Nouadhibou – Choum

Andreas est quelqu’un de loyal, franc, sincère, attentif et généreux… ça ne court pas les rues. On est tristes de le quitter. Dans ce paysage désolé, sa présence rassurante nous décontractait le cœur, comme un menuet de Mozart.

Pour notre dernier soir ensemble, on le rejoint dans la Merco où il a l’habitude de passer ses soirées. Il écoute sa cassette de REM en fumant joint sur joint. À trois dans la voiture à fumer en continu, l’atmosphère s’opacifie rapidement. La réalité change d’aspect. Andreas baisse le volume. Sa voix calme et caverneuse remplace celle aérienne de Michael Stipe : « Toute ma jeunesse, j’ai rêvé de l’Ouest. J’étais persuadé que, de l’autre côté, c’était le bonheur total. Mes rêves étaient plein de couleurs… tout était si triste et si gris à Varsovie. Alors, quand j’ai réussi à passer de l’autre côté, j’étais fou de joie ! Je me souviens de cette impression de liberté infinie. Tous les chemins s’offraient à moi. Il suffisait de travailler pour avoir accès à tous les plaisirs de la terre. Ça me semblait tellement merveilleux. Vraiment à l’époque, l’Occident représentait le paradis pour moi. J’étais encore jeune et fort, ce qui m’arrivait et l’idée que je me faisais du futur, tout ça redoublait mon énergie. Alors j’ai bossé comme un fou, pour avoir la maison, la voiture, la femme, comme dans les publicités ! Mais tout ça ne m’a pas donné les joies que je prévoyais, c’était même assez minable par rapport à mes rêves de gosse. Ouais… c’est étrange le monde de l’enfance… ça doit être pour tout le monde pareil. Avec le recul, cette vie que je détestais tant quand je vivais de l’autre côté, c’est celle qui m’a réservé mes plus grandes joies. Par exemple le fait de sentir une orange, de l’éplucher lentement, de la manger très doucement, quartier par quartier… J’arrive à en parler, à exprimer un peu ce que c’était, mais je suis incapable de revivre le plaisir inouï que je ressentais à l’époque. Maintenant, après une journée de boulot, je trimballe mon cadi dans les allées du supermarché, je passe à côté de centaines d’oranges, ça ne me fait plus rien. Je me sens tout sec. J’aimerais revivre l’attente, le désir que c’était, le caractère exceptionnel que ça me procurait de déguster une orange… mais je n’arrive pas à retrouver cette sensation unique au milieu du centre commercial, entouré de tous ces milliers de produits. Je crois que, malheureusement, ça a foutu le camp. L’habitude de la profusion, le déluge continuel de publicités, les jours indistincts qui s’enchaînent : tout ça a tué le goût. Pourtant ça faisait tellement partie de ce que j’étais, und jetzt ist es weg ! Maintenant je n’ai plus que les mots pour me souvenir. » Il marque une pause, se roule un autre joint. « Maintenant que je me suis intégré à l’Occident, je ne pense plus qu’à partir toujours plus loin en Afrique ou en Amérique du Sud. Plus je suis éloigné de la société de consommation, plus je suis heureux… C’est la vie ! (en français dans le texte). Mes rêves se sont inversés. Avant, c’est dans les grandes artères des villes occidentales que je me baladais quand je rêvais (je voyais à peu près à quoi ça ressemblait grâce aux rares cartes postales que j’avais réussies à récupérer). Maintenant j’ai des rêves de destruction, d’explosions : je vois des magasins, des usines, des buildings qui s’écroulent. J’ai notamment un rêve qui revient sans cesse. Il s’est maintenant gravé dans ma mémoire. Au premier plan c’est rempli de panneaux publicitaires. Dessus y a marqué : « Achetez ma Connerie ! », « Non, achetez la mienne ! », « Trois Machins pour le prix de deux ! », des trucs du genre. Derrière les panneaux, on aperçoit des gratte-ciel. Ils bouchent la vue. J’ai la sensation d’être écrasé par tous ces buildings. Ensuite j’entends des gros Boums qui se répètent à intervalles réguliers. Ça fait un bruit terrible. Je vois alors d’énormes boules de feu au-dessus de l’horizon ». Andreas fait de grands gestes circulaires, je commence à avoir le tourni. « Aussitôt après, les immeubles s’écroulent un par un… c’est un spectacle incroyable, assez fascinant. Et tout ça va très vite, comme un château de cartes qui s’écroule. Enfin, quand il ne reste plus rien debout, je m’approche de l’espèce d’énorme colline qui s’est formée avec les ruines des immeubles. Il n’y a personne autour de moi. Je suis seul au monde et je me sens tout joyeux, tout léger. J’ai presque l’impression de planer au-dessus des décombres. Je vois des restes d’ordinateurs, des dizaines de boîtes de conserve éventrées. Heureusement je ne vois pas de cadavre. Je respire des trucs pas net aussi, des odeurs de plâtre mêlées à des odeurs de cramé. Ça prend à la gorge. Et puis y a aussi une odeur très désagréable, une odeur rance, comme s’il y avait de la bouffe qui moisissait quelque part. Je me dis alors que c’est pas bien grave, que ce monde était déjà très, très vieux, que c’est normal que tout s’écroule si vite. C’est à ce moment-là qu’au loin, j’entends des cris et de drôles de chants. Je descends la montagne de décombres pour me diriger vers les chants. Ce sont des espèces de chants indiens, ça fait un truc du genre : Héyéééwouahyaaa… Héyéééwouahyaaa, vous voyez ? Je distingue des silhouettes à l’horizon, ce sont des Indiens qui dansent autour d’un brasero. Ça crépite et ça pète au-dessus du feu. Je veux courir pour les rejoindre mais je suis écrasé par la chaleur. Comme si j’avais un poids sur les épaules. Chaque pas demande un effort incroyable. Tous mes gestes sont super lents. Je me réveille toujours avant de pouvoir les rejoindre. Je sais plus bien si je m’évanouis ou non à la fin du rêve. »

C’est vers la fin de son récit que j’ai commencé à me sentir mal. La voiture enfumée, l’odeur de shit, la chaleur dans l’habitacle, tout ça me fait rapidement basculer. Mon T-shirt est trempé, je m’éponge le front lentement (mon bras est tellement lourd et gourd), je me force à respirer profondément pour que ça passe, mais rien n’y fait, je sens que je vais gerber. J’ai toujours bien supporté l’herbe, mais c’est aussi sans doute la fatigue accumulée, la bouffe mauritanienne. Je suis parfaitement le récit d’Andreas, je suis même pour ainsi dire entré dans son rêve : j’assiste à la destruction de la ville, je survole avec lui le paysage d’apocalypse, je sens les odeurs acres et rances, et tout ça bien sûr est loin de me soulager. Je suis absolument incapable d’aligner deux mots en allemand. J’ânonne bêtement des ya ya ya qui répondent aux ululements des Indiens, et soudain la soupe acide m’envahit l’œsophage, elle afflue dans la gorge, m’emplit la bouche, je sors en trombe de la bagnole, les joues gonflées de vomi, et vlaf ! J’étale une galette au milieu de la cour plongée dans l’obscurité. Tout le couscous du midi y passe, c’était le seul repas consistant que j’avais fait depuis deux jours. Nin’ et Andreas se marrent.

18/11/00 : Nouadhibou toujours. Longue attente devant le bâtiment en béton, qu’on a d’abord pris pour un bâtiment désaffecté et qui sert en fait de gare. Je regarde le ciel blanc. De temps à autre, il pleut quelques gouttes. J’ai beau chercher, y a pas grand-chose qui me parle ce matin. Impression de coaguler, de me sentir à rebours. Peut-être, déjà, la hantise du retour qui se fait sentir. Mec, ça sert à rien d’écrire des banalités pour te donner l’illusion d’une quelconque exploration. À l’heure de la prière, une dizaines d’hommes en tuniques bleu s’agenouillent près des rails. Ils penchent le buste jusqu’à ce que leur visage touche le sable blanc. Lorsqu’ils se relèvent, la mine grave et concentrée, ils ont un rond de sable sur le front et sur le nez. Cette vision nous déride un peu.

Arrivée du train : les passagers s’installent sur les deux longues banquettes en bois. Ils étalent des couvertures par terre. Certains nous examinent longuement.  « Ils sont gentils mais ils sont sauvages » m’explique un barbu souriant qui s’est assis à côté de moi. Nin’ demande l’autorisation de prendre en photo un bébé qui est en train de mordiller un quignon de pain. J’aime la regarder s’approcher doucement de l’enfant, lentement se faire admettre par la famille et capter la vérité du moment. Battements de cils rapprochés, éclat du regard, tic au coin de la bouche avant d’appuyer sur le déclencheur. Clic ! Le hasard de l’instant n’est qu’une autre forme du destin.

Mon voisin, le barbu souriant, se présente : il s’appelle Sama. Il me dit que notre train fait trois kilomètres de long. Sur son conseil, je me penche à la fenêtre lorsque le train amorce un long virage. Le spectacle est impressionnant : on ne distingue pas la tête du train : au bout d’une très longue courbe, la fine rangée noire des wagons de marchandises s’évanouit dans l’atmosphère humide et la poussière blanche. Je ferme les yeux, tente de mémoriser le paysage. Des petites dunes rondes forment des boursouflures incongrues. Elles rompent la monotonie de la plaine immense. La voie ferrée longe la frontière entre le Maroc et la Mauritanie. Sama, décidément très liant, me montre les postes de frontière au nord : « Y a pas de relations commerciales entre les deux pays, mais des caravanes passent clandestinement par-là, elles revendent des cigarettes et du tabac au Maroc. » J’ai la tête vide, je ne sais pas comment relancer la conversation. Au bout d’un moment, je lui demande comment se nomment les touffes d’herbe qui parsèment la plaine. J’oublie aussitôt le nom arabe qu’il me donne. Le sable sur les rails provoque de longs grincements stridents. Je m’étonne de voir les bébés, assis ou allongés sur les couvertures, si paisibles durant ce trajet d’une douzaine d’heures. Je me souviens de nos bébés occidentaux, petites crevettes dorlotées, qui dans nos confortables TGV braillent sans cesse.

Sama me parle maintenant de sa troisième femme : «  ça ne colle pas avec elle ! Elle reste les bras croisés à regarder les bonnes bosser toute la journée. C’est moi qui ramène tout l’argent ! » Il me parle d’un de ses amis qui « a réussi à épouser une Espagnole. Il fait maintenant la navette entre l’Espagne et la Mauritanie. » Il m’en parle comme s’il s’agissait de la vie idéale. « Moi aussi, j’aime beaucoup les Occidentales, parce qu’elles travaillent comme des hommes ! Ça me dérange pas d’être avec une divorcée. La différence de religions me pose pas de problèmes. Vous savez, je suis même prêt à divorcer de ma femme actuelle si une femme française me le demande. » Une demi-heure plus tôt, il m’a pourtant expliqué l’importance de la fidélité en amour pour les Musulmans. Il m’avouait qu’il avait lui même déjà divorcé deux fois (je ne savais pas qu’on divorçait autant dans le coin), mais que désormais ce n’était plus pareil : il est devenu très pieux. Je me tourne vers Nin’ : elle hésite à prendre sa photo. Elle change d’objectif, s’approche discrètement de l’enfant qui est en train de téter… Ah, elle s’est aperçue que je l’observais. Elle esquisse un sourire. Je suis en manque de larmes et de rires, je crois. En manque de désir. Peur de ne plus avoir grand-chose à célébrer. J’aimerais écouter Cortez the Killer de Neil Young, avec façon d’étouffer le rugissement de sa guitare, de rester au seuil de la colère, j’aimerais l’entendre chanter avec sa drôle de voix « the secrets of the world… » « Qu’est-ce qui se passe ? Vous m’écoutez ? » « Oui, oui, je vous écoute… » Je l’avais oublié, celui-là. Sama ne m’a toujours pas lâché la grappe. Bien entendu, comme beaucoup de monde par ici, il voudrait que je lui trouve une Française. « Même vieille ! » me dit-il en riant. « Même grosse ? » « Ah mais oui ! En Europe vous n’aimez pas les grosses mais nous on les aime beaucoup ! Pourquoi ? Vous connaissez une grosse qui serait intéressée par moi ? » « Non, non… je disais ça comme ça. » Finalement cette conversation a réussi à m’égayer quelque peu.

train sourire Gwen

train vers Adrar

Mauritanie

Photos : Virginie Boillet

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