Gorges du Todra – Merzouga – Erg Chebbi – Rissani – M’Hamid – Taroudant

24/10/00 : splendide rando matinale dans les gorges du Todra. On reprend ensuite la voiture pour découvrir les zones arides de l’erg Chebbi.

De grandes mares d’eau barrent la route défoncée. Des deux côtés, des palissades en paille empêchent le sable de se répandre sur la route. Arrivé à Erfoud, on prend un gars du coin en stop. Il promet qu’il va nous faire passer par les endroits les moins ensablés.

Il nous restait 30 kms de piste à parcourir alors que la nuit tombait. Il fait maintenant nuit noire. On roule en plein désert avec notre petite voiture changée soudain en 4X4. Le plancher racle le sol plus d’une fois. Rires nerveux dans le cockpit. Pour détendre l’atmosphère, Nin’ entame la conversation avec notre guide. Il s’appelle Youssef. Glabre, la mine tracassée, les dents pourries (comme beaucoup par ici), il dit avoir trente ans mais on lui en donne à peine vingt. On lui raconte le début de notre voyage. Il nous demande ce qu’on a moins aimé. « Disons… Casablanca » lui répond Nin’. Il dit : « Oui, Casa… c’est de la merde ! ». On le comprend quand on voit l’immensité dans laquelle il vit.

Vers 20h, on arrive enfin à l’auberge que nous a indiqué Youssef. On apprendra par la suite que c’est lui qui tient cette auberge avec deux de ses amis. C’est un bâtiment en terre, une construction berbère située 4 kms avant Merzouga, tout au bord de l’océan de dunes. Ce soir on est les seuls touristes de l’auberge.

Soirée tagine, djembé, puis ballade nocturne au bord de l’erg pour prendre contact avec l’univers. Une petite promenade cosmique, en toute simplicité.

Bonheur d’écrire ces lignes dans notre chambre à la lueur d’une bougie. Ça me rend légèrement mystique : désert sous la lune, occupation intégrale du vide, vibrations et intensité du vide. On est deux fourmis noires dans la nuit noire. Peut-être qu’il nous observe, l’autre là-haut, celui qui n’est adoré que par le silence. Nos pas s’enfoncent dans le sable. On se sent aspirés par le haut comme par le bas. Notre positionnement n’est plus quelconque, me dis-tu. On commence tous les deux à deviner des choses. Tu me parles de connections cosmiques en basses fréquences pour blaguer, je te parle de corps aimantés qui ne font plus qu’un, d’un triangle mystique qui se forme. Et on se serre fort l’un contre l’autre, tendrement attachés l’un à l’autre dans le désert sous la lune.

25/10/00 : Erg Chebbi, 5h30. On se lève avant l’aube pour voir le soleil se lever dans le désert. Marche d’une heure sur les dunes illunées. Lune éclairée en dessous par le soleil encore absent. On se dirige vers la clarté spectrale. Lentement elle gagne du terrain. On marche vite pour ne pas louper le spectacle, à quatre pattes on grimpe tout en haut d’une dune immense. Pour elle et moi le pouls s’accélère, quelques instants encore, et soudain c’est l’éclair blanc. En une fraction de seconde, les premiers rayons recouvrent d’or la courbe des dunes à tous les horizons. Les lignes de crêtes s’éclairent par centaines. C’est de la soie à perte de vue. Les dunes, dont on avait du mal à appréhender le volume jusqu’à présent, se métamorphosent comme par magie, comme si elles se réincorporaient. Et voilà, c’est le jour que l’on voit. Impression que le soleil ne se lève que pour nous.

« Il est tant d’aurores qui n’ont pas encore lui. » Plus tard, je repenserai à cette phrase indienne reprise par Nietzsche, et qui immanquablement me ramène à mon amour.

26/10/00 : Rissani. Marché aux ânes. Chaleur énorme, écrasante. Braiments, souffrance, suffocations. Dans un grotesque effort pour se déplacer, les animaux-machines lancent en avant leurs deux pattes entravées par une corde. La corde leur rentre dans la chair. Epuisés et souffrants, les ânes se donnent des coups de museau, se mordent le flanc, arrachent le crin de leurs congénères.

Une échappée. On réussit à s’éloigner des mouches pendant quelques minutes.

Adossé à l’ombre des rochers ou directement sous le soleil essentiel, sa morphine, lassé d’avoir passé sa jeunesse à chasser en meute dans toutes les langues du monde, n’ayant plus le courage de bouger la tête quand les mouches l’agacent, il discute faiblement de choses étranges avec de très vieux enfants, entouré depuis l’origine par les ânes et les moutons.

27/10/00 : arrivée à M’Hamid (40 kms au Nord de la frontière algérienne). Village de Bédouins et de Berbères. « Ils commencent à se mélanger », nous dit le propriétaire de notre hôtel. Les descendants des esclaves des Maures habitent dans la palmeraie, au sud du village.

Dans l’hôtel, on rencontre l’ancien manager-producteur-mentor-et-ami de Michel Petrucciani. Il se réfugie dans le désert pour écrire un livre sur son pote Michel, nous dit-il. « Je pars demain dans le Sahara, loin de tout, pour me concentrer. On peut pas écrire n’importe quoi sur quelqu’un comme ça. » Il a le teint bistre, les traits marqués. Il nous dit qu’à notre âge lui aussi voyageait beaucoup : Turquie, Iran, Afghanistan, Pakistan, Inde… Affalé sur la banquette, on sent qu’il prend la pose du baroudeur désabusé. Après lui avoir souhaité bonne chance dans l’écriture de son livre, on sort prendre l’air.

Le lendemain, le mec de l’hôtel nous conduit à la « dune du Juif ». Il teste notre voiture sur les dunes. Visiblement il s’éclate comme un fou. Pas nous. La voiture glisse, s’envole, et bien sûr finit par s’ensabler. Assis à la place du mort, j’en mène pas large.

Au pied de la dune du Juif, bivouac pour touristes. Il y a une dizaine de 4×4 tout autour. Installé sous une khaïma, un Bédouin nous présente un groupe de touristes (qui semble prêt à se faire dépouiller). Plus besoin de rezzou, l’Occidental sort les biftons avec le sourire. C’est de bonne guerre. Comprenant vite qu’on n’a pas beaucoup de tunes, il nous prie de céder la place à des Suisses qui attendent leur tour à l’extérieur. Avant même de poser le pied sur une dune, les prix ont déjà doublé. Les Marocains vendent leur coin de sable au prix fort.

Jour après jour, rien devant et rien derrière. Perte inévitable du goût de la désolation. Écrire des phrases pour trouver un peu de réconfort. On se jette dans la folie comme dans la foi, par peur de l’ennui.

J’ai cherché à comprendre. J’ai fait appel à tous mes sens. C’est une chanson que j’ai chantée. Je l’ai parfois chanté faux mais c’est une vraie chanson. Je l’ai chanté de tout mon corps. L’esprit a suivi ce qu’il a pu.

30/10/00 : retour à Ouarzazate. Adieu à Kirami, à la bonne, et remerciements infinis.

31/10/00 : Ouarzazate -> Taroudant. Dans le bus, on fait la connaissance d’Esmaïl, un mécanicien de vingt-huit ans, à la carrure de boxeur. Il est accompagné de son épouse de dix-huit ans. Elle ne comprend pas un mot de français. Étonnant comme il nous parle d’elle en toute liberté, de ses efforts pour « l’émanciper ». « Je l’aime de tout mon cœur… mais on arrive pas à se contacter, nous confie-t-il. Je lui apprends à lire et à écrire mais c’est très dur. Elle n’a pas été à l’école… son père ne voulait pas. Nous sommes tous les deux nés à Skoura. J’aurais pas pu ramener une fille de Casa… fallait que mes parents la connaissent bien. Pour l’instant, on peut pas parler de sexualité, d’amour, ou même de voyage. Elle n’a jamais voyagé. Si elle fait que le ménage et la cuisine, c’est pas intéressant pour moi. Autant prendre une fille sur le trottoir. », il nous sourit de toutes ses grosses dents. « On s’est mariés y a un mois. Le médecin nous a donné des grains, je veux pas qu’on ait des enfants, pour l’instant. Je voudrais faire comme vous. Ça fait rêver, voyager pendant deux trois ans avec elle, loin de la famille… peut-être même partir à l’étranger si les économies le permettent. Sinon, on ne pourra pas mieux se connaître. Si j’arrive à avoir de bons contacts avec ma chérie, alors je serais très fier. Mais il faudra beaucoup de temps… Vous savez, vous avez beaucoup de chance, vous avez tous les deux les même idées, les même références. Nous ils nous faudra beaucoup de temps, beaucoup de construction pour avoir un instant de bonheur comme le vôtre… »

Les maisons passent du cramoisi à l’ocre, de l’ocre au rose. Des madones berbères (tatouages bleutés sur le front et sur le menton) lavent de grands tapis au bord d’une rivière.

01/11/00 : Taroudant. Claquements de sabots sur les chemins de terre, odeur du maïs qui grille sur la braise, le foulard qui accentue la douceur d’un visage d’ange, fugitif, les yeux pieux, fugitifs eux-aussi, suis envoûté par la mascarade musulmane, la beauté derrière le voile, partout on entend : « Soyez les Bienvenus », les sourires soussis, tout se mélange et tout s’inverse, les gamins qui discutent, les vieux qui s’amusent, la menthe, les piments, les marigots sudoripares, égouts, crachats, cendres et bouses.

Mais il y a aussi la lourde résonance de la basse, le reggae échappé d’un snack, le reggae roulant les feuilles, engourdissant les instincts, chaloupant les corps assoiffés de fièvres, le reggae et la fierté brute de l’Afrique.

On s’est perdu des heures dans les rues de Taroudant. Moi à elle : « Je crois qu’une certitude est en train de naître. »

Incroyable comme le désert permet à certains de vivre des expériences extraordinaires. Il y a trois jours, lorsqu’on était au pied de la dune du Juif, j’ai un peu discuté avec les trois Français qui s’étaient installés dans une khaïma pour touristes. Allongés sur les tapis, ils étaient en train de prendre le thé. Apparemment je les ai dérangés en pleine méditation transcendantale :

« Ça fait longtemps que vous êtes là ?

– Bof, on sait pas… tu sais…

– Mais… ça fait plusieurs jours ?

– Ouais, plusieurs jours, sûrement. Mais on sait pas trop… En fait, tu vois, j’te jure, on a même pas de montre… ici, tu vois, le temps, ça a pas d’importance… on flotte littéralement, tu vois, pas de stress… On relativise vachement, en fait… le temps, l’espace… on relativise tout, tu vois… »

Un de ses copains m’expliquera ensuite qu’ils sont partis dans le désert pour « se retrouver » et « être à l’écoute de leur monde intérieur ».

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Photos : Virginie Boillet

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