Choum – Atar – Chinguetti

19/11/00 : arrivée à 2 h du mat’ à Choum. Y’a pas d’hôtel. On est obligés de prendre un 4×4 vétuste et bondé en direction d’Atar. La piste est accidentée. Le conducteur donne de brusques coups de volant pour éviter les nombreuses flaques de boue (fortes pluies la semaine dernière). Impossible de m’assoupir. Pause pipi au bout de deux heures de route : jamais vu la lune briller avec une telle intensité. Nos ombres mouvantes, fantasmagoriques sur le sable. Les Mauritaniens urinent derrière des ruines. Je me frotte les yeux. Y’a pas 10 milliards de trucs pour se distraire sur ces terres, aucun sédatif sous la main et rien à boire pour noyer son cafard. Ne pas chercher à tromper l’ennui, regarder le vide en face, se guérir de l’Occident. On est le 19 novembre, peut-être le 20, qu’importe. Calendrier grégorien. L’an 1421 de l’hégire, si ma mémoire est bonne. Maintenant deux mois qu’on est partis. Je suis encore trop insatiable, c’est certain, ce qui me rend parfois mauvais. C’est étrange, cet ennui qui s’impose de toute sa force aussitôt qu’on perd les mots. Avant de partir, je pensais qu’il suffirait de tendre l’oreille pour que les histoires se racontent d’elles-mêmes. C’est pas aussi simple que ça. Le soir, dans la chambre d’hôtel, je picore des mots dans le dictionnaire. Je tente d’y rattacher un souvenir précis, vécu ou rêvé. A partir de là, j’essaie de me raconter des histoires. Parfois ça marche, j’ai l’impression de retrouver le fil qui avait été perdu. La petite musique, comme disait l’autre. L’imagination, je pense, n’est que de la mémoire recomposée, et cette nuit j’ai pas grand-chose à me mettre sous la dent. Je cherche mon enfance, mais non, rien à faire.

Pour attirer son attention et me sentir moins seul, je lui chuchote le premier truc qui me passe par la tête : « T’as vu nos ombres projetées, et cette lumière blafarde… c’est chouette, non ? » Elle est trop crevée pour répondre. J’essaie de retrouver la mélodie simple et belle de By This River de Brian Eno. I wonder why we came. J’invente d’autres paroles : Et l’on descend, descend… tous les deux, on descend. Les Mauritaniens remontent lentement dans le bâché. Je cherche une dernière fois à capter son regard mais non, Nin’ ne sort pas de sa torpeur. En silence, elle remonte dans le 4×4. Notre histoire me semble soudain très vieille. Sûrement la fatigue. Le moteur redémarre dans un nuage noir.  Je regarde vers l’arrière. Le 4×4 file. Le nuage de poussière retombe doucement. La piste disparaît au loin. Écrire quelque chose d’intéressant. Je me souviens de certains haïkus de Matsuo : De temps en temps / Les nuages nous reposent / De tant regarder la lune, et celui-là : Rien ne dit / Dans le chant de la cigale / Qu’elle est près de sa fin. Il me faudrait capter l’infime, l’éphémère, la lumière qui se lève. Ne pas s’éparpiller, être attentif au détail singulier, au presque rien qui s’évanouit à la moindre brise. Nin’ a le corps écrasé entre deux autres passagers. Elle s’est recroquevillée. La tête dans les mains, je crois qu’elle sommeille. Son chèche bleu marine s’agite au vent. Son nez et sa bouche n’apparaissent que furtivement. Je la trouve si belle, mon aventurière.

19/11/00 : Atar. Après quatre heures de piste difficile, on arrive enfin à Atar. On traîne nos corps exténués jusqu’à un campement où le gardien de nuit nous loue une case ovoïde bizarroïde. Du sable plein le nez, l’estomac en vrille et un goût âcre dans la bouche, on s’écroule sur des paillasses poussiéreuses. Juste le temps d’entendre un escadron de moustiques qui s’apprête à fondre sur nos têtes avant de sombrer dans le sommeil. Le jappement d’un chien nous réveille à l’aube. Visite rapide de la ville dans un état comateux. Une espèce de gros lard me propose d’acheter Nin’. « Bien sûr, et qu’est-ce que tu ferais d’elle si je te la vends ? » « Ça, ça ne te regarde pas, mais elle, elle le sait ! ». Éclats de rire des crétins qui l’entourent. Envie de leur foutre mon poing dans la gueule.

A midi, on prend un taxi pour Chinguetti. Un type refuse de s’asseoir à côté de Nin’ parce que sa religion le lui interdit. Décidément une sale journée. Je regarde le paysage qui défile. Les hauts plateaux barrent l’horizon, les canyons coupent l’Adrar à angle droit. Le gigantisme nous écrase. Comment disparaître complètement ? Je porte mon attention sur des magnifiques cailloux gris-bleu qui scintillent au loin. Pause casse-croûte à midi. Le soleil blanc efface toute couleur. Ombres intenses à la Hugo Pratt. Les hommes et les bêtes s’y réfugient jusqu’en fin d’après-midi. On atteint Chinguetti dans cet univers exclusivement en noir et blanc. Chinguetti, septième ville sainte de l’Islam, un de ces noms de villes qui évoquent beaucoup de choses : point névralgique dans le commerce transsaharien, lieu d’échange et de confrontation entre Nord et Sud, frontière abrupte, cruelle, entre Noir et Blanc, mais aussi bibliothèque renfermant quelques précieux manuscrits du IXe siècle rédigés sur peaux de gazelles, paraît-il, route de l’or, début du Sahara véritable. Fierté d’entrer par voie terrestre, avec nos sacs sur le dos et nos corps endoloris, dans le diocèse de Théodore Monod.

Bref rappel historique : les royaumes de Ghana et Tekrour sont les premiers à se développer en Afrique de l’Ouest. Le commerce transsaharien accentue l’enrichissement et le pouvoir de certaines cités sahariennes et sahéliennes. Les produits tropicaux, les esclaves noirs et l’or du Sahel (Sahel voulant dire rivage, car au-delà du Sahel c’est l’océan) sont échangés contre des biens du Maghreb, de la Méditerranée et d’ailleurs. L’empire du Mali prendra le relais du Ghana autour de 1200 après J.-C. Il sera supplanté à son tour vers 1450 après J.-C. par l’empire Songhaï. Voilà, ça fait du bien de rappeler que l’Afrique a une longue et grande histoire.

20/11/00 : Chinguetti. Soleil voilé. Il ne reste plus de Chinguetti que des ruines envahies par les sables. Moins de trois milles personnes y vivent maintenant. On pose nos sacs dans un des nombreux campements. Aussitôt le célèbre Mohamed Mahmoud Ould Beggia, star des guides de voyages et des reportages télé, et propriétaire de notre campement, vient nous proposer les différentes formules de méharées. On s’assoit tous les trois à l’ombre d’une khaïma pour discuter tranquillement. Il dessine une carte grossière de la région dans le sable, les verres de thé symbolisant les palmeraies. « Si vous voulez, vous pouvez partir dans le désert dès demain… » On en discute deux secondes avec Nin’, on trouverait sûrement moins cher en contactant directement des guides dans la ville, mais bon, le numéro de Mahmoud est bien rôdé, et puis il nous a mis l’eau à la bouche avec sa traversée du désert, ses haltes dans les oasis et les campements bédouins. C’est décidé, on part donc demain matin, accompagnés de deux chameliers en direction de Ouadane, autre cité sainte du Sahara, autre ville légendaire du commerce transsaharien.

Nin’ lit en ce moment Terre des hommes. Ça commence à la gonfler sérieux. Elle me lit certains passages en forçant sur l’emphase. Ça nous fait bien marrer. Saint-Exupéry croyait à son métier au sein de l’Aéropostale. Il était fier d’apporter sa pierre à l’édifice, de contribuer à « bâtir du neuf ». Il est amusant de relire les chapitres enthousiastes dédiés aux miracles de l’aviation. Nin’ a souligné une phrase qui l’a fait sourire : « Au terme de son évolution, la machine se dissimule ». Au début du XXIème siècle, le camouflage semble ne pas être tout à fait au point. St-Ex serait sûrement surpris de constater que, de nos jours, un charter affrété par Point Afrique assure une ligne hebdomadaire entre Paris et Atar, et que même Chinguetti se transforme en un vaste campement pour touristes.

L’après-midi, on s’approvisionne dans les petites boutiques pour remplir comme on peut nos estomacs atrophiés. Contrairement aux Maures rencontrés jusqu’ici, les Chinguettiens ont le sourire. Lorsqu’on négocie les prix avec eux, on décèle même chez certains un humour pince-sans-rire qui nous fait beaucoup de bien. Ils revendent les boites de conserves que la Croix Rouge espagnole leur a distribuées (boîtes de sardines à l’huile couvertes de poussière, portion pour deux personnes : l’excédent de l’Occident). En sortant d’un magasin, on entend une complainte émouvante accompagnée par le son du tidinit (sorte de luth à trois cordes). La voix mélancolique vient de loin, d’une partie de la ville que l’on croyait désertée. On part à la recherche de la voix, mais elle disparaît sans qu’on la trouve.

En début de soirée, lorsque la température s’adoucit, on part se promener dans les dunes. Du noir moiré sur du blond satiné, les corbeaux s’envolent d’un dépôt d’ordures à l’autre (on retrouve en quantité les boîtes de sardines à l’huile). Nin’ porte un chignon. J’aime quand elle porte un chignon. Le vent chaud agite les courts cheveux de sa nuque. Elle tourne la tête et me sourit. Bref moment d’éclaircie. On entend des chiens aboyer au loin. Au creux de dunes, je découvre deux minuscules pousses végétales, deux tiges d’un centimètre de long terminées par quatre petites feuilles perpendiculaires disposées symétriquement. La mère de sable ne demande qu’à être féconder. Une seule goutte lui suffit. Je ne peux m’empêcher d’interpréter cette découverte comme signe de la providence. Je m’approche de Nin’ sans un bruit, j’agrippe par surprise ses deux bras brûlants. Elle n’a pas sursauté. Je presse son corps contre le mien, fais descendre mes mains le long de ses hanches. Elle se retourne doucement, excitant mouvement de balancier des hanches. J’embrasse son bout de nez. Elle garde les yeux fermés et chante ses deux notes habituelles, les deux premières notes de I am singing in the rain. Nos vies liées depuis le commencement et jusqu’à la fin. Le désert absolutise tout, absolument.

Le soleil s’est couché depuis déjà deux heures. Lune intense, ruines, poussière : un monde immobile en forme de calebasse et au fond de cette calebasse deux touristes de plus à s’être égarés. Je suis assis sur l’un des deux matelas posés à même le sol dans une case en torchis mal éclairée. L’ampoule grésille. Nin’ s’apprête à sortir pour aller se brosser les dents dans la cour intérieure du campement. J’angoisse dès qu’elle quitte la pièce. Je noircis mon carnet pour calmer l’angoisse : en ce moment tu te ravages l’organisme par la visitation des lieux. Tu m’as dit que tout irait bien. Je suis ton drapeau, Nin’, m’oublie pas en chemin. Tu m’attends dans le grenier. La maison est plongée dans l’obscurité. Je monte les marches de l’escalier à la lumière d’une lampe de poche. Mes pas font craquer le plancher pourri. Bruit des lattes amplifié quand je ferme les yeux. Quand je t’aurai rejoint, tu me raconteras tes rêves sans chercher à en amoindrir la violence. Et puis on se laissera glisser. Personne ne sait jusqu’où tu peux aller, à part toi et moi.

Briser la somnolence, respirer, vivre sur le champ avec le plus d’intensité possible avant de s’effondrer de fatigue. Les yeux toujours fermés, le disque continue à briller à côté, très près. Cas clinique intéressant. Tu regardes froidement le spectacle qui s’offre à tes yeux. Ce désert ne te dit plus rien qui vaille. Comment trouver de l’harmonie dans un tas de pierres ? L’harmattan t’a sûrement contaminé. Il a effacé vos traces depuis le début. Tu t’étonnes de cette angoisse du vide et de la disparition qui revient sans cesse dans tes rêves. Des signes dans le ciel impossibles à interpréter. Tu aperçois un nuage ocre à l’horizon. Tu sais qu’il annonce ton propre ensevelissement. Si cette tempête de sable pouvait au moins se dévouer pour te recouvrir et t’étouffer, mollement, paresseusement. Tu observerais cette nouvelle mort avec la même indifférence que les précédentes. Chinguetti a mis deux siècles à se laisser enfouir. Tu rêves d’une disparition purement élémentaire, avec chute du ciel et levée du voile astral comme acte final. D’une délivrance sans image. Les choses humaines seront loin. Ça mettra un peu de mythe à votre aventure.

Mauritanie 1

doigt désert

Photos : Virginie Boillet

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