Chingetti – Nouakchott – Rosso

22/11/00 : Méharée au départ de Chingetti. On marche depuis le lever du jour. Nos corps endurcis, le silence en commun. Tous les quarts d’heure, notre guide s’éloigne et s’agenouille pour uriner tranquille. Le midi on partage notre repas avec une famille de Bédouins. On mange le couscous dans un silence religieux coupé de quelques cris d’enfants qui dévalent les dunes. Ici, les enfants ont les plus beaux toboggans du monde, me dit-elle. Après le repas, je la regarde s’éloigner. Elle s’assoit à califourchon sur une dune fragile. Elle me sourit. Après l’engueulade stupide d’hier soir, à cette seconde c’est le miracle du pardon. En couple, on est tous un peu des miraculés, non ? Hier, en fin de journée, avec cette mélancolie qui ne me lâche pas les basques, j’avançais dans le désert comme si je marchais sur un océan mort. J’étais à sec. La source s’était tarie. Qu’est-ce que je peux être sinistre et plombant parfois. Ce matin elle a rejailli plus violente que jamais. Je dois cependant rester sur mes gardes.

25/11/00 : Ballade dans les environs d’Atar. Dans le jour naissant, traversée d’un étrange étang pierreux tapissé d’étonnants cailloux gris-bleu, tellement lisses qu’on les croirait artificiels. J’en prends trois petits que je fais rouler dans ma main. Je les imagine polis par des extra-terrestres. Sans doute la chaleur qui m’égare.

La route Atar-Nouakchott. A droite l’océan à toute vitesse, à gauche le désert à toute vitesse. Ils luisent sous un soleil chauffé à blanc. « La campagne est noire de soleil », pourrait-on dire comme Camus. Soleil qui réchauffe et qui brûle. Bad luck, trois crevaisons pendant le trajet. Pendant les réparations, on vide le paquet de clopes et on passe des coups de fil aux parents. Étrange d’entendre la tonalité intime de leur voix au milieu de l’immensité stérile. On leur raconte nos dernières aventures. Facile de se la jouer baroudeur au téléphone.

Nin’ est contente de chaque jour maîtriser un peu mieux son Nikon. Ses photos savent capter la noblesse des gens. « C’est facile, ici la noblesse est partout ! » me  dit-elle. Rapide caresse sur la joue à l’endroit de la fossette. Puis elle a une de ses paroles sibylline et sublimes : « Y a pas de plainte sur ces rivages ». De retour à l’hôtel, dans l’étuve de la chambre crasseuse et minuscule, ça se passera jungle contre jungle entre nous deux, comme si les pierres et l’aridité alentour intensifiaient nos obsessions. Maintenant je fume une clope (pour une fois de bonne qualité) et j’écoute le murmure de la ville. Des souvenirs de mon ancien travail salarié réapparaissent. Pendant trop longtemps, j’ai été bien gentil, bien propre sur moi. Je ne sais pas comment se passera le retour, mais il était essentiel de s’accorder un sursis, une ellipse d’au moins quelques mois.

26/11/00 : Nouakchott. Ce matin, le vent soulève des nuages de sable ocre vers l’horizon. Nin’ sort faire un tour. Je préfère rester dans la chambre d’hôtel à apprendre quelques vers des Illuminations, comme des antidotes.

À observer les conditions de vie des Sénégalais dans la capitale, on se rend vite compte que le gouvernement islamiste mauritanien est toujours aussi raciste. Dans les années 80, les Soudaniens, agriculteurs sédentaires appartenant à différentes ethnies noires islamisées (Wolofs, Toucouleurs, Peuls, etc.) et situés au sud du pays, ont été persécutés. On les appelle ici les « Négro-africains » ; ce sont des Maures à la peau noire. Les Maures « traditionnels », ceux à la peau claire, leur ont piqué leurs biens et les ont déportés de force. A l’époque, le gouvernement mauritanien a limogé cinq cents soldats toucouleurs. Un des leaders des manifestations antiracistes est mort en prison. A la suite d’affrontements raciaux en 1989 entre le Sénégal et la Mauritanie, des Soudaniens ont été déportés massivement vers le Sénégal, et des Maures du Sénégal sont revenus en Mauritanie. Aujourd’hui, on peut voir les Maures « à la peau claire » sillonner la ville au volant de leur 4×4 impeccables. Pas de salaire pour leurs domestiques noirs, même chose pour les gamins qui crèvent à trente balais dans les mines de sel au nord de Tombouctou. C’est en 1989 qu’a été vendu le dernier esclave sur une place publique en Mauritanie. L’esclavage est maintenant officiellement aboli, mais il perdure dans les faits. Dans l’Adrar, des êtres humains continuent à être acheté et vendu. Ils meurent d’épuisement à 30 ans dans les mines de sel de Mauritanie. A quelques kilomètres de là, Yann Arthus Bertrand nous a ramené l’année dernière des photos du Sahara vues du ciel, des photos grand format aux couleurs éclatantes, si belles, si lisses.

Aujourd’hui on a fait la connaissance de Julie et Laurent, Julie est la sœur d’une amie. Ils vivent en Mauritanie depuis peu et organisent des circuits pour les touristes. Un charmant petit couple, Julie et Laurent, dommage qu’on ne puisse pas squatter dans leur grande baraque nichée dans un quartier résidentiel de la capitale, ou ne serait-ce que dormir dans les hamacs qui pendent dans le jardin, on n’était pas exigeants. « Désolé mais la maison est censée accueillir les groupes de touristes, nous explique Julie, parfois des groupes restent dormir ici, et vraiment on peut pas se permettre héberger des amis, vous comprenez ? ». Ils nous apprennent qu’il y a quinze jours, le président a suspendu la diffusion de RFI suite à une émission consacrée à la Mauritanie. On leur parle de nos premières impressions depuis notre arrivée à Nouakchott. Leur relativisme culturel nous sidère : « Oui mais pour l’esclavage, vous comprenez c’est une autre culture, on ne peut pas les juger avec nos valeurs d’occidentaux, c’est une organisation humaine très hiérarchique, mais elle a aussi l’avantage d’être très stable. »

Ballade en ville pour changer la monnaie, les Mauritaniens parlent mal le Français, et ils ont l’air de s’en foutre pas mal de nous. Je ne pense pas qu’on se fera beaucoup de potes par ici.

A l’institut français, on apprend la mort de Théodore Monod. Un reportage sur lui passe en boucle dans l’entrée de l’institut. On voit le vieil homme accompagné pour la première fois de son fils dans une méharée. Le fils admire le père mais ne peut s’empêcher de critiquer son mode d’investigation. Il y a cette phrase de Théodore Monod affiché sur le mur : « Au moment où notre société bascule dans une insupportable grisaille, où l’agressivité le dispute à la médiocrité, il reste quelques mots à signifier quelque chose, c’est à dire à faire battre le cœur un peu plus vite, des mots très graves comme poésie, comme aventure, comme amitié. ». Émouvant d’être ici, aux portes de l’Adrar, alors qu’il vient de mourir.

27/11/00 : Nouakchott. Ce midi on passe par le marché aux tissus pour que Nin’ armée de son Nikon puisse faire une « débauche polychrome » comme elle aime à dire. Sur le marché, un des nombreux vendeurs ambulants sénégalais nous aborde avec un grand sourire. Il a le regard malicieux. On lui demande si les relations sont bonnes entre Sénégalais et Mauritaniens. Il en vient à parler sans ambages de l’esclavage qui perdure de manière souterraine (son large sourire ne le quitte pas quand il aborde le sujet) : « ça continue toujours, bien sûr ! Les enfants d’esclaves, ils ont été capturés en brousse dans les pays voisins, maintenant ils sont esclaves eux-aussi, ah mais oui ! C’est facile de les reconnaître, je peux vous les montrer si vous voulez. Y en a ici, y en a partout en ville, suivez-moi ! » nous lance-t-il avec enthousiasme. Il nous explique que c’est une question d’ethnie. Lui est d’ethnie Toucouleur. « Les Toucouleurs, eux, ce sont pas des esclaves ! » On le suit, on monte au premier étage d’un long bâtiment qui surplombe le marché. On longe un couloir sombre et étroit. J’aimerais prendre mon carnet et détailler ce que je vois mais notre nouveau guide nous dit de ne pas nous arrêter. On passe donc rapidement devant les trois pièces en enfilade, des espèces de chambres-ateliers miteuses aux volets mi-clos, où des femmes assises par terre cousent en silence dans la semi-obscurité. « Elles restent là-dedans toute leur vie. Elles n’ont pas le droit de sortir. On leur fait boire du lait d’âne, comme ça elles veulent pas être libres. Elles sont bêtes comme des ânes quand elles boivent ça ! », nous dit-il, toujours avec un grand sourire.

J’aime à prononcer les noms évocateurs de la grande histoire africaine, histoire qui souvent rejoint le mythe : les Biafans berbérisés à l’âge du bronze, le mouvement Almoravide, les tribus Sanhajas dont le territoire si vaste faisait deux mois de marche en longueur comme en largeur, le sel, l’or et l’ambre de l’empire songhaï, les 44 souverains de l’empire soninké, la magnifique et révolutionnaire Charte du Manden du peuple malinké, et bien sûr la fascinante cosmogonie du peuple dogon. Il y a aussi toutes ces villes qui font rêver : les antiques cités caravanières d’Awdaghost et de Oualata, les cités de Oulata, Awdaghost, Azougui, talonnées de près dans le commerce transsaharien par Chingitti, Ouadane et Tichit.

Qu’est-ce que je retiendrai ? Images et impressions superposées. Le voile fantasmagorique des Mauritaniennes, le regard vide des femmes esclaves, l’autre jour ton sourire sur la dune et l’autre soir le moral plombé par notre dispute dans la chambre crasseuse, à ruminer toute la nuit ce qu’on venait de se dire (les mots qu’on dit quand on n’en peut plus), les pales du ventilo que je regardais tourner inlassablement, ton corps recroquevillé à côté de moi, ma main sur ta hanche pour tenter de me rassurer, et aussi l’angoisse de l’avenir qui revient sans cesse, avec cette impression de s’enfoncer dans une zone toujours plus sombre, la solitude et le vide qui se creuse en nous à mesure qu’on avance sur la piste.

Ce soir on s’est trouvés un petit magasin qui a comblé notre envie d’occident : des terrines de chevreuil, des confits de foies de volaille au porto, du camembert en veux-tu en voilà, et une cargaison de petits pots de bébé. Du rêve en boîtes pour apatrides amaigris.

Les Mauritaniens se saluent pendant de longues minutes. J’avais lu ça dans les carnets de route de Vieuchange. Le rituel ne semble pas avoir changé. « Salut ça va et toi ça va oui ça va bien et toi ça va bien oui oui ça va tout le monde va bien chez toi oui tout le monde va, etc., etc. » et de claquer leur langue à qui mieux-mieux en signe d’acquiescement. Ils mâchouillent aussi continuellement un bout de bois et se nettoient les dents avec.

Blessés par la lumière, on se réfugie dans la chambre d’hôtel. Deux corps moites, usés par la route, allongés sur le lit. Le ventilateur avale les minutes. Je songe à la fraîcheur qu’apporte au regard nos déplacements fréquents.

Je lis le guide : Le haut moyen âge a été une période de refroidissement climatique en Mauritanie, propice au développement du commerce chamelier.

28/11/00 : Nouakchott. Ce matin, l’harmattan salit le ciel, les trottoirs tourbillonnent. La chaleur nous coupe les jambes et l’appétit. L’enfermement des villes du désert, l’étouffement difficilement supportable : une quasi-noyade. Ma main et mon stylo se font plaisir en écrivant des mots comme : dévorés de soleil, ravagés de paradis, étourdis de chaleur, consumés d’illuminations… On végète dans cette chambre d’hôtel qui s’est changée en étuve, en attendant des jours meilleurs. Je rêve d’alizés. À 16 h on sort de notre torpeur pour profiter de la brise du soir sur le port. Odeur de vase desséchée, indolence lancinante, langueur qui agace.

A la douane : formalités + pirogue. « Donne-moi 300 de plus, c’est mieux… » On négocie pour la forme, on lui donne 200. 200 c’est mieux, lui dis-je. Il me fait un grand sourire. Certains sont particulièrement insistants, ils en veulent toujours plus. Quand ils pigent que c’est peine perdue, ils laissent tomber et nous disent que « malgré leur grandes gueules », ils sont sympas et qu’on se plaira en leur compagnie. On n’en doute pas. Des types se démènent pour ficeler deux biquettes sur le toit du bus. On démarre. Bientôt, champs de canne à sucre, épis d’une blancheur éclatante, vert vif des rizières abreuvées par le fleuve. A mesure qu’on s’en éloigne, les cultures se raréfient. Les courtes herbes sèches forment un duvet prépubaire sur une terre plate. Fréquents contrôles de douanes. A chaque fois, le chauffeur est obligé de raquer. Palmiers, baobabs, acacias. S’abreuver par les racines. Tous ces trucs qui nous sont devenus naturels : ordures ménagères déposées n’importe où, odeurs entêtantes sur les marchés, marigots desséchés, mouches qui agacent, partout joie des enfants. On nous avait dit qu’au bout d’un moment, le confort et la sécurité de la France nous manqueraient, c’est l’inverse qui se produit.

Le fleuve est la frontière naturelle entre la Mauritanie et le Sénégal. Plus le même paysage, ni plus la même ambiance quand on passe de l’autre côté de la rive.

Le paysage change brutalement. On pénètre dans une zone chargée d’humilité. Ça risque de ne plus capter, me dit-elle en souriant. Au XVIIème siècle, les Hollandais et les Anglais se disputaient l’embouchure du fleuve Sénégal. Animés par des soucis purement commerciaux, ils ne cherchaient pas à pénétrer à l’intérieur du pays. Les esclaves du fleuve transportent le son de nos pas vers l’Orient. Un chien galeux traverse la piste écarlate. Il tient dans sa gueule les restes du royaume du Ghana.

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Photos : Virginie Boillet et Gwen Denieul

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