Agadir – Mirleft – Sidi Ifni – Tan Tan – Laayoune

03/11/00 : première impression d’Agadir : une plage immense, propre, des hôtels impeccables, et beaucoup d’Allemands. On dort dans un hôtel sordide, infesté de blattes, cerné par les prostituées. On est invités à déjeuner chez le beau-frère d’Esmaïl, Mohamed. Il est Soussi (berbère du sud). On sympathise rapidement avec lui. On commence à parler religion (ça devient une habitude avec nous). Il trouve que les « Barbus » exagèrent, qu’ils empêchent la société d’évoluer. « D’un côté c’est vrai, c’est dommage que les Marocains perdent leur religion en s’occidentalisant, mais de l’autre, les Barbus interprètent mal le Coran. Par exemple, le Coran nous dit que la femme ne doit montrer que les mains et le visage, mais tout le visage, pas que les yeux comme veulent nous faire croire les Barbus. Le Coran nous dit ça pour que l’homme célibataire puisse choisir sa femme sur le visage et pas sur autre chose… et aussi pour que l’homme marié ne soit pas tenté par d’autres femmes. C’est aussi pour ça qu’on ne doit pas serrer la main d’une autre femme, ça crée un désir de serrer la main d’une femme, c’est pour ça qu’elle doit protéger sa main avec le voile quand un homme veut lui serrer la main. Je sais que tout ça peut paraître ridicule pour les Occidentaux, mais faut pas oublier que le Coran a été écrit au VIIème siècle… à cette époque, les hommes vivaient le plus souvent dans de petits villages, et chaque femme attirait beaucoup les regards. Maintenant c’est plus pareil. Des femmes, y en a partout, et puis on voit de telles choses », il pointe la télé du doigt. «  Vous avez vu, à Agadir la plupart des femmes se promène en maillot de bain. Et même quand les femmes ne montrent que leurs yeux, elles peuvent dire beaucoup de choses avec leurs yeux ! »

Peu à peu, à mesure qu’on vide nos verres de thé, la conversation s’oriente vers la politique. Mohamed nous raconte l’histoire de deux jeunes Marocains qui étaient partis étudier à Strasbourg. Là-bas, ils avaient appris par cœur le livre de Gilles Perrault Notre ami le Roi (le livre est toujours interdit au Maroc). De retour à Marrakech, ils avaient été invités un soir par leur professeur de physique. Mohamed et d’autres élèves étaient venus chez le professeur les voir réciter, chapitre après chapitre, l’ensemble du livre. Des exemplaires ont été distribués clandestinement dans la fac de Marrakech. Les étudiants se les arrachaient. Gilles Perrault a bien connu le Maroc, nous dit Mohamed, il a raconté la vérité. La vérité, ce sont les bakchichs, les arrestations arbitraires et les innombrables emprisonnements d’opposants politiques dans le bagne de Tazmamart. Mohamed a un ami sahraoui qui a été pris dans un coup de filet de la police alors qu’il se trouvait à Tan Tan, à proximité d’une manif organisée par le Front Polisario. Il était simplement venu rendre visite à son frère, il ne participait pas à la manif. Pourtant il a été accusé de complicité. Il a passé dix-sept ans de sa vie à Tazmamart. Sa cellule, plongée dans une totale obscurité, faisait un mètre carré. Dix-sept ans dans un mètre carré, vous vous rendez compte ?

Dans la soirée, alors qu’on fait une promenade digestive sur la plage d’Agadir, Esmaïl devient véhément envers l’ancien roi : « Hassan II était un tricheur, un voleur et un assassin ! 90 % des Marocains pensent comme moi, mais y a encore une grande pression sur les gens. En 95, j’aurais pas pu vous parler comme je vous parle ce soir, sur cette plage déserte. Même des grains de sable, j’aurais eu peur ! », puis il ajoute, un ton plus bas : « Y a encore beaucoup de policiers en civil. Avec Mohamed VI, ça commence à changer. Mais les juges sont tous des tricheurs, les douanes aussi… Serfati est libéré. Bessri Driss, le ministre de l’intérieur corrompu d’Hassan II, a été limogé par Mohamed VI, mais il reste encore beaucoup de prisonniers politiques, et des centaines de petits Bessri Driss dans tout le Maroc ! Maintenant pour insulter les gens, on a l’expression : Fuck off Bessri Driss ! Ça soulage, on se soulage comme on peut… Le système de bakchich est toujours en place. Hassan II, quand il répondait à des journalistes français, il disait que le système de bakchich, ce sont les Français qui l’on introduit en 1912. Moi j’en sais rien, je sais juste que lui, il a rien fait pour éliminer les bakchichs pendant son règne… Vous savez qu’ici les syndicats ne peuvent manifester que sur leur lieu de travail… Le Maroc devrait être un pays riche. On a 4300 kms de côtes. On est le deuxième producteur de phosphate, on a du pétrole, de l’argent, mais le pays est géré par des tricheurs ! J’espère qu’Hassan II est en enfer parce qu’il n’a pas payé sur terre pour tout le mal qu’il a fait. Ma famille comme la sienne est descendante du Prophète. Alors, comme moi, il doit payer pour ses fautes ! Vous savez, quand il est mort on a fait une grande fête, parce qu’un terroriste, un criminel était sous terre, et que nous, on était toujours vivants ! Je vous jure, on a fait un vrai festival le soir de sa mort ! »

Dans le journal Le Reporter de ce matin, la Une relate le sit-in commémorant les disparus du bagne de Tazmamart devant le Palais de Justice de Rabat. « Les forces de l’ordre ont serré l’étau autour des manifestants pour les empêcher de déployer leurs banderoles. Ils ont été poussés loin du lieu de sit-in, certaines personnes se sont fait bastonner. » « Une telle Une aurait été inimaginable sous Hassan II, me dit Esmaïl, tous les journaux étaient systématiquement contrôlés la nuit avant leur parution. »

Flash télé sur le conflit israélo-palestinien. Musique dramatique, images au ralenti, soldats israéliens reculant devant les jets de pierre des Palestiniens, bande annonce d’un film de guerre, dirait-on. Pour clôturer le journal, le faste, les larmes frelatées et les gros palots que les candidats roulent à leur conjointe lors de l’élection présidentielle des États-Unis.

05/11/00 : dans le taxi vers Mirleft, un homme âgé me demande de quel coin de France je viens. « De Bretagne. » « Ah ! Moi j’étais à Couëtquidan après la guerre ! Je surveillais des prisonniers allemands. J’ai servi l’armée française pendant dix-sept ans, j’ai fait la deuxième guerre mondiale, la guerre d’Indochine. La France est un pays neuf maintenant, avec de belles routes, des grands magasins, partout l’industrie… » Le vieil homme a le sourire amer.

Plage de Mirleft : regarde, l’Atlantique fume. Interminablement on assiste au spectacle de l’océan. Les vapeurs d’eau envoûtent les falaises, cernent la crique et gomment l’horizon. Soleil planqué derrière la brume. Du Rimbaud à perte de vue.

06/11/00 : Mal de ventre et torticolis : voici deux honnêtes centres d’intérêt pour cette journée pluvieuse.

Il est 18h23. J’ai vingt-sept ans. Le corps de Nin’ s’est volatilisé depuis une heure. Dehors ils fêtent la Marche Verte. Tout à l’heure, le propriétaire de l’hôtel m’a proposé du H, puis de l’opium, puis du whisky. Ça roule dans tous les coins de l’hôtel. « Tu veux pas essayer, elles sont très bonnes… c’est pas rien tu sais ». Hôtel de dépravés (il faut enlever à ce mot son côté péjoratif et ne garder que la beauté du mot dépravation). Dans la chambre voisine, un robuste Hollandais rasé-tatoué-percingué sur tout le corps baise avec un jeune Marocain sur la mélodie synthétisée d’Il était une fois dans l’ouest. Ni télé ni piano ni guitare pour tromper le cafard. Où sont passés les croyances singulières, les rites initiatiques, la musique sacrée, les mystères ? J’ai enfilé tous les vêtements que j’ai trouvés et me suis blotti sous une épaisse couverture, cerveau branché sur le cœur, ça palpite régulièrement malgré tout. Je reste obstinément à la lisière des rêves. Les bruits de l’extérieur me parviennent faiblement.

Réveil en fanfare par la world musique sataniste (chants grégoriens enrobés de nappes d’orgues new age et rythmés par des tamtams) du voisin hollandais, puis par un jazz de la Nouvelle Orléans primesautier. Et c’est reparti pour un tour.

07/11/00 : Sidi Ifni est une Espagnole âgée, enveloppée de brouillard et de lumière, une courtisane à la retraite embrumée de fatigue. À son indépendance, Hassan II l’avait jetée dans la poubelle de l’histoire. Depuis, ses habitants la recouvrent d’emplâtres bétonnés et rafistolent son phare comme ils peuvent. Les anciens clients, conquistadors sur le tard, sont tous rentrés au bercail. Ils ont laissé en plan leurs illusions.

On est logés à la Suerte Loca (La chance folle en espagnol). Brouillard persistant et entêtante odeur de naphtaline. Les décors sont presque autant usés que nous.

On s’enfonce dans le Sahara occidental. Des terres stériles qui s’étendent à perte de vue. Les couleurs du Maroc s’affadissent tandis que fleurissent les drapeaux rouges.

08/11/00 : Sidi Ifni -> Tan Tan. La route principale longe l’Atlantique. Les carcasses de chalutiers finissent de rouiller sur le rivage. Je regarde le djebel pelé, au loin les plateaux rocailleux. L’océan glacial d’un côté, le continent dénudé de l’autre. On ne peut rien imaginer de plus monotone et de plus intense. J’imagine Michel Vieuchange sur ces terres, je le vois souffrir en silence sur le chemin de Smara. J’ai recopié au début de mon carnet la préface de son journal de découverte et d’agonie, une préface signée Paul Claudel : « Lui seul comprend ce qu’il a fait, il a rempli sa destinée, il a fourni d’un seul coup ce qu’on attendait de lui, le plus pur de son sang, la moelle de son intelligence et de sa volonté. Il ne pouvait pas faire plus. Le moment est venu pour lui d’ouvrir la bouche et de recevoir son Dieu. Au vainqueur je donnerai un caillou blanc. » Au vainqueur je donnerai un caillou blanc. Ce que c’est beau. Et cette phrase de Vieuchange, quelques jours avant sa mort : « Je suis un peu comme le joueur qui perd et qui s’entête. »

Des sentiers obliques, d’immenses perspectives, la distance qui sépare chaque pierre blanche. L’Afrique est panoramique. Le vide démultiplié fait palpiter l’espace.

9/11/00 : Tan Tan. Plaisir d’être les seuls Occidentaux à nous promener sur ces trottoirs chargés de vie. On s’est regardés dans la glace. Notre couenne brunit et s’épaissit.

10/11/00 : L’agressivité des vendeurs, les sales habitudes, les poses, les gênes, les grimaces audibles. J’ai écouté les certitudes et les opinions de tous bords. À présent je suis au large, dans l’horizon pas tout à fait effacé, dans l’azur réinventé. Nin’ a posé sa tête sur mon épaule. Sourire mutin, elle lit ce que j’écris : « T’es triste, mon amour ? » Non, disons vaguement vaporeux.

En direction de Laayoune : traversée en car du fameux Oued Drâa. Si loin de sa source, le cours d’eau est à sec.

Ambiance de désert des tartares à Laayoune avec la présence des forces onusiennes censées organiser le prochain référendum d’autodétermination du Sahara occidental.

Maroc 10 Gamins Sidi Ifni Vêtements-roche-Sud-MarocaiPhotos : Virginie Boillet

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