on essaie de se tenir chaud la nuit. On dort depuis cinq nuits sur un matelas trop fin et trop fatigué pour amortir la tôle ondulée en dessous. On ne sait plus dans quelle position dormir. On a le dos labouré. Heureusement qu’il y a tes lèvres, Nin’, des coussinets de tendresse. Hier, je me disais que plus on avançait, plus on découvrait de choses à aimer, mais ce soir, toute mon énergie s’est évaporée dans le désert et je n’attends plus grand chose de ce périple. L’aridité et l’immensité tout autour apprennent rapidement l’humilité.

16/02/01 – À nouveau plus rien à manger. Heureusement nos voisins partagent leur repas avec nous. Ils ont la générosité des peuples courageux.

L’eau commence à envahir dangereusement l’étage du dessous. Un bouillon de déchets « en pagaille » comme ils disent (épluchures de légumes, pelures d’orange, crottes de moutons…). À tour de rôle, les passagers écopent en continu. À notre étage, les hommes sont couchés, les femmes à genoux. Certaines ont les yeux mi-clos. À quoi rêvent-elles ? Un bébé dort à poings fermés sur le dos de sa maman. Une femme très pauvre dort entre les toilettes et les bagages. Elle était transie de froid dans son fin boubou. Une passagère lui a prêté une couverture ce matin. La radio à l’arrière de la pinasse diffuse de la musique malinké, des notes de Blues décharnées. J’écoute l’orchestre étirer le même air depuis près d’une heure. La cadence hypnotisante soutient une mélopée inlassable. La musique malinké est à la fois obsédante et envoûtante.

Odeurs fétides sur la pinasse, manque de place, vent frais, dos en compote, faim constante, lente inanition… Bah ! Des broutilles ! Tu es peut-être déjà mort, va savoir. La rive s’éloigne et toi tu traverses gaiement le Styx sur une pinasse ivre.

Belle forêt de peupliers le long du cours d’eau, puis on s’enfonce dans les terres et le paysage change brutalement : il n’y a plus que du sable et des acacias. Et là-bas ? Là-bas c’est Tombouctou ! Enfin nous atteignons Tombouctou ! Ça y est, on arrive au bord du monde, le lieu dont on rêvait depuis si longtemps. On débarque avec empressement. Soleil blanc. Rues envahies par les sables comme sur les photos qu’on a scrutées tant de fois. Il fait très frais. L’endroit est venteux. Je me plais à imaginer que Tombouctou est notre véritable point de départ vers l’ailleurs. Baigné dans une blancheur irréelle, je scrute le ciel blond à l’horizon. Des silhouettes effilées, et quelques touffes d’herbes calcinées. Hommes à la démarche lente et droite. Femmes voilées, femmes touaregs enveloppées de noir. Noblesse fascinante de leur allure. Le sable soulevé par le vent fouette le visage. C’est lui qui fait avancer le désert et étouffe lentement la ville. J’écoute son sifflement dans les branches d’acacia. Bien sûr on a toujours aussi faim mais c’est la sensation exaltante d’être allé aussi loin qui domine. Après avoir déposé nos lourds sacs à dos, on file au bar-restaurant à deux pas. Le Run on de Moby tourne sur la platine quand on entre. On déguste un copieux zamè viande. La satiété nous apporte une légère ivresse. Je suis parfaitement heureux. Je songe à tout ce que je dois à certains écrivains : Bouvier, Cendrars, Rimbaud, Kerouac, Burroughs, London, Hemingway, les deux frères Rolin et quelques autres. Moi aussi j’ai voulu me créer un bout de légende en venant jusqu’ici. Je dégote un album de Tom Waits à côté de la chaîne hi-fi. Closing Time. On écoute « stars beginning to fade ». Un chaton couleur sable se love entre mes cuisses. Je regarde les Touaregs enveloppés de bleu-turquin aller et venir dans le resto. La voix brute de décoffrage de Tom Waits prolonge ma rêverie. « … I’m afraid falling love to you… » La petite boule de poils s’allonge sur le dos et s’endort les pattes en l’air.

Mali 11Mali 1n°39 2Bord Niger 3

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