Mopti

Sur la route vers Mopti une pancarte indique : « Eglise biblique de la Vie Profonde », puis une autre : « L’avenir de votre famille est entre vos mains. Espacer les naissances ». Le bâché accélère dans un nuage de poussière. À force de prendre la route, d’avaler les kilomètres en bus, en train, en taxi, en bâché, à pieds, à vélo, de changer de ville chaque jour, on ne sait plus bien où et qui on est. Et c’est comme un allégement.

Arrivée en fin d’après-midi à Mopti. Couverts de poussière ocre, on descend du bâché à quelques centaines de mètres des portes de la ville. On se tient par la main. On se tient debout sur le bord de la route craquelée. Je touche les veines de ton poignet comme j’aime faire. J’écoute les bruits de la ville au loin. Je sais que derrière ses bruits, il y a le fleuve Niger qui nous a tenu compagnie tout au long du trajet. La terre est jaune sable, le ciel est bleu foncé et j’imagine nos deux corps traversés par ces deux couleurs. On se regarde dans la lumière du soir. On a l’air de vrais aventuriers, pas vrai ? Et notre chance, Nin’, on la tient dans la main.

La nuit est maintenant tombée, brusquement comme à son habitude. On longe l’avenue du Fleuve. Un pied devant l’autre sur le chemin de poussière. Je retire mes sandales pour sentir sous mes pieds le sable fin comme de la poudre. Brusque front frais dû à la proximité du Niger. Odeur de marée. Léger bruit de l’eau. Milliers d’étoiles éclairant le fleuve. On revit.

De retour dans la chambre d’hôtel, je me rends compte que je me suis fait voler mon lecteur minidisque durant le trajet en bâché, entre Djenné et Mopti. A l’intérieur, un minidisque de Léo Ferré, « avec le temps va tout s’en va… » A l’écouter en boucle le voleur se tirera une balle de désespoir.

On loge à la Fondation ATT pour l’enfance, centre d’accueil pour les enfants perdus de Mopti. Dans la vaste cour intérieure, la radio diffuse à fond un match de foot puis un vieux reggae des familles. On peut lire sur la pancarte :

« Informations du centre :
Date d’ouverture : 25/04/95
Nombre d’enfants en dortoirs d’urgence : 27
Nombre d’enfants ayant dormis au moins une fois : 1082
Retour en famille : 200
Parents venus au centre : 215
Cas de décès : 3 »

Nin’ a une sévère tourista depuis hier ; je passe les détails. On perd toute idée aristocratique de soi-même dans ces moments-là. Pour adoucir un peu sa peine, je lui chantonne « Les mots bleus », « Nights in White Satin » puis « Shelter from the Storm ».

Ce matin, ciel voilé, air marin, lumière blafarde, et l’incroyable beauté du fleuve qui traverse cette terre aride. Le Niger comme entité vivante. Les pinasses qui proviennent de Tombouctou déchargent des dalles de sel solidifié. Le garçon qui s’est improvisé guide et ne nous lâche pas d’une semelle nous explique que les pirogues sont enduites d’huile de moteur pour les rendre étanches.

On se sent bien à Mopti. Calme, espace, fluidité. On pourrait y vivre longtemps, je crois. Disons quelques mois. Seuls une guitare et un petit joint manquent à mon bonheur.

Un Touareg nous accoste de façon décontractée. Il a une tête sympa. Il roule les « r » de façon charmante et parle un français à la fois rudimentaire et distingué. Chaque syllabe est prononcée avec application. Il s’appelle Gada Mohamed Ali. Il est pinassier pour touristes, nous explique-t-il. Les gens sont tranquilles ici. Mélange ethnique réussi, nous dit Gada. Je prends en photo une pirogue noire qui glisse sans bruit sur le blanc Bani, un affluent du Niger, puis un tas de fagots sur la rive. Le mot « fagot » m’évoque la Chine où je n’ai jamais mis les pieds. Peut-être le prochain voyage.

Nin’ reprend rapidement des forces. La nature m’a dotée d’une grande faculté de récupération, me dit-elle dans un sourire. La grande santé nietzschéenne est son indépassable horizon.

Absorbé par la contemplation des rues bondées, de l’activité fluviale et des terres désolées aux abords de la ville, je n’ai pas écrit une ligne depuis deux jours. Je crois que je commence à savoir observer. Disons que je sais observer par intermittences. Alors c’est par courts fragments que je reprendrai l’écriture de ces feuilles de route.

la violence du soleil, les feuilles du grand acacia (ici ils appellent ça un balanzan) qui bougent à peine, dans la lumière du soir la poussière soulevée de l’immense plaine calcinée, l’adolescent qui pousse sa pirogue à l’aide d’un très long bâton, les nuages déchiquetés au crépuscule, l’homme qui jette son filet au milieu du fleuve, les reflets de la lune à la surface de l’eau

vivre éternellement dans le soleil

retrouver l’équilibre dans la lumière verticale de midi

« Le courage n’est pas de se venger mais souffrir pour réussir », inscrit au frontispice du restaurant Sigui à Mopti. Réussir à devenir qui on est, ajoutes-tu doucement.

Je ramasse une belle pierre ronde dans la rue. Comment décrire de manière la plus brute, la plus immédiate possible, le contact de cette pierre dans ma main, son poids ?

On négocie un très bel oryx sculpté bambara. On insiste un peu pour baisser encore le prix. « On va pas discuter comme les Sénégalais ! » nous lance le vendeur malien avec un sourire malicieux.

Mopti. C’est bien de rester plusieurs jours dans la même ville. Sensation grandissante de faire partie des choses d’ici, de commencer à être intime avec le monde qui nous entoure. Mais pour les gens d’ici, on a beau rester le temps qu’on veut, on demeure des touristes comme les autres. Impossible de se fondre complètement dans le paysage, impossible d’être n’importe qui. A longueur de journée on entend des : « Bonjour Toubab ! Bonjour Toubabou ! Toubabou ! Toubab, il va bien ? » Par un « donne-moi de l’argent ! » ou « donne-moi un bic ! », les enfants, toujours si enthousiastes malgré leur vie si rude, coupent court au dialogue qu’on essaie d’établir avec eux. Ce soir, la désagréable sensation d’être des bêtes de foire lâchées dans les rues de Mopti est sans doute accentuée par la fatigue du voyage.

Les parents pauvres confient leurs enfants au marabout du quartier. Chaque marabout « s’occupe » de trente à quarante enfants, des garçons en grande majorité. Il est censé leur enseigner le Coran. Le peu d’argent qu’il gagne provient de la vente de gris-gris. Alors, les marabouts font mendier les enfants pour qu’ils puissent subvenir à leurs besoins. Parfois ils participent à des travaux très durs comme porter des fagots ou piler le mil. Quand l’enfant ne ramène pas d’argent, leur Maître les « chicotte » comme ils disent par ici, c’est-à-dire qu’il les bat et qu’il les fouette. C’est pourquoi beaucoup d’enfants ne veulent pas revenir chez leur Maître. La fondation ATT pour l’enfance les accueille et les héberge. Des personnes travaillant pour le centre sillonnent pendant la nuit les rues de Mopti pour récupérer les gamins maltraités. Dans la cour intérieure de la fondation, j’observe les enfants orphelins, les enfants perdus de Mopti. Ils jouent calmement avec des bouts de ficelle qu’ils entortillent autour de leurs doigts. Ils mangent tous les jours du riz à la sauce tomate. Odeur agréable de bois brûlé et de poussière. Les enfants partagent équitablement le plat.

« C’est à leur demande qu’ils vont ici, m’explique un des animateurs du centre, ils sont nourris, logés, et ils apprennent un métier. C’est aussi à leur demande qu’il retourne dans leur famille. Tous ces enfants ne veulent plus entendre parler du marabout. Vous savez, il y en a qui viennent de Mauritanie. Des enfants rebelles à la religion. Certains n’ont pas 5 ans quand ils arrivent ici. » « Les marabouts s’occupent juste de montrer la voie de Dieu. C’est comme ça qu’on dit. Le reste du temps, ils contraignent et ils chicotent les enfants. Ils disent qu’ils leur apprennent la vie… Bien sûr ils ne sont pas d’accord avec notre action. Ils trouvent qu’on gâte les enfants ! » Gâter employé ici dans le sens d’abîmer, comme lorsque le conducteur du bâché nous avait dit : « le moteur est gâté »

Les parents savent parfaitement que leurs enfants sont obligés de mendier et qu’ils sont très régulièrement frappés par le très sage marabout mais ici l’apprentissage du Coran est obligatoire. Et puis eux aussi sont passés par là, alors…

Heureusement que l’association ATT commence à être connue. Les gosses des rues se refilent l’adresse.

On passe beaucoup de temps à observer, « à perdre notre temps » comme on dit en France, mais ce sera autant de temps gagné pour la suite, me rassures-tu. Du temps pour toujours qu’on revivra comme bon nous semble.

Les Peuls au nez aquilin, un cercle noir entoure la bouche, de lourdes boucles d’or au nez et aux oreilles. Ils sont les mystérieux « hommes rouges » dont l’aspect physique et la culture pastorale ont tant fait fantasmer les explorateurs occidentaux. On dit que les femmes peules sont les plus belles du monde, et c’est vrai qu’elles ont une présence incroyablement lumineuse. Selon l’Universalis : « L’origine du noyau humain autour duquel s’est formée l’« ethnie » peule est vraisemblablement à chercher chez les « pasteurs à bovidés » du Sahara préhistorique, dont l’aspect et le genre de vie, tels qu’ils apparaissent dans les peintures rupestres du Tassili, évoquent étonnamment ceux des Peuls nomades d’aujourd’hui. »

Ils passent un concert récent de Dylan à la radio. Le vieux maître réinvente étrangement (« massacre consciencieusement » estime Nin’) « I want you », « Just like a woman » et « Tangle up in Blue ». Dylan, Kerouac, Bouvier, Monfreid, Cendrars, London, Kipling et quelques autres m’ont amené jusqu’ici. Je ne les oublie pas. Mine de rien, je suis en train de réaliser un rêve. Je suis en train de vivre tout ce que tu m’avais si longtemps prédit.

Les femmes et les filles s’occupent de la cuisine, du ménage, de la lessive. De toute la journée elles n’arrêtent pas. On voit même des gamines de 7, 8 ans couper du bois. Toutes ces femmes ont le sourire, le regard fier et une démarche d’une élégance folle malgré une vie de labeurs.

L’éducateur malien du centre d’accueil : « Les Sénégalaises, elles savent tenir leur homme. Elles sont toujours souriantes et bien mises avec leur mari. Elles font bien la cuisine aussi. Et puis, elles sont très belles. Mais les Sénégalais disent la même chose de nos femmes, ils nous disent qu’on a beaucoup de chance. On jalouse toujours le voisin. »

Je parcours le minidico que j’ai emporté dans mes bagages, avec l’Antéchrist de Nietzsche et les Illuminations de Rimbaud (on pourrait être plus mal accompagné). Je ne connais pas de meilleure activité pour tromper le temps que de parcourir le dictionnaire. Je cherche les mots étranges ou aériens, les mots qui m’embarquent loin. Aphélie. Anoxie. Anorexigène (comme mon amour). Ascensionnel (comme mon amour aussi). Mon périhélie. Ton étoile. Certains mots sont des coffres forts qui contiennent tout un univers. C’est aussi le cas de certains noms de villes : Gibraltar, Aden, Arar, Java, Lalibela, Zanzibar, Ispahan, Tombouctou…

Je lis le Lonely Planet sur les mines de sel. La mine de Taoudenni est à 900 kms au nord de Tombouctou, soit 15 jours de caravane. Les Arabes et les Touaregs sont les maîtres. Les Bella et les Haratin sont les quasi-esclaves. Les quasi-esclaves gagnent 300 francs pour 6 mois de travail. L’oasis le plus proche est à trois jours de caravane. Les maîtres fournissent l’eau, les quasi-esclaves fournissent le sel. 2 dalles de sel valent 30 litres d’eau. Yann Arthus Bertrand a pris de nombreuses photos du Sahara vues du ciel, dommage qu’il n’ait pas pris de photos des mines de sel de Taoudenni.

Notre frêle pirogue glisse sur le Bani. On arrive à Kakolodara, un village bozos. Notre guide s’appelle Boubacar. Il nous a dit qu’il a 20 ans, on lui en donne à peine 15. Les Bozos sont un peuple de pêcheurs, « des hommes-poissons » comme nous dit Boubakar. « Ils immergent leur nouveaux-nés jusqu’à ce qu’il leur pousse des branchies » nous dit-il avec le plus grand sérieux. « La plupart du temps, ils vivent dans l’eau ou sur l’eau. » Je ne peux m’empêcher de penser aux Deep Ones, les Profonds de mon cher Lovecraft. Comme ils ont très peu de bois, les Bozos cuisent leur nourriture avec de la bouse de vache. Les femmes se baladent torse nu, le dos cambré, avec une désinvolture d’aristocrate. «  Les Bozos pêchent des nuits entières dans de grandes pinasses. Les garçons et les filles qui viennent de naître, ils les mettent dans les calebasse » nous explique Boubakar. « Puis ils mettent les calebasses sur le Banni pendant plusieurs heures. Si le bébé tombe dans l’eau, c’est qu’il n’est pas bozo ». Avec notre super guide, on va avoir du mal à démêler la part de légende et la réalité.

Le père de Boubacar est peul, sa mère est dogon. Je lui pose des questions sur les Dogons qui ont tellement fascinés les Occidentaux, conscient que là aussi j’aurais du mal à démêler le vrai du faux. : « Certaines fêtes dogons sont interdites aux étrangers, la plupart même. Quand les Dogons pêchent certains poissons, le capitaine sacré par exemple, l’étranger ne doit pas voir. Quand une fille a ses règles, elle doit aller pendant sept jours dans une maison spéciale. Le septième jour, elle revient en pleine nuit. Les hommes ne doivent pas la voir. » « Les Dogons disent que les Peuls sont leurs bergers. Les Dogons parlent beaucoup à leurs fétiches aussi. Ils offrent le sang des animaux quand ils ont des maladies ».

On expose à Boubacar le trajet qu’on a planifié pour visiter le pays dogon en quatre jours : Kani Kombolé – Teli – Eudé – Tabatolou – Benimatou – Bankas, puis direction le Burkina. Il nous conseille de visiter d’abord Djiguibombo.  « Si vous prenez un guide, faut pas qu’il vous raconte des salades sans tomate, parce que les étrangers, ils ont des grands yeux, mais ils voient rien. » Puis il nous explique qu’à Kani Kombolé, il y avait des Pygmées avant les Dogons. « Des Pygmées ? Tu veux pas parler plutôt des Tellem ? » « Non, non, des Pygmées. » Il serait pas en train de nous enfumer, le gentil Boubacar ? Et d’ailleurs qu’importe, pourquoi on ne s’inventerait pas, chacun de nous, nos propres légendes ? On écoute alors avec délectation la version inédite de Boubakar de la cosmogonie dogon : « La femme dogon était la femme du chef des Pygmées. Les Pygmées sont partis à la chasse. La femme dogon a montré aux Dogon les secrets des Pygmées, tous les secrets, les flèches et les pouvoirs des fétiches. Lorsque les Pygmées sont revenus de la chasse, tous les secrets avaient disparus. Les Pygmées vivaient de la chasse et de la cueillette mais les Dogons coupaient les arbres. Alors il n’y avait plus de fruits, et comme il n’y avait plus de fruits, il n’y avait plus d’animaux non plus. Les Pygmées ont dû partir. Ils sont partis en Guinée et au Ghana. » « Vous savez, les Dogons, ils n’ont jamais été asservis. Ils ont toujours vécu en haut de leurs grottes. Un Dogon se tuerait plutôt que d’être esclave. »

On arrive au campement touareg. Boubacar : « C’est parfois le combat entre les Touaregs et les Peaux Noires. Mais les Peaux Noires sont volontaires. C’est la tradition. Ils ne s’échappent jamais. » On voit les esclaves laver le linge le long des berges. Ils vont et viennent. Il se baladent tranquillement, apparemment libres.

« Ils savent que leurs enfants seront les esclaves des enfants de leurs maîtres, nous dit Boubakar. Les esclaves se marient entre eux. Lorsqu’ils se marient, ils peuvent demander à leur maître de vivre ailleurs. Le maître accepte ou non. Si l’esclave est parti vivre ailleurs et que le maître lui demande de revenir, l’esclave revient. Il est obligé de revenir. L’esclave accepte tout ce que dit le maître. »

Boubacar nous parle ensuite de l’imam de Djenné qu’on a brièvement rencontré et qu’on n’a pas pris en photo parce que ça coûtait trop cher. On avait écourté l’entretien car il était malade. « Il est très très connu, cet imam. Au Sénégal aussi, en Mauritanie. On vient le voir pour trouver de l’argent, du travail. Il donne des gris-gris, des gris-gris très puissants et très chers. L’imam de Djenné est un très grand marabout, vous savez. Il est le plus connu du Mali. Il a de très grands pouvoirs. Les Bozos, eux, ils ont des petits pouvoirs. Par exemple ils chantent sur la rive pour faire sortir les hippopotames de l’eau, et puis ils les font re-rentrer dans l’eau. Alors que l’imam de Djenné lui, il arrive à disparaître, comme ça ! (Boubacar fait claquer ses doigts) et cinq minutes après, il est à Tombouctou ! Mais il y a beaucoup de gens qui ont des pouvoirs. Par exemple : les Nigérians arrivent à Mopti, ils te serrent la main. Cinq minutes après, ils te serrent les testicules puis ils les font disparaître ! D’autres Nigérians arrivent. Si tu donnes l’argent, on te fait réapparaître les testicules. Pour se venger, les gens de Mopti ont frappé à mort des Nigérians. Certains ont donné l’argent. Les couilles sont réapparues ! » Il poursuit, un ton plus bas, et s’adressant à moi seul : « Il faut que je te dise, tu sais les Sénégalais, ils sont un peu racistes. Ils parlent toujours de leur histoire avec les grands-parents qui étaient colonisés. Moi je dis que tout c’est du passé, mais eux ils en parlent toujours. Mais tu verras, les Burkinabés eux ils ne parlent pas de ça. Ils aiment bien les Blancs. J’ai même vu des Burkinabés qui me demandaient : est-ce que tu sais où se trouve mon Blanc. C’est comme ça qu’ils s’expriment, les Burkinabés ! »

De toute la journée on échange à peine une parole avec Nin’, mais on en ressent aucune gêne. On se connaît par cœur à présent.

Avec le temps, je me suis rendu compte qu’elle était incapable de mentir. On ne se ressemble pas tant que ça, finalement.

Photos : Virginie Boillet

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