Meknès – Rabat – Casablanca – El-Jadida – Essaouira – Marrakech – Ouarzazate

07/10/00 : Meknès. Rues calmes, gamins épanouis, moins de touristes : on y respire plus facilement qu’à Fès.

09/10/00 : Meknès -> Rabat. Tout se mêle dans le bus qui nous mène à Rabat, la télé diffuse les mêmes jeux que partout dans le monde, sonneries de portable incessantes,   l’envoyé spécial en direct des territoires occupés fait monter la pression, flash pub : l’huile Lesieur perpétue la tradition berbère, retour infos : foule haineuse, puis de nouveau zap vers le jeu : les joueurs s’applaudissent eux-mêmes, le présentateur télé parle des corps des Palestiniens exposés à la foule, je regarde par la fenêtre : les bidonvilles s’étendent sur des kilomètres, ça va finir dans un bain de sang, que je me dis, le moustachu assis à côté de moi est en train de lire Les Mages Romantiques, choper un bout de phrase au passage : « ils se trouvent une raison de vivre », on peut se faire une philosophie de n’importe quelle phrase et la rendre inepte dans la seconde suivante, mon voisin lecteur se décolle les burnes, le car longe encore un bidonville, des corps debout, assis, des ombres… puis la côte : pêcheurs, surfeurs, puis autre bidonville fantomatique dominé par une mosquée en construction. Faudrait se battre pour des choses qui en valent la peine. Je me tourne vers elle, juste voir son sourire, et continuer, continuer à longer la mer allongée, à regarder les grands corps qui marchent, les ombres.

10/10/00 : centre-ville de Rabat. Mac Do, supermarchés, salles multiplex, centres de fitness, et des centaines de drapeaux marocains : partout du rouge pour célébrer la Marche Verte ; tout va bien, tout est en ordre. Orient et Occident entremêlés. L’océan se prélasse en bas de la kasbah et apporte une brise légère à toute la ville. La brise s’amuse à faire danser tes boucles brunes. On se souviendra longtemps de ce rafraichissement inattendu, pas vrai ? Il suffisait d’un souffle frais sur notre visage pour qu’on reprenne vie.

Dans les différents cyber-clubs qu’on fréquente, je remarque avec amusement que, comme partout dans le monde, les jeunes Marocains affectionnent particulièrement les sites X.

11/10/00 : Casablanca. On est surpris par nos reflets sur la vitrine d’un magasin. Nos corps itinérants se font disons… un peu plus athlétiques. On apprend à les écouter, à les bander comme des arcs quand les circonstances l’exigent, à les bercer tendrement après l’effort, à les enfouir profondément dans le sommeil pour les régénérer de fond en comble. Heureux de commencer à ressembler aux baroudeurs qu’on rêvait d’être.

12/10/00 : El-Jadida. La forteresse portugaise, Nin’ imprime sur la pellicule l’intrados de la citerne. Ce petit bout de femme me dit, pour rire, qu’elle est en train d’accomplir une véritable révolution esthétique… Bon Dieu ce que je l’aime !

Ballade le soir le long d’une belle plage. Il fait 20°. Pourtant certains ont sorti l’anorak. Je me mets à courir comme un fou sur la jetée, tout à ma nouvelle vie.

Ce soir, pendant qu’on se baladait, j’ai eu l’envie terrible de danser. Une danse de jubilation, une danse pour oublier l’ennui, pour oublier le troupeau, pour oublier notre civilisation exténuée. Danser sur mes propres cadavres, danser pour célébrer ma quête de liberté, fanatiser mon corps joyeux, mes muscles, ma jeunesse ! Rien qu’une seule danse au-dessus de l’Océan.

14/10/00 : El-Jadida -> Essaouira. À chaque arrêt fréquent du car : des vendeurs, des chanteurs, des mendiants, et aussi quelques prêcheurs illuminés. Notre car suit une plage de dunes sur des kilomètres. L’argile se mêle au sable sous un tapis de pierres blanches.

Le soleil se couche sur l’Océan. La route s’éloigne de la côte, pénètre dans une forêt de conifères s’étendant sur une dizaine de kilomètres de collines bien rondes. Des montagnes baignent dans la brume à l’horizon. Le soleil a maintenant disparu, la scène n’est plus éclairée que par les nuages flamboyants. Comme par phototropisme, le car glisse vers les dernières lueurs à l’intérieur de ce tableau fantastique.

15/10/00 : Essaouira. Une jeunesse irradiée se dessaoule à Essaouira. L’hôtel Smara donne sur la côte d’émeraude du Maroc. Ici, même les chiens sont des oiseaux, me dit-elle. Les vagues attaquent inlassablement la roche noire chauffée à blanc. La mer s’en fout, elle a tout le temps du monde pour elle. Inlassablement le monde insiste.

Une mouette plane dans l’air mordant. Elle rase l’eau, non pas pour chasser mais parce ce qu’elle aime ça. C’est une danse incomparable, une célébration au crépuscule. J’entends derrière moi le rire cynique de ses copines.

17/10/00 : route entre Essaouira et Marrakech. De grandes étendues pierreuses. Fascination exercée par l’absolue désolation.

Les premiers jours, je me souviens de cette vertigineuse liberté qui nous angoissait.

Drôles de phrases qui me viennent en tête. Hier pour respirer, on a mangé du lion. Aujourd’hui, je ne pense qu’à engloutir cette hirondelle.

Marrakech et Djemaa El-Fna : la fameuse place est chauffée le soir par les gargotes enfumées, les conteurs en costumes diaprés, les travelos affriolants et leurs danses du ventre affolantes, les groupes de rhapsodies envoûtantes. Les percussionnistes ont une façon terrible de taper sur leur bendir. Un d’entre eux est en léger décalage par rapport aux autres. Ça donne un rythme sensuel, comme un tango qui s’affole. Parfois, un chœur fait écho au chanteur-conteur qui gesticule dans tous les sens. Le public se marre.

21/10/00 : Marrakech -> Ouarzazate. Traversée en bus du Haut Atlas. Le chauffeur va super vite. Oppressante ascension ocre sur ocre. Maisons plates et basses qui se fondent au paysage vertigineux. Relais touristiques : « Prix très raisonnables » inscrit à la peinture blanche. A 2300 m, le car transperce les nuages, et on voit les neiges du Haut Atlas. Les cimes, le ciel, la lumière !… un paysage fantastique, quelque chose d’infini et de vaporeux, de semblable aux sfumatos de Vinci. Un vent glacial secoue les peupliers nichés dans la vallée. Au-dessus de nous, d’énormes blocs de pierre qu’on imagine en équilibre précaire. Pendant les arrêts, Nin’ et moi restons à l’intérieur du car, pelotonnés comme deux petits chatons. À une trentaine de km avant Ouarzazate, on redescend abruptement vers une plaine désertique.

A Ouarzazate, Kirami, le magistrat rencontré dans le bus Paris-Tanger, nous accueille de façon exemplaire. Il s’exprime de manière très posée. On lui raconte le début de notre voyage. « Ceux qui volent les touristes, je leur donne deux, trois ans de prison. Les faux guides ont juste quelques mois. » Ça rigole pas avec lui. Sur sa table de travail, le Coran est posé à côté des photos d’Hassan II et de Mohamed VI. Je remarque le verset gravé sur le siège en bois sculpté : « Je me dois de rendre la justice de manière équitable, pour les membres de ma famille comme pour les autres. »

Visite de la kasbah Aït Benhadou. De nombreux films sont tournés ici : un décor en carton-pâte a été ajouté aux ruines berbères. On nous dit qu’Astérix et Cléopâtre est en préparation, avec Depardieu, Clavier et Djamel.

Kirami nous présente Abdul B., propriétaire du complexe hôtelier accolé à la kasbah. « Vous êtes ici chez vous », nous fait-il, tout sourire. « Si vous revenez, c’est votre maison ! » Thé brûlant, sucreries. Difficile d’imaginer pareil accueil en France. Après la rencontre, Kirami nous explique qu’Abdul a commencé comme chauffeur de taxi. « Il est originaire d’ici. Il a travaillé très dur. D’abord une petite affaire, et puis ça a bien marché. Tout ça lui appartient maintenant, et aussi plusieurs immeubles à Ouarzazate. C’est un ami proche de notre actuel ministre de la Justice. On dirait pas, hein ? […] Hillary Clinton et sa fille sont venues manger dans son restaurant il y a un an. Il venait juste de finir de construire la piscine. »

Retour à Ouarzazate. Après le dîner, Kirami nous emmène prendre un verre dans un hôtel-restaurant d’Ouarzazate. Pendant que Nin’ parle avec un des amis de Kirami des folles nuits parisiennes, je parle avec lui de religion. «  Je pense que c’est dommage que les Occidentaux en général s’intéressent peu à la religion. » me dit-il. Je lui parle alors des ombres et crimes de l’Eglise à travers l’histoire, de l’importance des Lumières et de la Révolution. Il comprend que beaucoup de Français se soient mis à distance du clergé, puis il ajoute : « Vous savez, vous n’avez pas une vision correcte de l’Islam lorsque vous observez les Musulmans du Maroc. Ils ne suivent pas comme il faut les préceptes de l’Islam. Y’en a beaucoup qui boivent, qui fument. » Lui n’a jamais bu une goutte d’alcool ni touché une cigarette. « Pour la justice, l’état marocain se réfère à l’Islam, mais il pioche uniquement ce qu’il l’intéresse. Je ne trouve pas que ce soit bien. Le Coran nous enseigne que pour punir un voleur, il faut lui arracher la main. Au Maroc, on se contente de l’emprisonner. Il ne faut pas piocher… soit on prend tout en bloc, on applique tout, comme par exemple en Arabie Saoudite jusque dans les années 60, soit on ne prend pas. Votre justice vient des hommes, la nôtre vient de Dieu. Nous devons nous y soumettre, voilà le sens de l’Islam. » Il me dit ça d’une voix toute douce, toute gentille. Je me frotte machinalement le poignet. Je ne sais pas quoi lui répondre, me contente d’avaler ma salive. Il va essayer de me procurer une traduction du Coran en français, ajoute-t-il, puisque ce sujet a l’air de m’intéresser. « Il y a beaucoup de gens qui se convertissent à l’Islam vous savez… ». Il cite alors Cat Stevens et Roger Garodi. Plus tard dans la soirée, il me dit que je lui fais penser à Salman Rushdie. J’ai pourtant pris soin de ne pas heurter ses convictions religieuses. Voyant mon air surpris, il ajoute : « Je veux dire, vous avez tous les deux un peu le même visage. »

Chez lui, la télé numérique est allumée en permanence. Il regarde principalement les émissions saoudiennes. Son portable sonne tous les quarts d’heure. Il est toujours en contact avec sa bande d’amis. Un de ses amis, juge à la Cour d’appel, rêve d’épouser une Occidentale « parce qu’elles sont plus cultivées qu’ici » nous dit-il. Nin’ lui répond qu’en France on en a aussi, de charmantes ignorantes.

Une femme berbère s’occupe du ménage et des repas de Kirami. Tous les jours il reçoit des invités. Elle prépare des plats succulents, les sert, débarrasse la table, fait le ménage, la lessive, le repassage… du matin au soir elle n’arrête pas.

23/10/00 : Ouarzazate. Kirami nous loue une voiture à bon prix. Sous un grand soleil, on attaque le bitume pour une semaine de circuit dans le Sud marocain. D’abord les Gorges du Dadès. Nids de poule sur la route et nids de cigognes sur les minarets. Les peupliers argentés de la vallée se balancent pour nous, dirait-on. Il y a trois jours, de grosses averses ont inondé la région. Trois ans que les Marocains priaient pour ça. Des poteaux électriques sont couchés. De nombreux éboulis encombrent la route qui longe l’oued. À un virage, d’énormes blocs de pierre dressés ornent le sommet de la falaise. Ils appellent ça « les doigts de singe ». Leurs formes bizarroïdes m’évoquent les sépulcres des Grands Anciens décrits par Lovecraft. Autour de la voiture, les gamins se battent pour un dirham, un stylo, un mouchoir. On a l’air bien con avec tout notre matos dans la jolie auto.

Peu à peu on découvre l’autre monde. On apprend à s’endurcir. On a déjà presque oublié le confort. On est des mutants, mais restons vigilants.

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Couple-vieux-Essaouira

Homme-Essaouira

Pêcheur-pensif-Essaouira

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Bonne-Kirami

Photos : Virginie Boillet

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