Moyen Atlas, ferme de Lhoussaïn

Aujourd’hui, Lhoussaïn nous a déroulé, de sa triste voix, les événements de la vie de son père, jardinier du consul de France pendant le protectorat. Il fut militaire de 1937 à 1945 : campagne de Tunisie, d’Italie, puis sud de la France et l’Allemagne ; toujours sur le front. En revenant d’Allemagne, il se fait piquer tout son argent. « Il l’appelait son trésor de guerre. Arrivé à Oran, après toutes les horreurs qu’ils avaient vu : les amis tués, les ennemis (souvent des gosses) qu’il a tué, il était complètement désespéré. Il m’a raconté la saloperie que c’est, de tuer quelqu’un. C’étaient des gosses en face, qu’il me répétait. » Il tente alors de se suicider en se jetant d’un mur sur d’énormes cactus. Il est grièvement blessé mais des gens interviennent. On le soigne rapidement. Il s’en sort sans de grosses séquelles. Il retourne à Agadir en 46. Il est d’abord embauché chez un châtelier (?). Il y travaillera dix ans. Ensuite, il bosse comme jardinier chez le consul de France. Ce dernier n’arrivait pas à avoir d’enfant avec sa femme. Ils ont alors demandé au père de Lhoussaïn, avec qui ils entretenaient de très bonnes relations, s’ils pouvaient adopter une de leurs filles (les parents de Lhoussaïn avaient déjà onze enfants). La mère de Lhoussaïn a refusé. « Les parents veulent toujours avoir leur gosse avec eux, me dit Lhoussaïn avec lassitude, ils pensent toujours à leur problème… sans penser au mal qu’ils font à leur gosse ! Ma sœur aurait été bien plus heureuse si elle avait été élevée par le consul et sa femme, c’est évident, faut voir les choses en face… Bon, alors en 58, c’est l’Indépendance. Mon père continue à être jardinier dans la maison du deuxième consul. Et 1961, c’est l’année des malheurs pour nous. La police marocaine commence à faire pression sur mon père, parce qu’ils veulent fouiller en cachette la maison du consul. Mon père résiste, c’est aussi son rôle de garder la maison du consul. L’inspecteur de police, en personne, va alors voir mon père. Il le menace, lui et toute sa famille. C’est mon père qui me l’a raconté. Finalement, mon père cède, il donne les clefs de la maison à la police. Je sais pas exactement comment ça s’est passé, en tout cas la police visite la maison du consul pendant son absence. Après ça, le consul va l’apprendre, je sais pas comment mais il l’apprend. Alors il convoque mon père. Il lui dit : « Pas la peine de me mentir, je sais ce que tu as fait. Je devrais te tuer sur-le-champ pour avoir fait ça. Je te donne très exactement vingt-quatre heures pour déguerpir avec toute ta famille ! » C’est comme ça qu’il a perdu son travail. C’était un très bon travail, très bien payé. A partir de là, ça a été de plus en plus mal pour nous et pour mon père. Il buvait déjà beaucoup pendant la guerre mais il était fort, il supportait. Après cet événement, ça a été un ravage, un vrai ravage… Le deuxième malheur de cette année 61, c’est une histoire de paysans, les histoires de paysans sont toujours les plus terribles. Les gens se jalousent dans le bled, encore plus qu’ailleurs. Nos voisins étaient des envieux, des envieux et des voleurs, et avec mon père qui buvait, ça n’arrangeait pas les choses ! Un jour, y a eu une grosse bagarre entre mon père et les voisins. Mon grand père est alors venu prêter main forte à mon père. Il a reçu un mauvais coup, ça l’a rendu aveugle. Mon père s’en est beaucoup voulu évidemment. Alors toute la famille a quitté le bled. On est partis s’installer dans le mellah de Fès. Mon père était au chômage mais il arrivait à nous faire vivre en faisant des petits boulots. En 65, l’inspecteur qui avait causé tous ces malheurs à mon père, celui qui l’avait poussé à trahir le consul, il lui trouve finalement du travail. Mais faut savoir que ce salaud avait promis à l’époque que si mon père donnait les clefs de la maison du consul, il lui arriverait rien. C’était donc normal qu’il répare sa faute. Bon, alors mon père retrouve un emploi de jardinier au consulat grâce à ce connard. Cinq cents dirhams par mois, c’était quand même une somme pour l’époque. Ça n’empêche pas mon père de continuer à boire, de faire des scandales dans la rue… et aussi de battre ma mère. » Lhoussaïn pousse un profond soupir, ses épaules s’affaissent un peu plus. « Il devait se souvenir de ses exploits de guerre, quand il faisait son tarzan sur le front ! Mon père n’avait pas peur à la guerre, une vraie tête brûlée comme on dit. Il avait fini au grade de Sergent. Il s’était distingué au sein de son régiment pour « sa bravoure et son obéissance aveugle », c’est ce qui était écrit. Il nous le répétait souvent que ses chefs l’avait distingué. Il disait que c’était comme ça qu’on s’en sortait, dans l’armée comme dans la vie. Fallait être courageux et obéissant, alors il pourrait rien nous arriver, et même s’il nous arriverait un malheur, on mourrait avec les honneurs ! Il s’emportait quand il parlait de ça. Il en était fier, mon père, de son obéissance aveugle ! Je connais personne d’autre qu’ait autant aimé servir la France. Il parlait avec la même admiration de la culture française et de la culture berbère. Le Maroc serait riche maintenant si les Français étaient restés. […] En attendant mon père buvait comme un trou. Moi, à quinze ans, je devais gérer l’argent qu’il gagnait pour qu’on meurt pas de faim. Mon frère aîné disait rien mais il était beaucoup plus fragile que moi. Il pouvait pas supporter l’ambiance à la maison. Il a fugué à dix-sept ans. C’était en 68, l’époque où tout le monde fuguait, pas vrai ?… Les moments où mon père ne buvait pas font partie des meilleures moments de ma vie. J’y repense souvent… C’était un homme très calme, très éduqué. Il régnait une incroyable harmonie dans la maison. Ah oui ! C’était vraiment merveilleux cette quiétude, ce silence, cette douceur… juste le glissement des babouches sur le carrelage. » Ah… le regard heureux de Lhoussaïn. « Ma mère qui fait à manger, mon père qui lit le journal. Je l’observe, mon père : il a les jambes croisées, très concentré sur ce qu’il lit. Moi je suis assis sur une chaise à côté de lui. Je fais attention à pas bouger d’un pouce, pour pas le déranger. Je suis le garçon le plus heureux du monde… oui, à ce moment-là vraiment le plus heureux du monde ! Mais ces moments deviennent de plus en plus rares… A la fin, mon père buvait dès le matin au réveil… Et puis en 71, il est licencié. »

Sa pension militaire s’élevait à deux cents francs par mois. Pour un gars qui a servi la France pendant vingt-trois ans, qui a fait deux guerres, c’est un peu léger… A sa mort, sa femme, elle, ne touchera rien. « Il a fait une guerre pour rien. Revenu d’Allemagne, on lui a volé tout son argent… Mon père, c’était une petite machine de guerre, et puis c’est tout. Il a même pas réussi à se suicider. C’est une vie triste qu’il a eu, une vie ratée… Blessé au bras, il a commencé à boire, ça crée des déchirures. » Lhoussaïn me montre les papiers militaires, dessus il est inscrit : esclave de la consigne. « Le père licencié, le frère qui fait une fugue et qui commence à boire lui aussi… j’étais le seul à ramener de l’argent à la maison. Faut tenir dans ces cas-là, c’est dur… Mes autres frères, maintenant, ils se foutent de ça… ils se foutent qu’à vingt ans j’étais seul à nourrir toute la famille. Mais se sacrifier pour les autres, c’est comme danser devant un aveugle ! »

« Pourtant j’en ai subi des humiliations dans l’armée. Une fois on m’a surpris en train de dormir pendant une garde. On m’avait déjà forcé à faire la garde pendant les deux nuits précédentes. Alors ils me mettent en prison. Mon supérieur hiérarchique est prévenu, il vient me voir dans la cellule. C’est un ivrogne, mon supérieur, un ivrogne de la pire espèce. Il me gifle, mais une gifle ! Et une deuxième ! Aussi forte ! Il beugle : « Je vais être dégradé ! Par ta faute je vais être dégradé !!! Et ma pauvre femme !… Et mes enfants !… » Il gueule des trucs comme ça… et il me gifle, encore et encore, je sens ses gifles dures comme des pierres. Mon corps aussi est dur comme une pierre. Soudain, il sort son revolver… et il me vise ! oui, il a le bras tendu comme ça… et il me vise avec son arme ! C’est là que je remarque qu’il pleure… Il est tellement énervé qu’il s’est mis à pleurer !… Mais là, je crois que c’est la fin pour moi. La sensation que j’ai à ce moment-là, c’est pas de la peur, non, je me souviens très bien… la sensation c’est une chaleur étrange… oui je sens une chaleur qui monte le long de la jambe gauche. Je ressens rien d’autre que cette chaleur qui monte, juste cette chaleur étrange le long de la jambe. Il m’aurait tiré dessus, j’en suis sûr, il m’aurait tiré dessus si y avait pas eu la sécurité sur le revolver… » Lhoussaïn, sûrement satisfait d’avoir si bien su capté notre attention, fait une pause et nous adresse un sourire las. « C’est à ce moment-là que les autres sont intervenus pour le calmer… Ils l’avaient entendu hurler et ils sont venus en courant. Ils ont baissé son bras et ils ont pris son arme… J’ai dit à personne qu’il avait voulu me tirer dessus, qu’il avait voulu me tuer… Les gars sont venus tout autour de moi. Ils étaient tout gentils. Ils parlaient doucement. C’était pas habituel. Ils m’ont dit : tu sais, ce type est malade des nerfs… Ça c’est sûr ! J’avais failli mourir ! S’il n’y avait pas eu la sécurité, je pourrais pas vous parler en ce moment… J’y pense encore tout le temps, et j’en rêve trop souvent… oui, je continue à rêver qu’y avait pas la sécurité… C’était un malade, ce type, un malade et un ivrogne… mais moi je pouvais rien faire contre lui, je pouvais pas réagir. J’avais même pas le droit de me défendre. J’aurais perdu mon emploi sinon, et à vingt ans j’étais le seul de ma famille à gagner de l’argent, à ramener de l’argent à la maison. »

06/10/00 : Moyen Atlas, ferme de Lhoussaïn, toujours. Pendant nos trois jours passés dans la ferme du Moyen Atlas, Lhoussaïn ressasse régulièrement ses malheurs. On passe avec lui de l’euphorie à l’exaspération. Il peut se montrer le plus merveilleux des hommes, le plus généreux et le plus sensible qu’on puisse imaginer et, l’heure suivante, rien ne va plus. Il parle à l’infini de ses occasions manquées, se plaint vingt fois de sa chaussure trouée, radote sur ses problèmes d’argent, de l’Etat corrompu, des mauvaises relations avec ses frères, avec ses voisins, du conflit israélo-palestinien, des problèmes d’insécurité, des catastrophes naturelles… À d’autres moments, je me laisse bercer par sa voix mélancolique : « Vous devez me trouver désespéré, mais quand je vois mes oliviers qui ploient sous le poids de leurs fruits, alors je me donne neuf et demi sur dix. Je me dis : vraiment, c’est un beau travail… et ça me rend heureux. Mais c’est fugitif, ça, très fugitif. »

J’aime ses drôles de phrases. J’aime aussi l’écouter aborder des sujets insolites en toute franchise : « Tous les deux ans, je fais une vérification, un spermogramme, pour voir si je pourrais faire encore des gosses… Y a dix ans, une pute voulait que je l’épouse. Elle avait un corps superbe, des seins magnifiques… Elles ont un destin fatal, ces femmes. Ce sont des aimants. Elle était vraiment magnifique, mais moi j’étais au chômage… Oui, oui, elle voulait que je l’épouse mais j’étais au chômage, je pouvais pas accepter. »

Quand je m’étonne de son très bon français, il me répond que c’est grâce à France Inter qu’il écoute tous les soirs. Quand les débats l’intéressent, il prend des notes. Il m’a sorti son carnet. Je relève un passage au hasard : « VIH = mort, le doute profite au malade. Plus on a peur, plus on est vulnérable… »

Le soir, sur un parking de Fès. Devant le taxi qui va nous emmener à Meknès, Lhoussaïn nous serre la main longuement. Il a le buste légèrement penché en avant : « Bon voyage… en libres que vous êtes  ! » Il ferme les yeux et fait durer la poignée de mains. « Je vous garde avec moi. » ajoute-t-il à voix basse.


Maroc 9

Photo : Virginie Boillet

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