Renaissance

Les bourgeons après l’averse. J’aime bien le jour d’aujourd’hui, oui je l’aime vraiment bien. Car en ce magnifique jour je vis bien. Je suis même fou de vie, il faut le dire. Derrière l’écorce palpite la joie animale. J’ai maintenant la certitude que la vie est plus riche et plus lumineuse qu’elle n’est douloureuse. La proximité hier avec la souffrance et la mort, voilà ce qui aujourd’hui me fait regarder le monde avec gratitude. Il faut sans doute avoir été un crevard comme moi pour ressentir la grande santé  nietzschéenne. Tu m’as dit : l’affirmation est première, alors j’affirme, non sans une certaine mauvaise foi, que mes pores se dilatent et que mon corps regorge de vie. Et je ris à gorge déployée pour avoir souffert plus intensément. Évidemment je ne suis pas guéri, je ne guérirai jamais, mais en ce magnifique jour d’aujourd’hui la joie est suffisamment forte pour surmonter la douleur. Je suis confiant. Je me tiens debout (ce qui n’est pas rien), et suis heureux à en chialer comme un gosse depuis que je me suis coupé la tête ! Et voilà que je me balade, ma tête sous le bras, rue de Ménilmontant où tout est insolite. Mon état empire sûrement clandestinement mais, en vérité je vous le dis, je ne suis plus malade. J’ai même une santé de fer et un appétit d’ogre. Le masque de fer redécouvre le soleil. Il est prêt pour le spectacle. Chaque personne que je croise, rue Oberkampf, ne me semble pas si antipathique que ça. Pour un peu, j’en viendrai à me jeter dans les bras du premier venu ! J’ai gardé ce vieux rêve d’abolir ce qui nous tient séparé. Mais pour l’heure tout contact physique semble prématuré ; je me contente d’adresser des sourires, des hochements de tête et puis, allons-y, quelques clins d’œil. Je ne cherche plus à me défendre. Il suffit de baisser les armes pour que le cirque dans la rue nous fasse découvrir un nouveau monde. Débarrassé de sa laideur, le Ressuscité fait maintenant des grimaces exorbitantes dans la rue sans que personne ne s’en offense. J’entends quelques rires. La fraternité est encore possible, mon ami.

Je longe les quais. Les ombres s’allongent rue de la Grange aux Belles. On les sent fébriles, prêtes à mordre. Tous mes sens sont en alerte mais à l’intérieur je n’ai plus peur. Rue de Lancry, une femme dit : « J’ai été accosté par un Noir, un mec louche tu vois… il demandait Rébecca, il avait un foulard jusque-là…» Le carnaval ne fait que commencer. J’arrive rue des Vinaigriers : au milieu de la rue, le doppelganger de mon père (lui tel que je le connais sur les photos mais en plus maigre et plus blafard) est occupé à frapper avec une barre de fer une masse de chair sanguinolente. Mon corps recule de quelques pas. Il a tout de même la présence d’esprit de ne pas lâcher sa tête, et la pauvre petite tête regarde avec stupeur la scène qui se déroule au ralenti et dans un grand silence : après l’avoir dépecé avec application, le  doppelganger mange maintenant le crâne de la chose avec ferveur. Je scrute sa face livide barbouillée de sang, ses longs doigts fins qui tremblent et malaxent la cervelle avec volupté. Les passants passent leur chemin comme si de rien n’était. Une boucherie en pleine rue, quoi de plus normal. Chacun se fait son cinéma. Moi c’est différent. Je suis pris de violentes hallucinations depuis l’enfance, images épaisses qui peuvent surgir au coin d’une rue, sur une place, un parking souterrain, à la fenêtre d’un immeuble ou dans une rame de métro. Je ne cherche plus à les éviter. C’est maintenant comme une drogue. Je les sens venir. La plupart du temps, elles se manifestent lorsque ma tête se lève pour regarder le monde avec détachement. Peut-être mon ascendance celte qui m’incite à créer du fantastique n’importe où, n’importe quand. Mes yeux mi-clos se détournent du cadavre et de son bourreau. Je m’éloigne de la zone d’apparition en écoutant les battements d’aile de mon sang qui décélèrent. Pulsations émiettées, miettes de beauté. Je continuerai à faire le pitre, à chanter et à danser sous les fenêtres sans craindre le ridicule. J’ai retrouvé la force d’être sans espoir. Tant que je me souviendrai d’où je viens, la route restera ouverte. L’horizon ne passera pas.

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En plein soleil d’hiver

Se débarrasser de tous nos bagages et devenir léger, si léger, avec l’âge. Retrouver dans l’extrême vieillesse les espaces immenses de l’enfance. Songes-tu parfois à la vie qu’on aurait pu avoir, à toutes les choses qu’on aurait pu vivre ensemble ? Deux petits vieux tout secs, beaux comme une trêve, sont assis au bord de la fontaine des innocents, en plein soleil d’hiver. Le silence amoureux qui les entoure me touche en plein cœur. Ils se tiennent par la main. Ils gardent le silence. Ils sont fragiles et rayonnants. Ça aurait été beau de vieillir comme ça, avec toi. On aurait été capable de rester ensemble pendant des heures sans dire un mot. J’aurais aimé d’un mariage de raison qui devienne mariage d’amour après longtemps de vie commune. J’aurais aimé apprendre à t’aimer.