Paris – Algesiras – Tanger – Tétouan – Chefchaouen – Fès

19/09/00 : Paris – Porte de Bagnolet. Départ du bus à 13h précises. La famille, les amis, tout le monde est très prévenant. Johan simplement nous souhaite bon voyage, et nous dit qu’on va lui manquer.

Première nuit fraîche et humide : ils diffusent en continu une musique égyptienne lancinante, insupportable à la longue. Nuit d’insomnie.

Le lendemain matin, lors d’une pause-café dans une station-service espagnole, une jeune marocaine discute âprement avec un vieux marocain. A la fin de la conversation, elle hausse le ton : « Faut admettre la vérité : si vous êtes partis du Maroc et que vingt ans après vous avez ramené femmes et enfants, c’est pas pour le plaisir, c’est pour l’argent ! » Le vieux ne répond pas, il finit son café en silence.

Mon voisin m’adresse la parole : « Vous devriez aussi passer à Ouarzazate ; j’y habite. Ça me ferait plaisir de vous accueillir. » Je note son nom, Kirami A., et son adresse. Il est magistrat, il parle d’une voix douce. Hospitalité  très-naturelle.

20/09/00 : Algesiras. Embarquement pour Tanger. Pas de billet retour. Traversée interminable pour nos estomacs vides. Contemplation du rocher de Gibraltar gâchée par les complaintes de Julio Iglesias diffusées par les hauts parleurs du bateau. Silence, solitude, désert : je rêve à des jours parfaits.

Tanger vue du large : rangée d’immeubles médiocres, puis le port, puis un parking de ferries. Tanger, c’est l’Interzone de William, l’ancienne fange internationale. On trouve un hôtel dans le Petit Socco, au cœur de la médina, pas loin de l’hôtel de l’Empire des Morts d’où Burroughs, scrutant le bout de sa chaussure pendant des heures stupéfiantes, rêvait d’un New York dévasté. Ballade dans le labyrinthe inextricable des rues médineuses. Mots qui me viennent : profondeur et défaillance. La découverte de la médina puis de la kasbah tangéroise sont une bénédiction pour débuter un voyage qu’on espère le plus long possible.

22/09/00 : Tanger. Ballade au petit jour. Je détaille les objets, les phrases : petit Socco, pension Fuentes, camion Danone déchargeant sa cargaison sur la place du petit Socco, Volubilis, Buvez Coca Cola, Zoco Chico… rond-point en sortant de la médina, type bizarre (visage osseux, grosse moustache, lunettes de soleil) qui m’aborde : « … cherchez du kiff ? »

Et je me dis que ça y est, on y est, je vois réellement les Marocains déambuler, les vieux, une canne à la main, qui portent une djellaba beige, grise ou bleue. Émerveillement : lumières, formes, couleurs, odeurs. Intensité des regards. Je me penche pour toucher le sol de la main, empoigner la terre sablonneuse. Pour un peu j’en boufferais de cette poussière blanche.

On est heureux, et heureux d’être heureux. Émerveillés parce qu’étourdis par cette atmosphère entièrement nouvelle.

Première après-midi : on part à la recherche du cimetière phénicien sans réelle volonté de le trouver.

Arrivée dans la ville nouvelle : vieux British chapeauté discutant avec un jeune Berbère au regard clair à la terrasse d’un café, peut-être services spéciaux entre eux deux.

Pause au café internet : « oui, on est bien arrivés, oui, tout va bien ».

Première soirée passée à la terrasse de l’hôtel Continental. L’ombre protectrice de Paul Bowles nous incite à contempler avec attention et dans sa totalité notre premier et avant dernier coucher de soleil à Tanger. Une ville faite pour les artistes, me dis-tu.

Beaucoup de Noirs logent à Tanger, un des principaux passages clandestins vers l’Europe. Bar de la médina plein à craquer de Nigérians, de Maliens. La télé à fond. Ils regardent un match de foot : Cameroun – France : 1 – 0. Tout le monde retient son souffle.

Groupes de quatre, cinq jeunes Marocains qui restent assis à l’ombre sur les trottoirs.  Certains matent Nin’ avec insistance. Ils nous lancent un faiblard « What are you looking for ? ». Les femmes voilées nous  évitent du regard.

Hier soir, excellent repas de poissons dans un restau entre médina et ville nouvelle. Au moment de payer, le proprio nous fait rasseoir : deux autres desserts nous attendent. Après avoir avalé les six plats du menu, il entraîne Nin’ dans l’arrière-boutique. Je leur emboîte le pas. « Pour ton mariage, je te fais des cadeaux ». Il lui tend une corbeille en osier, un dessous de plat et des couverts en bois. Puis se tourne vers moi : « Pour toi ceci, pendant que ta femme fait la cuisine ». Il agite un éventail devant la figure de Nin’ puis me le donne. Il encercle nos deux visages entre ses mains : « Vous avez la même tête. Vous sortez du même arbre… Vous avez le même loir. » Je le fais répéter. « Oui, oui, vous avez le même loir… » Ivres sans avoir bu une goutte, on le quitte en l’embrassant. On divague sur le mot loir sur le chemin du retour.

23/09/00 : Tanger. La ville est frénétique. Elle devient agressive le soir. Comme tout le monde, les Tangérois courent après le fric, donc après nous. On essaie d’avoir l’air le moins ahuri possible mais rien n’y fait, ils insistent tous pour nous faire visiter la ville. On reste un couple de touristes propres sur eux, c’est-à-dire deux gros sacs plein de fric.

Plus d’horaires, apprivoiser le temps, se désintoxiquer du travail. Avoir tout le temps du monde devant soi. La liberté, pour quoi faire ? Me souviens de ce titre de Bernanos. Faudrait que je le lise. Vertige et anxiété, ivresse du vide, voilà ce qu’on ressent tous les deux. On n’a plus de maison, m’as-tu dit dans un sourire. Bonheur aussi de se sentir différent, de mener une existence distincte de celle des autres. Sûr qu’on est encore en pleine convalescence.

24/09/00 : Tétouan. Je consulte le mini dico que j’ai emmené avec moi. Rabatteur : personne qui débusque le gibier vers le lieu où sont les chasseurs. C’est tout à fait ça. Tétouan est remplie de rabatteurs et de chasseurs. Apprendre à ne pas se faire avoir, tout en restant ouvert aux autres.

25/09/00 : Tétouan -> Chefchaouen. Au début des collines de pins sur une terre ocre, puis des montagnes dénudées. De loin en loin des champs de couleur fauve (des champs de kiff vraisemblablement). C’est le Rif.

Chefchaouen est envahie par des artistes de la fumette. Ils sont en transhumance estivale. On fuit une pension envahie par de vagues descendants de hippies. « Ah t’es breton toi aussi… moi je suis de Quimper. On est à la fin de notre trip alors on reste un peu ici. On a plus une tune, tu vois… C’est le Royaume du Kiff ici. Ils sont trop cools à la pension… »

« Les hommes pressés sont déjà morts » m’a lancé hier un rabatteur. Pas faux. Les gestes engourdis, les yeux explosés, les Chefchaouenais passent leur journée à boire un thé en fumant du Kiff à la terrasse d’un café-fumoir.

26/09/00 : Chefchaouen. Le matin, sur la terrasse immaculée de l’hôtel, je prends plaisir à contempler les montagnes alentours. Large nappe de tranquillité. Que demander de plus ? Un tel bonheur me suffit amplement. On pourrait poser nos sacs à dos dans cette ville et rester là le reste de notre jeunesse, tu crois pas ? Je m’efforce de ne penser à rien d’autre qu’au paysage que je vois. Ecce homo est posé sur la table. Enfin je commence à me sentir libre.

Dans la journée, on s’éloigne du cortège de baroudeurs professionnels. Toujours ce besoin de se sentir à part. Je suis assis au bord d’une rivière bouillonnante et limpide, près d’un lavoir. Le chant ondulé du Muezzin s’élève de la médina. Allah Akbar. Le minaret d’une blancheur éblouissante se détache de la végétation. Vue d’ici, la ville semble déserte. Le chant rappelle aux hommes la grandeur de Dieu. Il les exhorte à rendre grâce. C’est la troisième prière de la journée. Le soleil, qui nous a aveuglés toute la journée, amorce son déclin. Je me lève et m’approche du lieu où jaillit la source.

28/09/00 : sur la route de Fès, un cireur de chaussures de sept, huit ans, noir de saleté, le crâne rasé parsemé de trous, frotte avec entrain les pompes d’un trentenaire branché qui, en attendant, se cure les dents. L’homme jette un œil maniaque au travail du gosse. Une fois fini, le gamin attrape une bouteille de Coca qui était posée par terre et la finit d’une gorgée. Il verse les dernières gouttes sur ses mains, les frotte l’une contre l’autre et les essuie contre un mur crade. Le trentenaire s’époussette méticuleusement. Je le regarde s’éloigner : il sort de la pochette de sa chemise immaculée un portable.

Route bordée d’oliviers, montagnes de sable couvertes de touffes vertes, comme des moisissures. Sol craquelé, rivières évaporées, profondes cicatrices lézardant la plaine immense. Au loin une bande blanche s’étire, comme un marais salant. On arrive à Fès.

Découverte de la médina en fin de journée. Immenses murs aveugles. Vieilles mendiantes au corps cassé. Télés montées sur des mulets. Ma petite Nin’, coincée entre deux mulets, qui m’appelle à l’aide. La nuit tombe rapidement. On continue à déambuler dans les ruelles sombres. J’entends le mot « nazi » quand je passe à côté d’un groupe de jeunes (ok d’accord, me suis raser la tête avant de partir…). Regards mauvais, violence contenue, obscurité maintenant presque totale. Un grand type me retient par le bras : « Ne continuez pas plus loin. Je suis policier… C’est dangereux dans le coin, le soir. Revenez plutôt demain matin. »

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Photos : Virginie Boillet

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