Tombouctou

Première balade dans les rues fantômes de Tombouctou. On marche dans les allées poudreuses comme si on savait où aller. On prend soin de ne pas se faire remarquer par les chiens errants qui quadrillent la ville. Simplement regarder, écouter, sentir. Le paysage élémentaire vibre sous le soleil. Maisons de terre et de banco sur des kilomètres. La plupart semblent vides. Des carrefours de western. Entre deux maisons, on aperçoit au loin des vagues de sable battues par le vent. Il faudrait dessiner cette ville plutôt que de la décrire. Tracer de grands traits tremblés au fusain ou à la craie sur papier brun.

Le jour est tombé. Après le dîner, on discute à la terrasse de l’hôtel avec un Touareg. Il s’est assis à notre table pour nous proposer une méharée. On lui dit qu’on n’est pas intéressé. Il parle un très bon français. Diction appliquée et excellente élocution. Le chèche bleu azur entoure un visage émacié à la barbe bien taillée et au regard sombre, intense, déstabilisant. Il nous dit qu’il travaille dans le tourisme depuis que son cheptel de chèvres ne lui rapporte plus assez d’argent. Il donne une partie de ses bénéfices à ses parents qui continuent à s’occuper du troupeau. Il évoque la sécheresse de 73, 74 qui avait décimé la quasi-totalité des bêtes : vaches, moutons, chèvres, et aussi les dromadaires. « Les Touaregs vivent dans les banlieues des villes, mais ils refusent la sédentarisation. » « Pourquoi ? » « A cause du problème d’éducation des enfants. Dans la vie sédentaire, tu subis le voisinage. L’éducation que tu donnes à tes enfants est gâchée par ce voisinage. Dans la vie normale, nous avons des voisins mais nous pouvons en changer, rattraper la perte d’éducation causée par quelques semaines de mauvais voisinage. » « Et quelle éducation donnez-vous à vos enfants ? » « On leur apprend leur religion, l’Islam, on leur apprend à vivre leur religion en respectant celle des autres. On leur apprend le respect de la dignité de tout homme. Nous considérons toute personne qui a l’âge d’être notre fils comme notre fils, toute personne qui a l’âge d’être notre grand frère comme notre grand frère, toute personne qui a l’âge d’être notre père comme notre père, toute personne qui a l’âge d’être notre grand-père comme notre propre grand-père. On leur apprend aussi à accepter la souffrance, et à accepter aussi le manque matériel. Vous savez, les Touaregs n’ont pas d’autres armes que leur tradition. Si nous perdons notre tradition, nous perdons tout. C’est pour ça que nous refusons de mettre nos enfants dans les écoles. Sinon, ils perdraient la culture qu’on leur a enseigné. L’Afrique moderne ressemble de plus en plus à l’Occident… Pour mieux vous expliquer ce que nous refusons, je vais vous raconter une petite histoire : disons que vous avez un âne depuis des années. Il a toujours fait ce que vous lui demandiez de faire, vous êtes content de lui. Et puis un jour, alors que vous vous promenez sur votre âne, quelqu’un passe à côté de vous sur un dromadaire. Le dromadaire est plus rapide que l’âne, il est plus grand et plus majestueux. Et bien si vous êtes un Touareg, vous refuserez de jalouser le propriétaire du dromadaire. Vous allez vous imposer à vous-même de garder votre âne car vous savez que si aujourd’hui vous voulez un dromadaire, demain vous voudrez une voiture, et votre esprit deviendra alors de plus en plus faible. La force morale du Touareg est d’accepter sa souffrance de tous les jours et sa pauvre condition matérielle. Ainsi son esprit ne sera pas faible et il ne sera pas malheureux. Parce que nous refusons d’avoir plus, nous nous sentons plus forts. Parce que nous manquons, nous nous sentons vivre. On dit chez nous : mieux vaut se priver de ce dont on a besoin que de s’humilier pour l’obtenir. Si nos enfants vont à l’école, ils côtoieront les enfants des familles riches qui portent des chaussures à 60 000 francs CFA. Ils voudront leur ressembler et notre tradition sera perdue. C’est pourquoi nous tournons volontairement le dos au mode de vie occidental. Moi par exemple, j’habite au Mali mais je ne connais pas mon pays. Je suis de Tombouctou, qui est une ville internationale. On entend de l’anglais, de l’allemand, de l’italien, de l’espagnol… Je connais bien la région autour de Tombouctou mais je n’ai jamais traversé le fleuve Niger. Jamais. Ça ne m’intéresse pas. J’aime le désert, je me sens libre dans le désert. L’espace, le silence, ça suffit à mon bonheur. C’est parce que j’ai le silence et l’espace tout autour de moi que je suis au paradis. Pas la peine d’aller ailleurs. C’est vrai que nous n’avons pas beaucoup de matériel mais, comme je vous l’ai dit, notre culture nous enseigne à ne pas en demander plus. » « Et que pensez-vous du conflit entre les Touaregs et le gouvernement malien ? » « C’est un problème à la fois politique et économique. Moi je suis apolitique. Je suis un animal au sujet de la politique ! Le gouvernement malien ne m’intéresse pas. Il n’a aucune influence sur ma façon de penser ni sur ma façon d’agir. Ce que je veux juste dire, c’est que si on me donnait un cheptel suffisant pour vivre, je partirais définitivement vivre dans le Nord du Mali. Je n’aurais plus rien à faire dans ce pays. Le Sahara est immense et on peut faire vivre ses troupeaux autour des puits… Mais je ne soutiens pas les Touaregs qui continuent à créer des incidents. On est arrivés à un accord de paix et il ne faut pas le remettre en cause. Moi je travaille avec les touristes, j’établis une relation de confiance avec eux. Si je me comporte mal, une mauvaise réputation me suivra partout. Là ce sont des personnes de mon propre peuple qui détruise la confiance et qui font du tort au Mali. » Mon interlocuteur parle lentement, avec concentration. Il se garde quelques secondes de réflexion avant de répondre à mes questions. « Je voudrais revenir à votre acceptation de la souffrance et du manque matériel, le fait que vous vous imposiez vous-même des limites… il me semble que c’est aussi dans la nature humaine de vouloir toujours plus, non ? » « Comme je vous l’ai déjà dit, nous tournons le dos à ceci car nous pensons que c’est parce que nous ressentons le manque que nous renforçons notre esprit. C’est parce que nous ressentons le manque que nous avons de la volonté et que nous vivons comme les personnes qui sont au paradis… Mais nous respectons le comportement des étrangers. Nous le respectons et nous le comprenons. Nous sommes contents de pouvoir avoir des contacts avec les étrangers. Nous ne sommes pas contre plus de connaissances. Chaque peuple apporte quelque chose de différent, chaque peuple apporte quelque chose de bon aux autres peuples. Par exemple pour les maladies, lorsque la médecine traditionnelle n’est pas efficace, nous retournons en ville pour être soignés par les médecins occidentaux. Leur sagesse est efficace et permet des guérisons rapides. Le monde est intéressant parce qu’il est varié. Dans chaque partie du monde il y a des traditions différentes qu’il est bon de connaître… mais posséder plus pour accroître sa puissance, ça non. » Tard dans la soirée, il conclura notre conversation captivante par ces mots : « Mon grand-père m’a enseigné trois préceptes fondamentaux : la connaissance, la confiance et le respect. »

Note additionnelle : quand je me mets à douter de la trajectoire que prend ma vie, il m’arrive encore aujourd’hui de prolonger par un dialogue imaginaire la conversation que j’ai eue avec lui ce soir-là.

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