Tombouctou (suite)

Des glapissements de chiens nous font sursauter au petit jour. Nin’ se lève alors que je frissonne, entortillé dans les draps un peu pouilleux de l’hôtel. Je frissonne de froid mais aussi d’angoisse. L’angoisse d’un ratage imminent, ou peut-être déjà advenu, apportée par un rêve confus du bout de la nuit : je pénétrai dans une immense fourmilière, une fourmilière à taille humaine. Il y a eu un éboulement et le trou par lequel je me suis faufilé s’est rebouché juste après mon passage. Je rampais dans le noir. Mon dos raclait les parois du minuscule tunnel dans lequel je m’enfonçais. Comment sortir de ce labyrinthe ? Ça semblait impossible. J’ai eu alors la sensation oppressante de m’être perdu à l’intérieur même de mon crâne, et qu’en rampant, c’est mon propre crâne que je creusais. La chaleur devenait de plus en plus suffocante. J’avais déjà un mal fou à respirer quand une fumée épaisse a envahi le réseau de galeries. Derrière moi, j’ai commencé entendre des aboiements. Ils me parvenaient assourdis et abominablement déformés. Je me suis alors dit que je devais être en train de rêver, et ça m’a un peu rassuré. Devant moi je percevais une lueur jaune-orange, sûrement le foyer d’où provenait la fumée dense. Ne sachant plus où aller, je me suis dirigé vers cette lumière tremblante. J’étouffais de plus en plus et absurdement je me répétais : j’ai tout fait, j’ai tout fait, j’ai tout fait… Avant le réveil brutal, je crois que j’avais en tête l’idée insensée de me jeter dans les flammes pour ne pas mourir asphyxié, ou peut-être était-ce simplement la meilleure solution que j’avais trouvée pour m’extraire au plus vite de ce cauchemar.

Balade matinale dans ce qu’on imagine être le centre de la ville. Murs en terre dénudés. L’intérieur des bâtisses est sombre. Du sable recouvre le sol, le sable a envahi toutes les rues, toutes les maisons. Plafond de poutres et de branchages. Blocs de pierre entassés contre le mur d’enceinte de la grande mosquée. On se heurte aux bords du monde.

Des os pour déjeuner. J’ai un goût de poussière brûlée dans la bouche. Les yeux sont secs, le cœur s’est durci, et les désirs enfouis dans le sable. Depuis le matin, je suis entouré d’ombres impossibles à effacer, mauvais fantômes que je gère comme je peux. Fatigue du corps, de l’âme. Aucune des phrases qui tournent dans ma tête ne peut me servir d’échappatoire. Dans le flou du voyage, je ne rencontre plus que de l’aridité. Si je me souviens bien, l’idée de départ était de ne plus participer au cirque occidental, de partir léger et de s’enfoncer le plus loin possible à l’intérieur du désert. Se perdre dans le Grand Vide pour trouver le chemin vers soi-même, drôle de truc quand j’y repense… Il faut prendre le risque de vivre, me répétais-tu. On taillera la route en suivant notre instinct. Tant qu’à jouer un rôle, autant jouer celui qui nous plaît ! Ton enthousiasme était contagieux. Il s’agissait d’être à distance, de s’éloigner des villes, de l’énervement des foules, d’échapper à l’étouffement quotidien par le voyage, les rencontres, l’éclat de la nuit, l’air frais du matin, le vent tourbillonnant dans les plaines, les longues après-midi absolument seul dans les chemins creux. Tu disais : Tout larguer pour cette vie-là. Tu verras, ensemble on explorera les marges. On ira là où personne ne va. On changera notre petite existence de petits cadres en destin. Tu croyais en nous. Tu nous rêvais exaltés, féroces, aiguisés comme des couteaux… et nous voilà galériens égarés, épuisés à force de poursuivre d’autres lunes sur les routes poussiéreuses du Sahel.

Sur une petite place, des enfants jouent à une sorte de pétanque avec de grosses pierres qui, lorsqu’elles percutent le sol, le font vibrer. Ils nous saluent à notre passage : « Monsieur ! » « Madame ! » Leurs voix stridentes déjà nous encerclent. Les gosses dansent comme des fous, font des pirouettes autour de nous. Ils exhibent leurs corps fins et musclés avec fierté. Puis, comme cela se passe à chaque fois, ils nous demandent des bics et des cadeaux. Il n’y a que les enfants touarègues qui restent en retrait et ne nous demandent jamais rien. On s’éloigne rapidement en les saluant de la main. Le silence du désert est une bénédiction. On passe de longues minutes à scruter l’horizon pour soigner notre mélancolie. Arbustes épineux, touffes d’herbe jaune, route de sable vers le Nord, d’une trentaine de mètres de largeur. C’est la route qui mène vers les mines de sel, c’est-à-dire vers le bagne.

De la terrasse de la mosquée Djingareyber, aucune dune n’émerge de l’horizon. À l’ouest, d’étranges tentes igloo à l’armature en bois couvertes des mêmes rabanes que ceux de la Costa Del Sol de mon enfance. Aucun signe de vie dans ce coin de la ville. Seul le sable qui tourbillonne. Il est 17h. Le soleil robuste de la journée commence à peine à faiblir. On est seuls sur la terrasse. En termes de tranquillité, on est pas mal, me chuchotes-tu à l’oreille. À l’abri des regards, on s’enlace longuement. J’aurais fait une longue route avec toi, Nin’. All the way from Tangier to Timbuktu, je chantonne cette phrase sur l’air du Blind Willie McTell de Dylan.

De retour à l’hôtel, sous l’ampoule en fin de vie, je mets au propre les notes prises avant-hier soir avec le Touareg. Cette conversation m’a remué. Les paroles du Touareg font leur chemin de façon souterraine. Contre l’obsession de l’accumulation, l’homme du désert m’a donné quelques armes, quelques précieuses vérités à entretenir comme on entretient un feu. Je les mixe avec mes lectures nietzschéennes, ces vieilles copines qui m’ont accompagnées jusqu’ici, et aussi avec les leçons d’ascétisme de mes chers Grecs : éviter à tout prix l’excès, savoir se limiter, trouver la mesure en toute chose. Du Touareg j’ai retenu qu’il faut savoir se créer un manque pour aiguiser ses sens et fortifier son instinct. Un jour creuser le manque, le lendemain être au-dessus du manque. Toujours conduire son désir vers le plus modeste, le plus ténu, le plus fragile. Pour soi-même choisir le plus dur tout en acceptant ses insuffisances, son inachèvement. Le corps rendu au réel, combler un peu de cet inachèvement en surmontant sa peur, en supportant tant qu’elle est supportable la souffrance. Savoir serrer les dents, les poings. Résister à son propre avachissement. Sculpter sa volonté en hiérarchisant ses pulsions. Ne pas chercher à se protéger, ne pas chercher à éviter la rugosité du monde. S’accepter comme morceau de la nature. Ni plus, ni moins. Ne chercher ni la pureté ni la perfection. Rester libre.

Lorsque le touareg se sédentarise, il devient glouton, m’expliquait mon interlocuteur d’un soir, il oublie les privations du désert et devient l’esclave de son ventre. C’est par la frugalité et la force de caractère qu’on lutte contre l’envie. Simple et beau.

De retour au bercail, ne pas se laisser submerger par la profusion, que je me dis, choisir avec soin les sujets à approfondir, s’y consacrer pleinement. Pour ne pas oublier, je dresse une liste rapide et forcément provisoire :

Littérature américaine : Melville, Faulkner, DeLillo, Bellow, Roth, Mailer.

Poésie : Celan, Dupin, Michaux, Mandelstam, Spicer, Emaz, Tarkos.

Aller jusqu’au bout de la Recherche (et recommencer). S’attaquer aux Mémoires d’outre-tombe.

Et puis aussi Artaud, Koltès, Strindberg, Klee, Basquiat, de Kooning, Bergman, Kazan, Tarkovski, la musique soninké… tant d’autres choses.

Je sors de la chambre. Le vent crée une étrange brume orange et mouvante dans les rues livides de Tombouctou. Le désert qui envahit la ville est parsemé d’acacias. Au centre de la place vide du marché, je ferme les yeux. J’écarte légèrement les bras, paumes ouvertes. Je me cuis quelques secondes au soleil. Le temps ici gagne en épaisseur, tandis que nous on tente de s’alléger, de s’affûter et de s’émacier jusqu’à se faire transparent dans le paysage. Le vent rase le sol, soulève le sable. Je longe d’étranges monticules de sable ornés de cruches brisées. « C’est interdit ! C’est interdit ! » me lance un jeune homme. Je ne comprends pas où il veut en venir. « Cimetière ! Interdit ! » De retour à l’hôtel, je raconte l’événement au jeune homme de l’accueil. Il me dit, avec un léger sourire : ça porte malheur de marcher sur les morts.

Le soir tombe déjà. De nouveau seul en balade (Nin’ est épuisée par la chaleur). Je croise un gamin au coin d’une rue. Son visage s’illumine dès qu’il me voit. Dès que je lui rends son sourire, il me demande un cadeau, avec insistance. Je hausse les épaules, le fixe sans rien dire. J’ai entendu cette phrase tellement de fois… L’enfant repart au bout de quelques secondes, l’air désabusé. Le voyage m’a durci, sûrement un peu trop. Il est si facile de se figer dans la posture du baroudeur blasé. Je dois lutter contre ça, réapprendre tous les jours à m’ouvrir à l’inédit.

Nuit bleue, claire, intense. Balade quasi-surnaturelle dans les rues désertes illuminées par la pleine lune et les milliers d’étoiles. Les rares silhouettes d’hommes et de chiens qu’on aperçoit au loin sont des presque fantômes. Comme dans certains rêves, ce n’est ni la nuit, ni le jour. On est dans une autre dimension du temps. Où est-ce qu’on va ? On déambule au hasard des rues pour se donner l’impression d’être libres. Le bruit tendre de nos pas résonne dans le silence minéral. La marche est notre remède. Nin’ cherche les perspectives avec son appareil photo. La lune très réelle éclaire son visage concentré. J’essaie d’imaginer la vie derrière les épais murs en terre. Les soupirs, les cris, les gestes, les larmes, les sueurs.

Se déplacer dans le désert. Ouvrir des pistes. Strier les espaces lisses. Les routes les plus difficiles sont aussi les plus intéressantes, se répète-t-on. Grand silence tant recherché troublé par les mouches qu’on embarque avec soi. On est des bus à diptères par ici. On rêvait nos corps comme des machines de guerre, mais faut pas se voiler la face, on se sent chiffon ces derniers jours. On n’y arrive pas comme on voudrait. On a la peau sur les os. Lentement nos sens se paralysent, nos sentiments s’engourdissent. Certains jours, la liberté a un arrière-goût particulièrement amer. Dormir pour y croire encore un peu.

Aujourd’hui dernière confrontation avec le Sahara. On se lève à l’aube et l’on marche deux heures au nord de Tombouctou, toujours plus près du soleil qui dévore nos frêles silhouettes. Mon corps enfin reposé se réjouit dans cet air très chaud et très sec. A notre passage, les scarabées se planquent sous les crottes de moutons. Du satin blond à perte de vue. Rien à acheter ou à consommer par ici. Le bonheur c’est gratuit ! On se baigne dans l’espace. On grimpe sur la plus haute des dunes, celle qui est dépourvue d’acacia. Tombouctou n’est plus qu’une bande sombre à l’horizon. La ville est cachée derrière le long mur qui la protège du Sahara. Tout autour le désert grésille. Les dunes blondes se fondent dans un ciel laiteux. Assis sur la dune, on déguste des dattes, molles et sucrées comme des pruneaux, les meilleures qu’on ait mangées depuis le début du voyage. On se prend tous les deux en photo en mettant le retardateur.

Tout est silencieux. Nos silhouettes minuscules dans l’immensité. On est heureux. On se sent libres. Écoute, l’espace respire, me souffles-tu. Légitime fierté d’avoir exercé nos corps à traverser ces longues étendues désolées et d’être arrivés jusqu’ici par voie terrestre.

La fin du parcours n’est pas encore fixée. On déteste toujours autant fixer les choses du lendemain. On aimerait encore longtemps rester voyageurs au long cours, voyageurs à durée indéterminée. Demain, on quittera Tombouctou avec la quasi-certitude d’y revenir un jour.

Tu rêves de terre mouillée, d’herbe humide, de rivières claires et vives, de collines et de forêts bleues, puis tu entends Nin’ te dire : « … lorsqu’ils ouvriront un Mac Do à Tombouctou. » Tu n’as pas entendu le début de sa phrase. Qu’importe. Prendre ce bout de phrase et divaguer dessus. Rester aussi longtemps que possible dans les zones marécageuses où ton écriture, étrangement, prend racine. S’établir dans l’éphémère, s’installer dans l’entre-deux, fixer les vertiges : tu as toujours eu un goût immodéré pour ces injonctions paradoxales.

Durant le petit déj’, à la terrasse de l’hôtel, une Américaine quinquagénaire se désole de ne pas ramener autant de sculptures qu’elle voudrait, mais elle se félicite d’avoir dégoter quelques pièces rares. Elle est toute heureuse d’avoir acquis illégalement un masque en bois et feuilles d’aluminium qu’elle estime très ancien. C’est vrai, je l’ai acheté cher, dit-elle, mais j’espère en tirer un très bon prix en le revendant à New-York. Je me retiens de lui balancer une insulte. Je me contente de détourner le regard.

17/02/01. On sort de l’hôtel en devançant le soleil d’une heure. On va quitter Tombouctou comme des voleurs. Des chameaux braient au loin. Sans doute une caravane de sel venant du nord et qui s’approche de la ville. Aboiements de chiens derrière nous. Il fait encore nuit noire. Equipés de nos lampes frontales, on presse le pas vers le centre de la ville. Au détour d’une rue, deux chiens errants nous coupent la route. Je ramasse une pierre, lève le bras en poussant un cri bref. Heureusement ils se tirent sans demander leur reste. L’appel du Muezzin nous fait sursauter peu après. Fébriles, on sort de la ville à la petite pointe du jour. Un petit feu de bois fume à la sortie de la ville. Il n’y a personne autour. On bénit l’aube qui enfin se lève. Le Toyota Land Cruiser n’attend plus que nous.

Le 4×4 file sur la piste, Tombouctou s’enfuit derrière nous. Jeter un dernier coup d’œil à la ville du bout du monde qui nous aura tant fait fantasmer. Un soleil blafard se lève sur le fleuve Niger. Dans les cahots de la route, j’écris ces quelques mots d’une écriture malhabile : « et l’on quitte Tombouctou dans le gris du petit jour » Le jaune pâle se détache à peine du blanc céleste, puis le fleuve s’embrase. Des larmes me viennent aux yeux. Tu m’éblouis. Je dévie mon regard.

Le chauffeur nous fait descendre pour la traversée d’un bras du fleuve. On remonte de l’autre côté. Bringuebalé sur la piste cahotante, je me laisse envahir par une douce torpeur. Je regarde défiler la plaine désertique sur des dizaines de kilomètres. Le conducteur s’arrête en milieu de matinée pour acheter une pintade à un type à bicyclette. Sur le porte bagages, un fusil et un grand panier remplis de pintades. Les deux hommes discutent longuement le prix. Pendant ce temps-là, Nin’ chantonne une mélodie que je ne connais pas, un air aux inflexions tristes. Sa voix légèrement voilée, belle comme le brouillard. On repart enfin. Le 4×4 avale les kilomètres qu’on avait eu tant de mal à parcourir à l’aller, sur la lourde pinasse. Terre sablonneuse. L’ocre vire au noir. Des herbes courtes vert clair, on dirait presque un gazon anglais. Acacias et plantes grasses et beaucoup, beaucoup de bois mort. Vers le sud, une longue chaîne montagneuse ; je demande le nom à mon voisin : « Walo » me répond-il sobrement, et il repart dans sa rêverie.

Le chauffeur, clope au bec et lunettes de soleil à la top gun, discute avec un des passagers. Il lui explique qu’il n’est pas de Tombouctou et qu’il a eu beaucoup de mal à s’intégrer. « Quand t’es Bambara, ils te prennent pour un mangeur de chiens ! Et quand t’es pauvre, t’existes pas. C’est comme partout. » « Oui, mais les Tombouctiens sont des gens gentils. » « J’ai pas dit qu’ils n’étaient pas gentils. Les nobles de Tombouctou sont gentils. » « Mais les Tombouctiens sont naturellement nobles !… Moi j’ai vu mon oncle pleurer, et il pleurait parce qu’il était dans un bus où il n’y avait personne de Tombouctou. Chacun mangeait dans son coin et ça, ça a fait pleurer mon oncle. Les Tombouctiens partagent toujours leur repas. Toujours. On mange tous ensemble à Tombouctou. »

Notre chauffeur nous dit qu’il a une soixantaine d’années. On lui donne dix ans de moins, facile. C’est un rigolo : deux flics nous ont arrêté à la sortie d’un village : « Vos papiers administratifs ! » « Qu’est-ce que vous me demandez, répond le chauffeur, je suis pas administrateur, c’est un véhicule privé ! » « Montrez-moi la carte grise ! » « Mais regardez, tous les autocollants sont sur le pare-brise : vignette, contrôle technique, carte grise… J’ai rien d’autre à vous montrer moi ! Vous n’avez pas vu à la télévision ou écoutez à la radio, tout est sur le pare-brise maintenant !… J’ai mon permis depuis 1963, j’ai fait 12 ans de service, j’ai rien à vous montrer ! » « Et si je décide de fouiller le véhicule ? » « Libre à vous ! Libre à vous !!! » « C’est bon, c’est bon… Allez-y. » Puis il démarre en trombe. « Ils voulaient me couillonner, ces types, mais c’est eux les couillons ! »

Suite de la conversation entre le chauffeur et le passager :

« Tu connais Ahmadou  A… ?

– Ah mais bien sûr que je le connais ! on a travaillé pour le même patron en 74 !

– Eh ben c’est mon oncle…. Et Boubacar B…, tu le connais Boubacar B… ?

– Oui bien sûr, et son frère Toumani T… aussi.

– Eh ben Boubacar B… est mon intime ami. »

Et le chauffeur de continuer d’égrener ses connaissances pendant que je regarde par la fenêtre l’étrange plaine ocre et noire, et notamment les pierres sombres et étincelantes que j’imagine fragments de météorites. Les arbres sans feuille semblent calcinés. On s’approche d’une chaîne montagneuse qui se termine par de colossales roches dressées, au sommet arrondi. Le 4×4 s’engage dans un désert pierreux semblable à celui de l’Adrar. Les plateaux surgissent çà et là, surprenant toujours le regard. Des vents tourbillonnants se forment soudainement, cyclones miniatures ne durant que quelques secondes. Les changements de formes, les variations de couleurs, de lumières… je me saoule à essayer de capter chaque détail du paysage.

Encore un bout de discussion entre le chauffeur et le passager saisi au vol : « Le songhaï est une belle langue aussi… » « Ah oui, j’aime ça beaucoup ! Le songhaï est plus doux que le bambara. »

À la pause déjeuner, dans un village éloigné de tout, on est terriblement gênés de déballer notre pique-nique sous le regard affamé des enfants. Ils se jettent sur les galettes de pain qu’on leur tend. Je mange les yeux baissés pour ne pas avoir à supporter le regard fixe des affamés. J’ai honte d’être là, j’ai honte du bruit que fait ma bouche quand elle mâche et qu’elle avale, quand ma gorge déglutit. Ces gamins sont en survie perpétuelle, toute la journée en quête de nourriture. Pourtant pas visage accablé ou implorant, mais quelques sourires timides, des sourires qui nous donnent envie de pleurer. Au moment de repartir, on les voit sucer l’emballage de nos vache qui rit et récupérer nos pelures d’orange. L’un d’eux ramasse même les pépins que j’ai crachés par terre.

L’un des passagers du 4×4 me raconte la première attaque de Tombouctou par les rebelles. « C’était en 91. Ils ont attaqué en pleine nuit. Ils avaient des fusils militaires. On raconte que c’est la Lybie et l’Algérie qui les approvisionnent. Ils ont voulu prendre en otage le gouverneur, mais ils n’ont pas réussi. Nous on avait des carabines, des carabines à deux coups. Il fallait pas sortir. Si tu sortais dans la rue, t’étais mort. Les rebelles ont un problème avec le gouvernement, mais ils s’attaquent à nous, les civils. Nous on ne sait même pas ce qu’ils veulent. Il y a eu 4 morts du côté des civils et une vingtaine de rebelles qui ont été tués, c’est ce qu’on nous a dit. Heureusement nos militaires sont bien organisés. Il y a eu 4 vraies attaques à Tombouctou, et à Gao ça continue encore… Même à Tombouctou ça pourrait reprendre. Maintenant, dans la ville, entre les Noirs et les Touaregs, ça se passe bien. Et puis il y a aussi des Touaregs qui sont innocents. Mais il y a aussi des agents secrets dans la ville… Une fois, un convoyage de fond a été attaqué par les rebelles. Ils avaient obtenu tous les renseignements, alors que normalement seuls les militaires ont ce genre d’informations. »

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