Laayoune – Dakhla – Frontière mauritanienne

12/11/00 : entre Laayoune et Dakhla. Quatre contrôles de gendarmerie dont deux, à trois cents mètres d’intervalle. Ils consultent longuement nos passeports, remplissent des fiches cartonnées, écrivent avec lenteur et application. Quelques questions subsidiaires posées sur un ton martial : « Nom du papa ? Nom de la maman ? » Difficile de garder son sérieux.

Dakhla ! Dernière ville du Sahara occidental, goulet d’étranglement pour ceux qui veulent aller plus au sud. Passage au PK 47 : Dakhla est située au bout d’un bras de terre, à quelques kilomètres du tropique du Cancer. Dans les rues blanches et poudreuses de cette ville écartée, on regarde passer les jeunes femmes sveltes, habillées de tulles soyeux mauves, pourpres, jaunes ou noirs (des melhafas). Elles ont une démarche incroyablement fluide et sensuelle.

13/11/00 : Dakhla. Attendre des heures à la banque pour changer la monnaie, remplir les multiples formalités administratives, trouver un automobiliste qui veuille bien nous emmener en Mauritanie. Le convoi militaire part demain midi pour Nouadhibou. Il est 15h ; on n’a encore trouvé personne.

Monotonie hypnotique du paysage. Champs de cailloux à perte de vue. Tu disais : chercher le plus rugueux, le plus âpre, et même l’empoigner. Rimbaud devait nous attendre au bout de sa péninsule cancéreuse. J’ouvre le recueil, trouve refuge dans les illuminations portatives. Je ferme les yeux et vois la magie des ciels gris cristal et des archipels sidéraux. Tympans vibrants au fond sonore de l’espace, au plus près du silence. Des ports, des ponts, des pontons. Les hautes marches du campanile. Et le ciel qui s’élève. La délivrance, tu disais.  On rêvait musique charnelle, envol vers les myriades d’étoiles, à toute berzingue vers les nébuleuses, étoiles castratrices et galaxies cannibales. On était bien naïfs, non ? Tu me parles de vitesse infinie, de temps aboli. Je parcours le dico frénétiquement. Les mots, je les mets bout à bout comme ils viennent : serpent enroulé hydre femelle attraction-répulsion pulsar pulsation rotation amplification amas magma incandescence explosion flash cri. Je me la raconte pas mal. Je m’invente des fulgurances : ce jour remontée de l’espace-temps jusqu’au vagissement du Big-bang, treize milliards d’années en treize battements de cœur, court-circuit instructif, expérience à renouveler.

Et cette chaleur qui chaque jour nous accable, qui nous coupe les jambes et l’appétit. Et tout ce sable qui nous encercle, cette poussière qui patiemment attend de nous ensevelir. Normal qu’on flippe et que parfois on soupire.

On est tous les deux tiraillés entre l’écrasante nécessité et nos rêves d’altitude. Seulement nos aspirations deviennent maintenant si volatiles. On ne se souvient plus de ce qu’on est venus chercher ici.

La nuit dernière j’étais allongé au creux de deux mamelles de sable énormes. Je scrutais un ciel sans étoile. Une tempête s’est alors levée dans un silence absolu. Le sable me recouvrait lentement le corps. J’avais la certitude de mourir enseveli mais je me sentais tellement las que je ne bougeais d’un pouce. Les picotements du sable sur ma peau étaient même plutôt agréables.

On a finalement réussi à trouver quelqu’un qui veut bien nous prendre dans sa voiture. Il s’appelle Andreas. C’est un robuste Polonais qui vit en Allemagne, à Leipzig. Il est vêtu d’un pantalon camouflage, un T-shirt kaki et une casquette de base ball qui laisse dépasser ses boucles blondes et protège son visage grassouillet d’un soleil de feu. Ses bras et sa nuque sont écarlates. Il a le regard bleu perçant.

Il ne parle ni anglais ni français. Je lui sers de traducteur pour l’aider à régler les formalités juste avant le départ du convoi.

A midi nous rejoignons les autres voitures à l’extérieur de la ville. Il y a une quarantaine de véhicules (principalement immatriculés en France et en Allemagne) qui sont escortées (d’après ce que j’ai vu et entendu) par deux jeeps de l’armée marocaine censées nous protéger des attaques du front Polisario.

Andreas n’est pas très causant avec les autres voyageurs allemands mais nous a pris tout de suite en sympathie. Il est très content d’avoir trouvé un Français qui parle couramment l’allemand. Comme presque tous ici, il désire revendre sa voiture en Mauritanie. Il compte sur moi pour la négociation. « Je te donnerai un pourcentage. » me fait-il en me tapant virilement sur l’épaule. « Non, non, je vais t’aider à la vendre mais je ne veux rien en échange… ça me fait plaisir de te rendre service. »

Le coffre de sa Mercedes break est rempli de canettes de bière à peine dissimulées sous des caisses de boîtes de conserve (l’alcool est formellement interdit en Mauritanie). Pendant le parcours, le convoi s’arrête fréquemment. On passe le temps en grillant des sèches et en buvant des bières. On est soutenus par Automatic for the People de REM qu’Andreas passe en boucle dans la voiture. « Hold on… Hold on… Everybody Hurts ». Cette chanson me ramène à la soirée durant laquelle j’ai proposé à Nin’ de tout plaquer pour partir loin du vacarme. Je me souviens, elle s’accrochait à mes mains et moi aux siennes, on avait des visions de rivières et de déserts.

Après avoir roulé un long après-midi dans le désert, les soldats marocains nous quittent à la nuit tombée. « Faites attention aux Mauritaniens, nous prévient l’un d’eux, ils sont pas comme les Marocains… ils sont méchants. » Je le regarde. Il me sourit avec malice.

On passe la nuit à quelques kilomètres de la frontière mauritanienne dans un campement qui, avec le temps, ressemble à un dépotoir. Nin’ et moi pensions atteindre Nouadhibou dès ce soir. On a épuisé nos réserves de bouffe. Andreas s’empresse de nous offrir à manger. A la lueur des torches frontales, on avale une soupe chinoise puis une choucroute aus Deutschland arrosée de bière. Andreas a une importante réserve de nourriture. Il compte distribuer du lait et des conserves en Mauritanie. Pendant le repas, il nous explique qu’il en est à son troisième voyage en Afrique. Il connaît bien la Mauritanie, le Sénégal et le Mali. Il nous donne quelques conseils pour la suite du voyage. On échange nos impressions d’Afrique, on parle de notre ras-le-bol commun de la vie occidentale. Après le repas, on s’installe tous les trois dans la voiture pour y dormir. A peine allongé, Andreas se met à ronfler fort. On dirait qu’il y met tout son cœur. Je revis la scène de La Grande Vadrouille avec le gros Général allemand. Comme de Funès, je siffle en vain.

La nuit est glaciale, pas le courage de faire un tour dehors. Je suis condamné à guetter l’aube, prisonnier du bruit dans l’habitacle de la Mercedes. Pour passer le temps, j’écris à la lueur des étoiles des choses que nous a dites Andreas dans la soirée : « Ma femme est polonaise. J’aurais pas pu supporter une Allemande, trop compliquée, trop fragile, toujours à se plaindre. Les Allemandes ne savent rien faire, elles savent même pas cuisiner ! En fait, Eva est ma deuxième femme, mais la précédente aussi était polonaise ». Je goûte la sonorité grave de la voix d’Andreas. Avec son air impassible, sa voix traînante et légèrement désabusée, j’ai l’impression d’écouter Lou Reed me parler en allemand. Plutôt très chouette. « Ce qui m’agace, surtout chez les Allemands, c’est qu’ils dénigrent les étrangers, alors qu’ils passent toutes leurs vacances chez eux ! Et puis ils ont une vie ennuyeuse à mourir, faut le dire. Tout est si parfaitement planifié : on les élève bien comme il faut, ils étudient, ils se marient, ils travaillent, ils travaillent encore, et puis ils meurent, comme ça, clac ! », il fait claquer ses doigts en l’air. « Moi, mon vrai bonheur, c’est de voyager. Je pars pour plusieurs mois en Amérique du Sud ou en Afrique. J’adore la plongée sous-marine, et je vends parfois des voitures sur place (quand je ne les casse pas avant). Ça m’aide à payer une partie des vacances. » […] « Eva est dix-huit ans plus jeune que moi. On vient d’avoir un petit bébé… mais je pense que je continuerai à partir loin et longtemps. C’est comme une drogue maintenant. Mon seul regret, c’est d’avoir fait tous ces voyages tout seul. Je n’ai pas pu partager toutes ces émotions. Vous, c’est bien, ça va vous faire de beaux souvenirs à deux. À Noël prochain, j’emmènerai ma femme au sud de l’Espagne, ce sera un début. »

Qu’est-ce qu’on est venu foutre sur cette croûte aride ? Soudain, dans le creux de la nuit, j’ai peur de gâcher mon temps et ma liberté dans ces espèces de no man’s lands désolés qu’on traverse depuis des jours. J’ai peur aussi, bien sûr, pour nos finances, qui s’amenuisent à vue d’œil.

Pourtant tout paraissait si simple au début de cette longue nuit, sous ces milliards d’étoiles, si terriblement simple que c’en est devenu flippant. Allez, écrivons des phrases pleines d’emphase pour se rassurer un peu : t’en fais pas, on aura juste ce qu’il faut pour continuer à parcourir la planète au titre de citoyen des enclaves encore vivantes du monde moderne qu’à l’instar d’un Socrate, d’un Gide ou d’un Miller,  on s’est solennellement décernés (le cauri qu’on porte tous les deux au cou en témoigne). Pendant les longues périodes d’ermitage que l’on connaîtra, les rencontres révélatrices et tous les moments vrais qu’on aura su vivre rejoindront les milliards de points d’or d’une nuit compacte comme celle-ci. Dieu que c’est beau ! Non, sérieux, ce voyage est loin de me décevoir, mais il y a toutes ces crispations, ces énervements, ces colères incontrôlables qui deviennent de plus en plus fréquentes. Voilà ce qui explique sans doute la boule que j’ai dans la gorge cette nuit. Je n’arrive plus à être funambule. Le miroir contre la peur commence à s’ébrécher. Il réfléchit chaque jour davantage l’image des frustrations du passé, et cette nuit il y a tous ces corps de femmes à la plastique parfaite qui me rattrapent et m’obsèdent.

Enfin, le soleil se lève. Heureux de pouvoir le saluer, celui-là.

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Photos : Virginie Boillet

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