Frontière mauritanienne – Nouadhibou

14/11/00 : Frontière mauritanienne -> Nouadhibou. Aujourd’hui c’est plus physique. Des sardines à l’huile sur du pain sec nous servent de petit déj’. A 9 h notre lourde Mercedes attaque vaillamment la piste, qui est dans un état déplorable. Après trois heures de route caillouteuse et sablonneuse, les quatre pneus larges s’enfouissent presque entièrement dans le sable. « Merde ! J’ai trop hésité. C’était que du mou… j’ai pas été assez vite ! » Andreas est écarlate. « Heureusement j’ai amené des planches et des pelles pour nous tirer de là. » À trois reprises, on essaie de désensabler, sans succès. Il faut plus de monde pour nous aider à pousser. On patiente sur le bord de la piste. Dix minutes plus tard, on voit un 4×4 s’approcher lentement, on le suit des yeux, il arrive à notre hauteur, passe sans problème la partie molle de la piste et s’arrête un peu plus loin, sur du dur. Trois jeunes hommes très blonds d’une vingtaine d’années sortent du véhicule pour nous venir en aide. On se présente rapidement. Ils sont Allemands eux aussi, ils viennent de Dresde. Leur façon de s’exprimer, leurs regards, leurs gestes, tout est étonnamment doux et affable chez eux. Une allure swedenborgienne pour ainsi dire. On se met aussitôt à l’ouvrage. Dès la première tentative on réussit à libérer le monstre métallique des sables. Je remarque alors qu’un quatrième gars est resté dans leur 4×4. Je vais le saluer. Il a des cheveux couleur paille impeignés qui lui tombent aux épaules, des yeux d’un bleu très clair enfoncés dans leur orbite. Il porte une barbe, très longue. De son visage pâle et émacié rayonne quelque chose de christique. « Désolé de ne pas vous être venu en aide. Je suis cloué à mon siège, je suis handicapé physique. » Il m’explique que ses trois amis ont décidé de lui offrir ce voyage à travers l’Afrique en rafistolant un vieux 4×4. Je sentais bien qu’on avait affaire à des anges. « A l’Ouest ils sont plus riches, me dira plus tard Andreas, mais à l’Est ils sont plus généreux. », finissant sa phrase par un clin d’œil complice.

Un peu plus tard, alors qu’on regagne notre véhicule, on voit une Ford fiesta en sale état s’élancer de loin et foncer directement sur le banc de sable qui vient de nous piéger… arrivée sur la partie molle, la Ford fait une grande embardée sur la gauche, le conducteur met encore plus les gaz pour tenter de se dégager, les roues tournent d’un seul coup puis se bloquent, on entend un vrombissement plaintif, un gros nuage de sable dissimule la voiture, puis un craquement retentit : la voiture s’est plantée dans une dune.

Tout le monde s’approche pour constater les dégâts. Un homme et une femme sortent de la voiture. Ils sont un peu étourdis mais ils ont le sourire. Ils n’ont rien de cassé. Lui est espagnol et elle est suisse.

« La direction a lâché, constate l’un des jeunes Allemands, je suis mécanicien, je vais essayer de réparer ». Il enlève son T-shirt et se glisse sous le véhicule pour démonter la direction. Je suis épaté par son dévouement immédiat. A tour de rôle, on lui passe des outils et de quoi se désaltérer. Au bout d’une demi-heure, il doit finalement renoncer. Il lui manque les pièces nécessaires pour réparer sur place. La suite du voyage est fortement compromise pour le couple. Ils vont être obligés de laisser la voiture sur place. Ils sont tous les deux décontractés et très philosophes par rapport à l’accident.

La Suisse et l’Espagnol finissent par trouver de la place dans un convoi de six 2 CVs qui nous rejoint une heure plus tard. Les vénérables deuches sont conduites par des Strasbourgeois ayant l’intention (si, par miracle, ils arrivent jusque là) de les donner au gouvernement du Mali pour aider le pays. Il existera toujours de vrais pionniers, nous dit Andreas. Toute cette gentillesse et cette solidarité, qui se manifestent dans des conditions aussi précaires, nous redonnent du baume au cœur. Le soleil impitoyable me fait légèrement divaguer. Ce convoi qui chemine péniblement vers la Mauritanie pourrait servir d’exemple à notre humanité périmée, voilà ce que je me dis durant cette traversée du désert. J’imagine déjà une société nouvelle, nomade et solidaire, qui se construirait à partir de notre expérience partagée. Mon enthousiasme naïf me fait sourire. Je jubile de me sentir aussi vulnérable aux éléments.

15/11/00 : Nouadhibou. On loge dans un campement de fortune : murs de parpaings peinturlurés de fresques naïves et recouverts de bouts de taule ondulée. L’endroit est tenu par Maurice, dit Momo, un Sénégalais tout ce qu’il y a de plus sympa. On retrouve dans le campement certaines personnes du convoi, pas forcément les plus intéressantes. Un gros con se fait servir pendant toute la journée par un petit gosse à qui il donne quelques pièces. « Allez grouille-toi Banania ! », il prend plaisir à l’humilier devant d’autres Français rigolards. Sur son T-shirt, y a marqué : « Je bosse moi, Môssieur ! » Bien la peine d’être allé si loin pour se coltiner de pareils connards.

La ville se laisse lentement aller à la laideur : les constructions sont faites de grands murs de béton d’où dépassent des tiges de fer rouillées. Des amas de béton, de bois et de taule forment d’invraisemblables cabanes coiffées de longues antennes télé. Les mouches bourdonnent par dizaines autour des morceaux de barbaques que l’on voit pendre dans des pièces malodorantes. Obnubilé, je suis des yeux pendant un moment les mouches à viande étincelantes. Les garages à ciel ouvert assemblent des tas de ferraille pour en faire des carcasses ambulantes. On en voit circuler dans les rues recouvertes de sable. Ambiance déglingue à la Mad Max qui n’est pas pour nous déplaire.

Le soir, je feuillette un livre illustré : Histoire de la Mauritanie. « Ici, c’était une région de grands lacs durant le paléolithique… Il y avait des villages lacustres, m’explique Momo, avec autour, des girafes et des crocodiles en pagaille ! »

Andreas porte un billet (un ougya) à ses narines « Peuh ! Comme partout le fric pue… mais là c’est particulièrement vrai ! ». Les Mauritaniens sont distants, ils ont le regard fier. Ils passent plusieurs minutes à s’échanger les salutations d’usage et ne s’intéressent à nous que quand il s’agit de changer du fric. On voit aussi pas mal de Noirs qui portent de longues tuniques. Démarche nonchalante, classieuse, gestes fluides. En France, tout part de la tête. Trop de nerfs, trop d’anxiété. Le Blanc biaise, incapable qu’il est de vivre avec naturel.

Impression de me retrouver rue Labat ou rue des Poissonniers, dans mon ancienne zone étudiante. Comme on pouvait s’en douter, les Noirs sont beaucoup plus chaleureux que les Maures. « Si toutefois vous voulez venir discuter, ce serait avec un grand plaisir… » Voilà comment m’a abordé l’un d’eux, de sa voix tranquille. Il m’a aussitôt accroché son accent, son langage savoureux (il me prie de l’excuser pour « l’ardeur de ses questions »), son incroyable désinvolture. Il s’appelle Abdoulaye, il a grandi à St-Louis. Je remarque qu’il lui manque un pouce. Je lui demande si tous les Sénégalais parlent français aussi bien que lui. Beaucoup de Sénégalais ont « ramassé leur français dans la rue. », me répond-il. Ah, je sens que les expressions africaines vont me plaire ! Lui a eu la chance d’aller à l’école jusqu’à treize ans. Je lui demande ensuite comment il a perdu son pouce « En réparant une voiture… On peut rien contre le mauvais œil ! » Il m’explique ce qu’il entend par mauvais œil. Notre discussion roule alors sur les voies de Dieu qui, comme on le sait, sont impénétrables. « La seule excuse de Dieu est de ne pas exister ». Je fais le fièrot en citant Stendhal. Chacun reste solidement attaché à ses convictions et s’embourbe dans son argumentaire. Pour conclure, Abdoulaye me dit que les étrangers ont des grands yeux mais qu’« ils voient rien. » Bien envoyé. Allez, salut Abdoulaye, à la prochaine ! Avant de nous quitter, il nous met en garde contre les Mauritaniens : « Ce sont des esclavagistes. Des hommes continuent d’être vendus, même si c’est maintenant interdit par la loi. Ils restent attachés à leur maître toute leur vie. Vous avez de la chance d’être né avec la bonne couleur de peau ! »

16/11/00 : Nouadhibou. Jusqu’ici on avait parcouru la ville dans la voiture d’Andreas. Noudhibou défilait derrière les vitres de la Mercedes. Ce matin, on s’est baladés à pieds rue de la Galerie Mahfoud, et ça a tout changé. On ne commence à connaître une ville qu’à partir du moment où on foule ses trottoirs.

Apprendre à passer du coup d’œil à la contemplation.

L’humanité est en marche, le monde progresse. Il se technologise, s’uniformise (quelle originalité !). À force de le mettre en perspective, il rétrécit à vue d’œil, et reste injustifiable (quel rebelle tu fais !). Tu te persuades qu’à force de solitude, ton monde intérieur devient, lui, irréfutable, qu’il gagne chaque jour en profondeur, qu’il se différencie et que, de ligne en ligne, il s’étend démesurément dans toutes les directions. Le monde extérieur  prend la taille d’un village, le tien n’est pas plus gros qu’un pétard, et comme tout pétard il suffit d’une étincelle pour qu’il t’explose à la gueule. Les inspirations successives se superposent hors de toi. Ton écriture microscobienne suit sa voie singulière. Tu les parles toutes, les voix, échanges les rôles, veux rire de tout, ne veux rien du tout. Regarde, la grande partie de dés ne fait que commencer. Chaque jet est susceptible de faire basculer le monde. Viser juste, le long de l’arête, sur le fil du rasoir. Bouffée de réalisme : les billets te démangent, les phrases s’égarent, se resserrent et s’écrasent contre la glace invisible. Poc ! Poc ! Poc ! Corps brut frappé contre la vitre de la clinique, c’est ton rêve récurrent en ce moment. À chaque coup frappé, ça clignote en blanc dans ta tête. Depuis que tu voyages au long cours, tu ne te sens plus protégé que par le son sourd et continu d’un univers en chantier. Dans ces paysages traversés, le long de ces rivages immenses, il ne te reste plus que cette seule et unique sonorité pour maintenir le contact avec le monde de l’enfance, monde de rêveries sans fin que tu regagnais chaque fois que ton pouce s’engouffrait dans son logis buccal, ou lorsque Maman te prenait sur ses genoux et qu’elle te caressait la tête…

Nin’ vient de me parler et je n’ai rien entendu. Toujours à planer à quinze mille. Retour express à la pointe du temps pour lui répondre. Elle me parlait de Théodore Monod, de son premier séjour ici. Je hoche de la tête d’un air entendu. Sourire complice. On marche tous les deux le long de la côte de Nouadhibou. Je lui serre fort la main, sans doute un peu trop. Elle est heureuse ce soir, il me semble. Elle aime quand il n’y a rien autour. Mon amour a besoin d’espace, m’a-t-elle dit un jour. On fait halte au bout du Cap blanc. C’est là que les premiers navigateurs portugais ont débarqué au milieu du 15ème siècle. Ils implantèrent un comptoir pour le commerce de l’or, des esclaves, et de la gomme arabique. Le commerce transsaharien fut ainsi détourné au profit des Européens. Je songe au radeau de la méduse, aux hommes accablés, à ceux qui restent plein d’espoir jusqu’au bout. Le soleil se couche sur la mer agitée. Contempler l’Océan une dernière fois avant d’affronter son frère de sable. Je fixe l’horizon, m’évertue à imaginer des phoques moines qui barboteraient dans l’écume, comme dans les récits de voyageurs qui me faisaient rêver. On aurait pu rester à Mirleft, à Sidi Ifni, à Merzouga. Ou encore dans le Rif, à Paris, ou sur la plage armoricaine, au milieu des rochers, là où une fois j’ai entr’aperçu des formes indistinctes qui se déplaçaient sur la lande, dans la brume du matin. Mais non, on est ici, et c’est l’océan, qui submerge d’infini notre courte lutte. L’horizon est ouvert, le regard, ardent. On est en partance pour partout à la fois. Ma main tremble légèrement dans la sienne, s’affole sans raison apparente… irruption voix lèvres marée goélette, ma main décroche de la sienne. Excuse-moi, faut que je note un truc. Je m’assois sur un rocher et prends mon carnet. Stimulée par le néant, la main dessine maintenant des vagues et des plantes grimpantes et des cerfs-volants sur le papier quadrillé. Elle n’a récupéré de la mélodie fluide que quelques notes, des instantanés plutôt vivifiants. Plus légères et plus impalpables, restent ces autres sensations que je suis incapable de fixer. Un jour peut-être.

ensablement

Photos : Virginie Boillet

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