Voyage en Pays Dogon

Mopti -> Bankass : de loin l’itinéraire en bâché le plus éprouvant qu’on ait fait depuis le début du voyage. La piste ocre fait de la tôle ondulée, comme on dit par ici. Les puissantes vibrations nous tassent les vertèbres tout le long du trajet. Déplaisante sensation que mes intestins rejoignent mes testicules ; pas d’autres choix que de me tenir à bout de bras à l’armature du bâché. Les rares passages sablonneux sont des bénédictions. A la pause, on marche sur une terre poudreuse. On aspire l’air à chaque pas. A l’arrivée à Bankass, une fine pellicule de poussière ocre nous recouvre de la tête aux pieds ; c’est Holi en plein pays dogon.

20/02/01 Balade ce matin dans le marché de Bankass. Des attroupements de gamins se forment rapidement autour de nous ; on est aliens parmi les Maliens. Profusion de vie qui emplit le cœur. Les enfants jouent torse nu avec des pneus usagés dans la lumière matinale. L’Afrique, on la respire à pleins poumons. Me souviens de ce que tu me disais, il y a quatre mois à peine, la veille du départ : Une vie à l’écart, clandestine. Je te répondais : ne plus jamais participer à tout ce cirque. Et demain on explorera sac au dos le mythique pays dogon. J’accomplis le rêve que je formulai à mes vingt ans. Depuis ma découverte de Marcel Griaule et de Michel Leiris, cette région du monde représente pour moi le lieu d’un nouveau départ.

Je me renseigne auprès du gars à l’accueil de l’hôtel pour organiser l’excursion des prochains jours : « C’est beau comme village ? » je lui demande « Oui, mais quand même, pas tellement. » « Et c’est loin ? » « Un peu… » Puis il m’explique tranquillement que, dans cette région, lorsqu’une femme enceinte meurt, son mari doit quitter le village sinon un grand malheur se produira. Il doit alors violer la femme d’un autre village et ramener le pagne de la femme violée pour le montrer aux gens du village. Je sors m’aérer la tête ; je préfère me dire que le gars est mytho. Je m’assois sur une large pierre de grès et me plonge dans la lecture de Jean Rouch dans le clair intense de la pleine lune : « Chez les Dogons l’origine de la mort est venue en même temps que l’origine de la parole : c’est à dire que les hommes étaient immortels tant qu’ils n’avaient pas de langage articulé. A partir du moment où Dieu leur a donné la parole, ils ont commencé à mourir puisqu’ils pouvaient l’un l’autre se dire : « Tu vas mourir ». » Je referme le livre. Il est minuit passé. Il fait incroyablement doux. Le ciel nocturne est sublime. J’aimerais avoir l’énergie de traverser une nouvelle nuit blanche sous la voûte immense diamantée d’étoiles. Dans le grand silence, le couinement brusque d’un porc me fait sursauter. Il me rappelle étrangement le cri des mouettes sur la grève costarmoricaine. J’essaie d’imaginer l’inspiration première du peuple dogon : je ferme les yeux et vois la toute première personne qui, comme moi cette nuit, ne trouvait pas le sommeil. Elle s’est levée et elle est partie se promener le long de la falaise, des cris d’animaux au loin et les milliers d’étoiles au-dessus de sa tête.

Le village derrière elle a disparu dans l’obscurité. Comment déchiffrer la forêt de signes qui nous encercle ? Elle écoute le roulement de l’air nocturne, les bruits discrets de la nature, regarde les plantes, les arbres, la plaine sèche qui s’étend à l’Est, examine avec la plus grande attention la roche sédimentaire de la falaise, contemple longuement l’immensité de la nuit. Nommer simplement les choses que l’on voit ne suffit pas, il faudrait rendre grâce à toute cette splendeur, se dit-elle, réussir aussi à décrypter les mystères dissimulés derrière le jeu d’ombres et de formes du monde. Comment déciller mes proches, les subjuguer par un récit à la mesure de l’Enigme, un récit qui donne un sens à la dissémination hasardeuse des étoiles ? Son regard porte loin, vers les constellations. La nuit cristalline stimule ses obsessions. Dans la fièvre, elle cherche la fiction la plus juste qui éclairera d’abord son monde intérieur. Elle s’arrête au pied du grand baobab, caresse l’écorce lisse qui luit faiblement sous la lune, regarde les branches, puissantes comme des racines. Mon récit sera pareil à ces branches, se dit-elle. Elle serre entre ses deux mains une large feuille de l’arbre comme si elle voulait en ressentir chaque nervure. Peu à peu, elle commence à se sentir regardée par l’arbre. Ensemble, durant cette nuit si douce, ils se raconteront une longue histoire où la fantaisie et le réel s’entremêleront. À tour de rôle, ils compléteront les bouts de phrases que l’autre aura soufflés.

C’est à moi, cette nuit, d’activer la petite fabrique interne. Je vais tenter de m’inspirer de la grande poésie dogon pour inventer ma propre cosmogonie, ma petite révélation personnelle. J’aimerais que ça se passe comme dans un rêve : je vais fermer les yeux, prendre une profonde inspiration et expirer tout ce que j’ai dans le corps. Comme d’habitude, je m’en remets au hasard pour tenter de soulever un coin du voile.

Or donc, selon une des versions de la cosmogonie dogon, voilà comment tout commence :

Amma, Dieu suprême, crée la Terre et en fait sa compagne. Malgré une grande termitière, clitoris de la Terre, qui se dresse en rivale du sexe mâle, Amma s’accouple avec la Terre. Ce premier accouplement donne naissance à Yurugu, le Renard Pâle. Cette naissance est un échec car Yurugu est un fils unique et donc incomplet. Il est le mauvais fils, le fils rebelle, imparfait, qui apportera le chaos du monde. Errant en vain à la recherche d’une compagne, Yurugu finit par commettre l’inceste avec sa mère la Terre. Yurugu ou le Renard pâle, qui détruit l’ordre universel en couchant avec sa mère, est en possession de la parole originelle. Celle-ci est sortie du sexe de la Terre, mais ensuite l’inceste a rendu la Terre muette. Le sang menstruel apparaît, impur parce que signe de stérilité. Amma décide de détruire la termitière, puis Il s’accouple à nouveau avec la Terre excisée. Celle-ci met au monde le Nommo, un couple de jumeaux. Il est pétri en eau. Le couple Nommo est né complet et parfait, à la fois femme et homme (dans certaines circonstances je confirme qu’il est bien utile de se dédoubler pour rester en vie). Il est l’eau des mers, des pluies, des fleuves, des rivières. Il est aussi lumière ; à l’horizon il est le cuivre des nuages transpercés par les rayons du soleil. Les jumeaux garantissent l’équilibre de la vie sociale. Ils symbolisent le commerce : lors d’un troc, les choses échangées se doivent d’être équivalentes. Les jumeaux sont maîtres de l’Eau et de la Parole (le verbe et l’eau sont les fondements de la vie spirituelle). Ce sont par l’Eau et par la Parole que les êtres se régénèrent. Amma pétrit l’être humain en terre et en eau. La semence de l’homme, c’est la terre qui féconde l’eau de la femme. S’accoupler est un acte agricole. Amma façonne avec de l’argile un couple humain, qui donne ensuite naissance aux huit ancêtres. Le couple divin Nommo leur enseigne la parole, liée à l’humidité et au tissage car elle est faite de questions et de réponses entrelacées. Pour qu’il y ait parole, il faut qu’il y ait échange, il faut apprendre à donner et à recevoir. Pour que les êtres humains ne soient pas doubles comme le Nommo, pour débarrasser l’homme de sa féminité et débarrasser la femme de sa masculinité, prépuces et clitoris doivent être tranchés. La circoncision et l’excision séparent donc les femmes des hommes.

Qu’ai-je également appris sur les Dogons ? Que le tambour est la parole parfaite parce qu’elle est vibrante et circulaire (le tambour, c’est du tissage en trois dimensions). Que cultiver la terre, c’est faire pénétrer le verbe des ancêtres dans la terre, la faire respirer et par là même faire reculer l’aridité. Qu’il faut savoir danser au rythme des enclumes pour se relever des morts. Que les paroles sont recueillies par l’oreille mais aussi par le sexe de la femme.

Et si l’on en revient à ce cher Yurugu : dans la cosmogonie dogon, Renard Pâle symbolise les difficultés d’Amma. Pour moi, il représente le bad boy visionnaire. Il m’évoque les figures de Villon, Caravage, Rimbaud… Yurugu a le don de guider les devins. Pour ce faire, l’augure trace sur le sol un grand rectangle divisé en cases. Il y dessine des figures et y plante des bâtons. Ça fait comme un tableau abstrait. La personne voulant connaître son avenir lance alors dans le rectangle une poignée de cacahuètes. La nuit venue, un renard dans lequel Yurugu s’incarne vient manger les cacahuètes. En piétinant les traces et en renversant les bâtons, il bouscule l’ordre des choses. Le lendemain matin, le devin lit les présages sur le sol. Il interprète les bâtons renversés par l’animal et les traces laissées par ses pattes, son museau et sa queue épaisse.

La malédiction du Renard Pâle puis la naissance du couple Nommo qui vient rééquilibrer le monde m’évoque aussi, sans que je sache bien pourquoi, la mystérieuse phrase de Kafka : « dans ton combat contre le monde, seconde le monde ». J’aime assez l’idée que la cosmognie dogon détienne une des clefs de la grande énigme.

Tu veux retrouver le nom de l’eau, le nom du feu, le nom de la terre, le nom du sable, le nom du ciel. Tu sens que les mots du mythe lentement te réaniment l’âme et le corps, qu’ils te font basculer de l’autre côté de la nuit. Toi aussi t’aimerais prendre part à ces échanges murmurés entre initiés. Suffit de se pencher et de ramasser les secrets du verbe dans la poussière, t’a chuchoté ce matin le vendeur de volailles à l’étrange regard clair sur le marché de Bankass. De retour dans la petite chambre d’hôtel, tu t’es souvenu qu’enfant, tu passais des heures sidérantes à observer les fourmis dessiner le sublime dans la poussière de l’été. D’une idée l’autre, tu as ensuite songé aux millions de faits minuscules qui inconsciemment nous façonnent, aux millions de minuscules traces que chacun laisse derrière lui. Seules les traces font rêver, écrivait René Char. Elles n’agressent pas, les traces, elles suggèrent l’absence. Cette nuit, tu devines une main tendue dans l’obscurité. Tu prends le carnet qui ne te quitte pas et, de ton écriture patte de mouche tu retranscris rapidement les phrases qui te viennent entre veille et sommeil :

allez on va se raconter une histoire pour de faux comme avant une petite histoire qui comblera un peu le vide du ciel nocturne une histoire chuchotée sous la lune parce que la nuit c’est encore plus beau elle remue d’étranges souvenirs la nuit elle fait halluciner le réel alors craque l’allumette pour faire venir la braise des mots réveille nos fièvres adolescentes musique nouvelle au front musique des hauteurs au loin le roulement des perles sur la peau tendue fait monter la lumière du jour doucement tout doucement les tambours tissent à l’aube des cheveux d’or oui les génies du fleuve nous ont recontacté cette nuit alors du haut de la falaise on crie de joie et de rage pour crever le silence et notre cher Yurugu se réveille en sursaut il s’engouffre dans la grande termitière munie de petites dents acérées elles lui tailladent tout le corps il rampe ensanglanté notre Renard Pâle rampe dans le sexe de la Terre finit par trouver les éclats de soleil cachés dans les plis du vagin ressort exsangue dépose un à un les éclats de soleil sur le sol poudreux les traînées brunes de son sang sur la poussière ocre trace l’avenir du monde puis il expire humblement sous le soleil de midi au milieu du plateau de grès tandis que le Ciel agrandi d’Afrique comme l’Esprit d’Amma brusquement se déchire en deux alors le couple Nommo médiateur du Ciel et de la Terre en descend magnifiquement pour rejoindre la société des hommes pétris en terre et en eau les jumeaux incestueux se posent délicatement sur la cuticule du grand scorpion le neuvième ancêtre né d’une faille de la falaise se caressent longuement devant les vingt-quatre petits hommes sûrement ébahis derrière leur masque de cérémonie le couple maintenant goûtant l’un à l’autre sur le dard du scorpion qui agite ses pinces en vain mais soudain c’est le geste brusque le geste de trop et l’insecte colossal pique en un éclair les deux jumeaux langoureux qui périssent foudroyés sur le champ le neuvième ancêtre les découpe méthodiquement les déglutit avec application s’assoupit d’aise devant les petits hommes masqués qui profitent de la sieste du grand scorpion pour s’approcher sans bruit et lui transpercer le corps de leurs longues lances les vingt-quatre guerriers se taisent on n’entend que les craquements du cartilage de l’animal qui se brise suivis par des bruits visqueux écœurants ils s’acharnent sur son cadavre encore tiède s’aspergent du sang cuivré de leur victime brûlent sa carcasse sous la lune tandis que la bière tiède de mil contenue dans les grandes calebasses se déverse dans leurs gorges sauvages le grenier céleste est vide mon ami et le vide impossible à combler et puis l’homme est né criminel c’est comme ça il faut s’y faire le massacre durera toujours.

La personne insomniaque du début de cette histoire, maintenant détentrice de la parole première, rentre au village exténuée au petit matin. Depuis sa petite enfance elle fut hantée par la Grande Énigme et, à force de scruter obsessionnellement le réel, ça a fini par s’ouvrir tout seul dans sa tête. Jamais son cerveau ne fut plus libre que cette nuit. Oui, entraînée par le souffle de son propre récit, il lui a suffi d’une seule nuit pour construire tout le décor, imaginer les acteurs et les grands événements. Dans la fascination des idées qui la traversaient, les différents éléments ont trouvé naturellement leur place. Chaque tabouret, calebasse, ouverture, porte, ouverture, clef ou serrure est désormais sacré. Les signes sur terre ont des répercussions quelque part dans le ciel ; chaque maison dogon est l’univers tout entier. Notre voyante (j’ai maintenu l’ambiguïté jusqu’ici mais j’aime à penser que c’est femme qui a effectivement eu l’inspiration première) entre dans la chambre minuscule plongée dans le noir. Elle referme la porte sans un bruit, s’allonge sur la couche poussiéreuse qui occupe presque tout l’espace et, après avoir été dévorée par ses propres images du crépuscule jusqu’à l’aube, elle ferme enfin les yeux. À son réveil, elle transmettra aux autres villageois le feu sacré de cette nuit miraculeuse (qui m’évoque la plus belle nuit d’écriture de Cendrars).

Des braiments d’ânes me réveillent en sursaut au petit jour. Avec tout ça, j’ai dormi deux heures à peine et aujourd’hui débute notre grande randonnée en pays dogon.

Fin de matinée. Fixité de l’air. On marche dans un silence presque absolu, juste le bruit de la latérite poudreuse qui gobe nos sandales. Nin’ a enroulé un chèche bleu indigo autour de sa tête. C’est pour pas abîmer ma beauté ! me lance-t-elle avec son sourire malicieux. Écrasés de chaleur, on descend lentement vers la masse spectaculaire de roches beiges, grises, ocres, saumons, roses… Le rutilement du soleil sur la falaise de Bandiagara nous éblouit. On se regarde, léger sourire mais pas un mot, aucun de nous deux ne veut briser le silence. C’est sans doute aussi parce qu’on ne trouve pas les mots. On est submergés par la beauté brute du lieu. Le soleil de midi nous tabasse et aucun coin d’ombre vers lequel se réfugier. J’observe les baobabs en bordure, les étranges niches creusées plus haut dans la roche : notre guide nous explique qu’au milieu de la falaise on aperçoit les anciennes demeures des Tellem (peuple qui a précédé les Dogons), et quelques mètres plus bas les maisons troglodytes des anciens Dogons.

Comme l’explique Marcel Griaule : « On peut voir ainsi comment, dans la magistrale et minutieuse économie dogon, tout est dans tout ; comment des cultes considérables se fragmentent jusqu’à la poussière individuelle et comment cette poussière, par le jeu des symboles, contient l’immensité de l’organisation du monde humain. » Évidemment, tout ceci est une fable, comme les autres mythes et comme toutes les religions d’ailleurs, une fable qui aide les hommes à vivre, mais je pense qu’il est simpliste de ne voir dans cette cosmogonie qu’un moyen pour les hommes d’apaiser leur angoisse. Ces histoires d’androgynie, de gémellité, d’inceste et autres mystères vaginaux touchent évidemment à des vérités premières, à ce qui brûle.

Les astronomes ont récemment découvert que, comme l’enseigne la tradition dogon, la constellation de Sirius comporte non pas deux mais trois étoiles, nous explique notre jeune guide avec un sourire complice. Je lui rends son sourire mais n’y vois qu’un heureux hasard. Moi ce qui me fascine surtout dans la cosmogonie dogon c’est qu’elle part du plus concret : les étoiles sont des boulettes de glaise lancées dans le ciel, la lune et le soleil des poteries en terre, les hommes ont été façonnés avec de l’argile puis chauffés au soleil de midi, et elle nous mène marche après marche jusqu’au grenier céleste, d’où l’insaisissable, la brûlure, le tremblement, qu’importe le nom qu’on lui donne, se laisse parfois entrevoir.

Visage surexposé de Nin. Elle passe la phalange proximale de son pouce sur sa pommette gauche. Pensive, elle a un léger sourire aux lèvres. Je regarde palpiter sa carotide. Elle voit que je l’observe, alors elle me jette son regard par le bas de femme fatale. Puis elle tient la falaise mythique entre le pouce et l’index, et la jette négligemment en l’air dans un rire.

Pendant presque toute la rando, le guide a les écouteurs de son baladeur enfoncés dans les oreilles. Il porte un T-shirt « Rave Party » et se réfère souvent au mode de vie américain. Parlant des gens qui habitent au pied du plateau rocailleux, il dit : « C’est gens-là sont des animistes, c’est-à-dire qu’ils ne prient pas vraiment. » Je lui demande alors sa religion, « libre penseur » me répond-il, un sourire au coin des lèvres.

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