Fès – Moyen Atlas

« … n’importe quel récit de voyages en dit plus long sur son auteur que sur le pays qu’il décrit. » Paul Théroux

30/09/00 : Médina de Fès. Visite d’un atelier de confection de tapis traditionnels réputé. Il est à peine 9h. On est seuls dans la cour intérieure de l’atelier. Les touristes n’ont pas fini de s’ébrouer dans les hôtels de la ville nouvelle. Des tapis pendent aux balcons surplombant la cour. Enivrés par l’odeur forte de peaux brutes.

On a la chance de se faire expliquer le métier par Mohamed B., responsable du lieu, un Fassis à la mine chafouine. On s’intéresse aux motifs étranges des tapis. Il nous explique quelques symboles berbères, puis se met à me parler du peuple berbère, des conditions de vie très rudes dans le Haut-Atlas. Je lui demande si ça évolue, s’il existe toujours une part de création dans ces dessins. Mohamed regarde d’abord dans le vide, puis il nous fixe de ses yeux futés. Il nous invite à prendre le thé avec lui : « Ça va nous permettre de discuter un peu. » Une fois installés, voilà ce qu’il nous dit :

« L’artisanat, ça égaie les touristes… mais c’est de plus en plus une branche morte… ça n’évolue plus, vous savez. Il n’y a plus de création, que du souvenir ! Dans la vie des Marocains, ça sert plus beaucoup. Regardez les jeunes, ils sont habillés comme vous maintenant. Y a juste les babouches qui font la différence… La plupart demande l’argent des Occidentaux. Ils rêvent que d’une chose : traverser la mer. Mais c’est dur, très dur d’obtenir un visa… » L’air absent, il fait tourner son verre du bout des doigts. « Le problème, c’est que le Maroc n’a pas la force d’évoluer. Pourtant y a tous ces jeunes ! Vous avez vu ? Mais ils restent dans la rue, dans les cafés, ils trouvent pas de travail, et ceux qui travaillent, ils gagnent presque rien. Pas de grosses industries ici, que de l’artisanat, de l’agriculture. Ça rapporte pas beaucoup… Alors tous ils rêvent de votre franc français et, encore mieux que le franc, ils rêvent du dollar. Vous savez, les jeunes ils sont encore plus pauvres que les vieux parce qu’ils connaissent la valeur du dirham par rapport à vos monnaies. […] Toutes ces paraboles que vous voyez sur les balcons, sur les toits, ce sont elles qui empoisonnent le Maroc. C’est ce poison-là qui nous tue. Les jeunes sont de plus en plus assoiffés, et de plus en plus frustrés par leur vie ici. Ils ont été conquis, conquis par un autre mode de vie. Ils n’ont pas le courage d’être différent de vous. Ils n’ont pas l’énergie de trouver une autre voie pour le pays. Maintenant ils veulent tous fuir le Maroc, c’est terrible, ça, vraiment c’est terrible… » Mohamed prend une profonde inspiration, ses deux mains jointes reposent sur ses genoux, son regard se perd dans les anneaux de mariage d’un tapis berbère. « On s’occidentalise parce qu’on a plus la force de résister à l’Occident, parce qu’on a plus confiance en nous, parce qu’on oublie ce que c’est qu’être Marocain. C’est une grande défaite. Mais faut pas croire que les jeunes Marocains aiment tout de l’Occident. Y a que l’argent qui les attire, ils partagent pas les autres valeurs de l’Occident. Y en a même de plus en plus qui les rejettent violemment. » On finit nos verres de thé en silence. J’observe les gestes tranquilles de Mohamed. Un groupe d’Allemands investit  bruyamment la cour intérieure. « Ah, les affaires reprennent !, lance Mohamed, je vais devoir vous laisser, mais revenez me voir quand vous voulez ! » Chaleureuse poignée de main et large sourire.

01/10/00 : ballade dans la ville nouvelle de Fès. Plus de cyber clubs que de cafés. Je regarde les pubs. Comme en France, les joueurs de foot sont les nouveaux messies. Sur un mur, le slogan d’une école d’informatique : « Le monde s’ouvre aux esprits ouverts ». En dessous, le dessin d’une poignée de main entre un homme et un robot. Je pense à la pochette de l’album des Pink Floyd. Welcome, my son, welcome to the machine.

Me sens desséché. La mer et la bière  manquent déjà à mon écriture.

Pas assez à la hauteur de ce voyage, pas suffisamment attentif et pas suffisamment ouvert aux êtres, aux choses qui t’entourent. Cette facilité de ne voir que ce que tu veux bien voir, à travers en plus le filtre de tes préjugés et des lieux communs.

A la terrasse d’un café, on rencontre  Lhoussaïn D., un fellah berbère qui vit dans les montagnes du Moyen Atlas.

Je raconterai plus tard sa longue et triste histoire. Juste quelques phrases qu’il nous a dites lors de notre première rencontre pour situer le bonhomme :

« Les tchadors, les ablutions, les cinq prières par jour, c’est une façade tout ça ! Ça veut rien dire. De toute façon la religion doit rester secondaire… Beaucoup de Muezzins deviennent un peu fous, vous savez. Dans mon village, le Muezzin a brûlé volontairement tous les tapis de la mosquée. Sans doute pour devenir célèbre. »

« Ça fait dix-sept ans que je travaille dans la montagne. Je voudrais arrêter mais j’ai pas le choix. Y a aucun travail pour moi en ville. Vous savez, 90 % des jeunes veulent partir du Maroc, c’est ça la vérité… C’est simple : six mille francs, c’est le salaire minimum en France, pas vrai ? eh bien c’est ce que je gagne pour un an de travail… Je pourrais partir travailler en Libye. Khadafi demande des travailleurs, mais bon, je suis pas désespéré à ce point-là. »

Lhoussaïn nous a d’abord invités chez sa mère à Fès puis nous partons pour quelques jours dans sa ferme située dans les montagnes du Moyen Atlas.

03/10/00 : Moyen Atlas, ferme de Lhoussaïn. Lhoussaïn capte France Inter. Le premier soir, on écoute Nirvana, Moby et puis Jeff Buckley. « C’est très doux… j’aime beaucoup » nous dit Lhoussaïn comme pour lui-même. Il se souvient des fables de la Fontaine, de Sylvie Vartan, de Léo Ferré. C’est chouette de discuter avec lui. Je trouve Les Fleurs du mal sur une étagère du salon, coincé entre deux polars. Je relis les strophes du souvenir, laisse certains vers en suspens. Avant de se coucher, on sort prendre l’air. Étoiles à portée de main.

Je me réveille avant Nin’ et Lhoussaïn. Je sors de la chambre, j’entre dans la pièce principale. L’air est embaumé. Odeur entêtante de luzerne. Sol, murs et plafond sont en terre. Une grande vigne monte droit au milieu de la pièce, passe par un large trou dans le plafond et gonfle ses grappes au-dessus du toit. Je sors de la maison. Éblouissement ! Soleil de feu qui écrase les montagnes pelées du Moyen Atlas. Le romarin roussit, la forêt est cramée. Spectacle inépuisable d’une terre épuisée. Don Quichotte semble être dans les parages. J’entends comme une plainte de chien mourant dans la très vieille baraque qui est collée à la nôtre. Il s’agit en fait du voisin centenaire, m’informe plus tard Lhoussaïn. « Il gémit nuit et jour, celui-là, me dit-il, sa femme l’engueule de temps en temps  pour qu’il se calme. Un drôle de couple. Elle, elle a quarante ans, et elle le trompe avec des jeunes hommes, des gars qui vont avec plein d’autres femmes. Vous savez, ils sont ignorants ici, ils connaissent même pas le sida. »

Lhoussaïn parle un français attachant, avec un léger accent chantant, un français qu’il s’est fabriqué à partir des émissions radio et des polars et des poésies et des fables qu’il lit et relit sans cesse. Certaines de ses phrases ressemblent à du Céline, sont belles comme du Céline. Il rêve tout le temps de la France, aime les Français, est branché chaque soir sur France Inter… Il a aussi un côté misanthrope. Il évite au maximum les gens du coin et nous parle avec nostalgie de la grande époque berbère : la Numidie, les rois Jugurtha et Jubéa… Il faudra que j’étudie tout ça.

Lorsqu’elle se lève, Nin’ part vomir dans le trou dans la terre faisant office de chiottes. « Le tagine d’hier soir avait goût de terre », me dit-elle. Moi je n’y avais pas touché. Suis malade depuis deux jours, pas voulu prendre de risque. « Bizarre que Virginie soit malade, s’étonne Lhoussaïn, on a mangé exactement la même chose… et moi je me sens très bien !  »

Il nous prépare un nescafé, lentement, méthodiquement. J’aime l’observer. Il touille l’eau très vite pour faire de la mousse. Je l’imagine quand il est seul, l’hiver, dans cette maison sans chauffage ni eau courante. Les vies d’ermite m’ont toujours fasciné.

Lhoussaïn est un type soucieux. Soit il parle de ses problèmes d’argent, soit de ses regrets innombrables. « Cette année j’ai cigalé. J’aurais pu économiser, mais à quarante-huit ans on a moins de patience. On veut profiter de la vie, alors j’ai joué aux courses, j’ai fait l’idiot. »

Aujourd’hui on décide de faire une randonnée dans les montagnes. Après deux heures de marche, on s’assoie en haut d’une colline, près des figuiers de barbarie. Sur la colline d’en face, une paysanne rentre ses poules. « C’est la mode des tabliers, nous dit Lhoussaïn d’un air amusé, elles portent toutes un tablier cette année ! – Normal pour des paysannes, non ? fait remarquer Nin’. – Non non non, elles en portent parce que c’est la mode, c’est tout ! » Des brebis paissent dans la vallée. Soudain le visage de Lhoussaïn s’éclaire : « En 88, vous savez que j’ai vu mes brebis danser ! Mais une de ces danses, fallait les voir ! Elles avaient le ventre plein… Je les avais amenées au maximum de leur bonheur … Et elles trottinaient comme ça, de côté » il fait le geste avec ses mains « tac tac tac ! tac tac tac !… D’habitude, y a que les agneaux qui trottinent comme ça. C’est marrant, c’est incroyable comme j’étais heureux, aussi heureux qu’elles, je crois. Comblé de bonheur, c’est ce qu’on dit, non ?… Et pourtant, si un gars de la ville m’avait vu ce soir là, avec mon pauvre troupeau et habillé comme je suis, sale et mal rasé, il se serait sûrement dit : qu’est-ce qu’il a comme vie ce pauvre type ! »

Grand et costaud comme il est, j’imaginais Lhoussaïn confiant et rigolard. C’est tout le contraire. « Ils m’ont fait trop de mal. J’évite les mauvais, les dangereux. C’est-à-dire beaucoup de monde… Les gens gueulent tellement ici, pour montrer qu’ils sont les plus forts. Ils gueulent sans arrêt. » […] « Je crois que je serais heureux si j’arrivais à finir de construire mon local pour les moutons. Dans un mois je les achèterai quatre cents dirhams. Et avec la luzerne que j’ai stockée, je peux les engraisser et les revendre jusqu’à mille trois cent dirhams… » Impossible de le faire dévier sur autre  chose quand il commence à parler fric « Je pourrais alors acheter un local que je louerais six cents dirhams par mois. Là, je serais sorti d’affaire. Parce qu’ici, quand on est vieux, on a plus la force physique pour travailler. Les gens, ici, c’est comme les animaux, ils écartent les vieux quand ils sont devenus trop faibles. »

Maroc 1

Photo : Virginie Boillet

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