Dakar – Casamance

Il y a deux jours, on s’est fait arnaquer bien comme il faut dans un camping de Malika et on a toujours du mal à le digérer. Dès notre arrivée là-bas, on a senti que l’atmosphère était pesante. Pourtant, le camping était idéalement situé avec accès direct à l’océan. Mais quelque chose clochait, sans qu’on puisse bien dire quoi. C’est au moment du dîner qu’on a compris notre malheur. Le plat était immangeable : un squelette de poulet avec quelques frites cramées. Le lendemain matin, au moment de partir, on explique au fils du propriétaire qu’on ne veut pas payer le prix du repas. Le fils bafouille, il s’énerve, son père arrive pour le calmer. Nouvelle explication de ma part, le père s’énerve à son tour. Je vois qu’il est impossible de discuter calmement avec eux. Je commence à partir, le fils me retient par le Tshirt. « Je connais bien les types dans ton genre !, crie le père, je connais bien la France et les Français ! On n’est pas égaux, toi et moi, d’accord ? » Je ne vois pas ce que je peux lui répondre. Il me bloque la route, on essaie de le contourner mais le fils, derrière moi, donne un violent coup de pied à mon sac à dos, je manque de tomber. Ça m’énerve. Je le pousse, il me pousse, ça commence à castagner fort.  Nin’ nous crie d’arrêter, elle fond en larmes. Ces deux connards la font flipper, ce qui m’énerve encore plus. Le père me traite de sale raciste, « Tu sais pas par quoi je suis passé ! », qu’il me gueule. « C’est bon, arrêtez ! On va vous payer », leur lance finalement Nin’. Ça semble les calmer. « Mais c’est par la violence que vous vous faîtes payer » ajoute-t-elle, avec un brin d’emphase. On sort tous les deux nos biftons pendant qu’ils continuent à nous insulter copieusement. Revanchard, je leur fais : « On va vous griller auprès de tous les guides ! » Le vieux répond qu’il n’en à rien à foutre. Nin’ leur donne les billets. A ce moment-là, je ne peux me retenir de lâcher un « pauv’ type ! », alors le vioque explose, il s’agrippe à mon Tshirt, ne se contrôle plus du tout. « Putain ! Mais lâchez nous ! qu’elle crie, Nin’, vous l’avez maintenant votre fric ! » J’arrive finalement à me dégager, le T-shirt du vieux craque. La route est à nouveau libre, je laisse passer Nin’ devant et on se casse en quatrième vitesse. Ultime baroude du fils qui se précipite derrière moi pour me donner un coup de pied au cul. La grande classe. On n’est pas fâchés de s’en tirer sains et saufs, ces tarés auraient pu avoir un couteau. Ah, la vie est tissée de moments si sublimes…

Pourtant, la soirée avant dîner avait débuté magnifiquement, allongés sur le sable au bord de l’eau, dans la nuit limpide. La voie lactée était d’une clarté parfaite. Chaque étoile brillait d’un éclat particulier. Première fois que je ressentais la présence de l’univers avec une telle intensité. Ivresse immédiate face aux cent milles étoiles.

Début du ramadan. Ils sortent en nombre de la mosquée, zont l’air très contents, joyeux même, j’en vois deux qui rigolent en douce.

Soirée à l’ouest de Dakar, au bout de la presqu’ile du Cap-Vert, au phare des Mamelles. On n’allait pas louper un nom comme ça. Coucher de soleil à se flinguer. Chant d’un coq au loin avec cette impression un peu stupide d’être chez soi dès qu’on l’entend, suivi par celui d’oiseaux que je me plais à imaginer migrateurs. Éclair blanc du phare toutes les 5 secondes. A nos pieds, bruit du vieil océan qui apaise. On distingue vers le nord la pointe la plus à l’ouest du continent africain. Douarnenez battu à plates coutures. La lune vient de se lever. Elle éclaire la grande colline rocheuse. On sursaute lorsqu’un oiseau nocturne passe très près de nous à tire-d’aile. Derrière la colline on devine le halo des lumières de la ville. On est bien ici, dans la presque nuit du cap vert. Loin au-dessus de nous la danse des planètes suit tranquille’ son cours.

Retour centre-ville pour retrouver l’atmosphère excitante des grandes villes, le rythme et le son impressionnant des grandes villes. Chaque jour découvrir de nouveaux quartiers, de nouvelles têtes.

Laisse donc tranquille les musulmans, les fais pas chier avec tes questions à la con sur la foi et sur la vérité, voilà ce que je me dis ce soir. Et surtout, surtout, te crois pas au-dessus d’eux avec, planqué derrière ton athéisme de façade, ton reste d’espérance chrétienne dont, quoi que tu fasses, tu ne te déferas pas. Je ne crois plus en Dieu, je ne crois plus en l’amour, je ne crois plus en l’amitié… Tu parles ! T’es comme tout le monde. Qu’est-ce que tu deviendrais si la flamme en toi s’éteignait tout à fait ?

Je parcours le Lonely Planet West Africa. Je lis que, durant la première époque de la colonisation, les Français utilisaient les chefs locaux comme collaborateurs, puis ils se passèrent de ces intermédiaires. La lecture de cette présentation historique m’a plombé pour la soirée. Je referme le guide touristique prématurément.

Ciel éclatant, lumière aveuglante, aigle pêcheur qui plane longuement au-dessus de nos têtes. Et quand on regarde à hauteur d’homme : latérite ensevelie par les dunes, flamboyant rouge écarlate, racines longues et puissantes du fromager sur lequel je suis adossé, à mes pieds pierres spongieuses (les Mamelles sont d’anciens volcans) dont je ne connais pas le nom. Et le temps qui se dilate quand la nuit se lève. La couleur est le rouge, le jaune, le vert et le bleu. Présence irréfutable des êtres et des choses qui m’entourent. Beauté tragique de l’immédiat. Le souvenir de certaines visions violentes, immédiates de l’enfance me revient.

Ne restons pas plus d’une semaine au même endroit, me dis-tu, la vie perdrait de son tragique. Pour partir on est tous les deux toujours d’accord.

Le MS Joola* appareille à l’aube. Il relie Dakar à Ziguinchor, en passant par l’île de Carabane. Direction : la Casamance.

La Casamance fut le dernier bastion du Sénégal à tomber sous la coupe européenne en 1903. La région abrita des poches de résistance active jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. Elle conserve une identité propre par rapport au reste du Sénégal. Des affrontements perdurent entre des groupes séparatistes et l’armée.

Ousmane, rencontré à bord du Joola, est un tout jeune immigré. Il nous raconte son arrivée en France il y a deux ans. « Les prix en France et au Sénégal, ça a simplement rien à voir, le jour et la nuit ! Me souviens, quand j’ai reçu ma première paye, j’étais sûr qu’ils avaient fait une erreur ! Après, ma femme m’a dit que c’était exact, et que, de toute façon, dans peu de temps, j’en voudrais encore plus ! » « Je travaille encore deux, trois ans en France, et après je rentre au Sénégal. C’est vrai, c’est vraiment pas une vie que vous avez là-bas. Tu travailles toute la journée, 8h-12h30 – 14h-17h, pas une minute de plus ou de moins. Le soir, tu penses encore au boulot, et puis tu dors. Comme ça tous les jours. En France, il y a que l’argent en fait. Mais quand les copains vont me voir revenir au Sénégal, avec tous mes millions, ils vont être fous ! C’est sûr, ils voudront tous aller là-bas ! Vous avez entendu parler des types qui s’accrochent au train d’atterrissage des Boeings pour venir en France ? Incroyable ! Moi, quand j’étais au Sénégal, j’avais vraiment rien. Je sortais des caisses des pirogues et je gagnais 500 FCFA pour une journée de travail. Maintenant, j’ai plusieurs millions de francs CFA sur mon compte ! »

Nuit à bord du Joola. Ça commence à tanguer fort vers 23h. La tête qui tourne, le cœur au bord des lèvres. Je ferme les yeux pour essayer de trouver rapidement le sommeil et me voilà projeté à la surface du fluide-univers. Je voltige en essayant d’éviter comme je peux une pluie de météorites, puis ce sont les débris d’une étoile que je survole pendant un certain temps (quelle est la durée d’un rêve ?). Ensuite longue traversée dans un noir inhabitable jusqu’à ce qu’enfin j’aperçoive des taches lumineuses, très au loin. Je crois reconnaître les céphéides qui palpitent dans la nébuleuse d’Andromède. Pas le temps de m’approcher que déjà je remonte précipitamment à la surface. Et c’est à nouveau l’impression d’étouffer dans la nuit de ce bateau et le roulis de plus en plus fort, à nouveau la sueur sur tout le corps et l’envie irrépressible de vomir. Encore une goulée d’inaccessible dont je ne me sens pas maître. Le corps est débordé par les visions oniriques.

Casamance – Climat très humide, végétation luxuriante : mangroves, palmiers à huile et raphias. Cases pilonnées au mortier. A nos pieds craquent les huitres. On marche pour le plaisir de marcher. La marche comme un remède.

Dans le cimetière envahi par la végétation, je prends en photo un crucifix démantibulé : le christ semble s’envoler de sa croix. A partir du XVème siècle, Portugais, Hollandais puis Français apportèrent ici (surtout pour le pire) le christianisme et le commerce transatlantique.

Ramadan toujours. Les gens graillent la nuit et durant la journée ils somnolent et prient beaucoup. A 15h15 précises on peut les voir sortir en nombre de la mosquée. Ici aussi ils ont la mine ravie et le regard serein.

24/12/00 : Carabane. Ce matin, longue balade dans la mangrove : Ecole Spéciale (maison de redressement). Maison des esclaves avant le départ pour l’île de Gorée. Eglise bretonne en ruines : traverses de métal rouillé soutiennent un toit en taule ondulée, murs lépreux. Traînées de peinture ocre. L’envie de filmer me démange. Du plâtre jauni recouvre le ciment. Sable mêlé de coquillage. Moisissure le long des murs, moisissure rongeant les bénitiers en forme de coquille St Jacques. Au fond d’un trou béant : rosace soufflée par le temps. Dehors, bouteille de butagaz rouillée et moyeu de roue tous deux pendus à une branche. Frappés l’un contre l’autre, ils servent de cloche pour appeler les fidèles à la prière car, contre toute attente, l’église en ruines est toujours en activité.

On discute avec la gérante du campement de Carabane. Née au Niger, de père sénégalais, militaire au Niger, revenu vivre à Ziguinchor avec sa fille. Elle n’a jamais connue sa mère. Elle est célibataire, la cinquantaine. « J’aime pas l’île de Carabane. J’ai jamais aimé le village. Il se passe rien ici, vraiment rien. Je préfère être à Ziguinchor. Ah oui, au moins là-bas, je peux regarder la télé pendant la journée. On sort pas, on voit personne, mais les programmes changent tous les jours. »

Et pourtant Carabane est l’île la plus belle qu’on puisse imaginer. Un climat tropical tempéré par l’air du grand large. Les villageois semblent vivre en toute quiétude et font partie sans aucun doute des personnes les plus accueillantes qu’on a rencontrées jusqu’ici. Le contraste entre la beauté de cette île, à la végétation luxuriante, ceinte d’une eau calme et transparente, et le discours de cette gérante dépressive est tellement saisissant qu’il en devient comique. Nin’ me donne des coups de coude. Elle a du mal à réprimer un fou rire lorsque la gérante débite tous ses griefs à l’encontre de Carabane et de ses habitants.

Retour dans l’église : une cinquantaine de chauve-souris, la tête en bas, agrippées aux armatures métalliques. Trois d’entre elles se mettent à voltiger entre les barres de fer en poussant des cris perçants.

Poules, canards, truies, porcs, porcelets, chèvres, chevreaux, bébés en totale liberté. Les porcelets ronchonnent doucement. Ils inspectent le sol de leur groin humide, frottent avec volupté leur pelage contre l’écorce des manguiers. Une maman et son bébé s’endorment mollement au creux des troncs de fromagers. Je m’approche d’eux. Ils ouvrent les yeux à demi, puis les referment, trop fatigués pour être inquiets. Leur respiration est lourde, appliquée. Ils ont la belle vie, jusqu’à l’égorgement. Un peu plus loin, cinq bébés et deux adultes se goinfrent de pelures de pommes de terre. Les petits sont renversés par les coups de groins des adultes dès qu’ils s’approchent trop près des gros monticules.

La vie est là, dans la lumière incendiaire du crépuscule. Comme chaque soir, un ciel d’une beauté inimaginable s’offre à nous. Les baobabs griffent la pénombre. Un chien galeux fouine autour de nous. La main de Nin’ dans la mienne. Nos t-shirts trempés. J’aime les chatons, les vaches, les porcelets, me dis-tu. Tu as vu, la même ligne étrange est en train de se creuser dans nos deux mains gauches. C’est notre ligne de fuite, Nin’… Bonne nuit, mon amour, demain encore on sera sur la route.

Nin’ me dit que j’ai émis la nuit dernière de faibles grognements pendant de longues minutes. Ça ne m’étonne pas, j’ai rêvé de choses pas belles : des massacres, des civils (essentiellement des femmes et des enfants) enterrés sous un tapis de bombes. Les bombardements s’éloignent. Je survole un paysage de ruines fumantes qui s’étalent à perte de vue. J’essaie de me diriger vers l’océan pour m’éloigner de l’horreur, et pour respirer, retrouver mon souffle. Enfin j’atteins la côte. Je suis des yeux la ligne des parpaings qui blanchit la côte et là, le long d’une plage, je retombe sur l’horreur : de nouveau des dizaines de cadavres empilés les uns sur les autres. Ce sont des corps sans yeux et sans viscères qui ont été rejetés par la mer. Ensuite des visions d’enfance se succèdent : ça débute en Bretagne (sur la lande, cherchez pas, je suis ailleurs). Puis je me revois jeune collégien. J’écris sur un minuscule carnet noir sous le regard sévère de la prof de français la plus vacharde du collège : la marge à gauche pour évaluer chaque ligne, la main tremble, le geste se fige, contrôler chaque mot. Je voudrais faire silence, m’arrêter d’écrire, mais je n’ai pas le choix, je dois obéir aux injonctions de la prof, et je dois écrire de belles phrases bien propres qui obéissent aux règles syntaxiques. La syntaxe, c’est l’ordre des choses, m’a-t-elle expliqué. La seconde d’après, je me retrouve en plein cours d’histoire/géo devant une grande carte de l’Afrique qui déborde largement de mon pupitre. Je dois positionner les royaumes du Cayor, du Baol, les royaumes sérères et wolofs. Je transpire à grosses gouttes. Je regarde le sablier qui s’écoule. Mon regard se trouble. J’ai l’estomac noué. Je ressens à nouveau le mensonge lentement se mettre en place. Au réveil, je me dis que finalement, dans nos vies diurnes, on survit sans trop souffrir à nos mutilations successives.


* Le Joola a sombré le 26 septembre 2002 en provoquant la mort de plus de 2 000 personnes alors qu’il était conçu pour en transporter 550, constituant ainsi la plus grande tragédie de l’histoire du Sénégal et un des naufrages les plus tragiques du monde en temps de paix.

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Photos : Virginie Boillet

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