Palmarin – Kaolack – Pays Bassari

12/01/01 : Palmarin. Ça commence à venir, on commence à oublier, à être ailleurs, là où personne ne nous attend. Au lever du jour, on écoute le bruissement des palmiers, le fracas des vagues, le ressac qui évoque tour à tour la mémoire et l’oubli, l’amour et la haine (ces deux-là qui étrangement viennent du même mouvement, de la même soif). On sent la densité de cette végétation qui rampe autour de nous. On observe avec toute l’attention dont on est capable (le bide est dans un sale état depuis hier) les pélicans danseurs, les cigognes noires, les flamands roses, les crabes violonistes. Continuez la valse sans nous, vous gênez pas pour nous éliminer de vos calculs, plus rien ne nous pèse ! C’est notre dernière journée de plage, notre dernier bain tous les deux. Dans l’océan, on retire nos maillots de bain pour se sentir encore un peu plus libre. Étendue sur le paréo, tu es maintenant toute offerte au soleil. On va rester jusqu’au bout, me dis-tu. Tu as raison, on va regarder le soleil se noyer au ralenti dans l’océan. Je t’ai dans la peau, Nin’, plus que jamais. Tu es venue sur le tard. J’étais en train de tout oublier, j’étais vide, au bout du chemin. Je commençais à mal tourner. Tu n’avais qu’à sourire pour me sauver, et tu m’as souri. Ça peut paraître étonnant mais notre très grande promiscuité depuis le début du voyage n’a en rien épuisé le désir initial.

13/01/01 : Sommeil farfelu jusqu’à l’aube. Au réveil léger vertige, mais le ventre va mieux. Une joie sans raison m’envahit. J’embrasse absurdement mais avec une réelle ardeur l’écorce d’un baobab. Besoin de m’accrocher à quelque chose dans le mouvant. Je chancelle entre rêve et réalité le reste du jour.

Attente si interminable qu’elle en devient irréelle d’un taxi, au milieu de nulle part. Des babobabs béats semblent nous observer à distance. Un âne se frotte la panse contre l’un d’eux. Je griffonne sur mon carnet pour que le temps passe plus doucement. Je griffonne des seins et des culs. Ils se démultiplient sur la feuille de papier. Le goût de l’infini probablement. Un gamin venu d’on ne sait où traverse le chemin quelques secondes avant le passage d’un 4×4 lancé à toute bombe.

Tu cherchais quoi ? A te confronter au réel ? La plupart du temps, tu baignes dans une douce torpeur et laisses galoper ton imagination, surtout quand le ventre est vide.

Ici comme là-bas, tu te nourris de mythes. Le réel, on se l’invente comme on peut.

Kaolack, comme un hiver lourd. Un moustique me suce l’épaule. La flemme de le chasser, tout de même une claque puis têtage de l’épaule de Nin’, puis sa bouche entr’ouverte et ma main sur son cœur qui bat.

Dans le bus tape-cul, gros plan sur les trois marabouts au sourire bienveillant pin-upés sur le par-soleil, au-dessus du chauffeur. « Allah is one », « Allah is the Greatest », « Dieu est à côté de moi » nous assurent les autocollants à côté.

Traversée de jolis villages entourés de palissades. Charmante houppette au sommet des toits de paille. Des vieillards alanguis au pied d’un arbre à palabre, des enfants qui jouent à côté. On s’y arrêterait bien. Ce qu’on capte du fugitif. Entre les baobabs et les plantes grasses, j’imagine que les herbes calcinées sont des champs gorgés d’orge. Notre bus double dans un nuage de poussière un Don Quichotte au regard ahuri chevauchant un Rossinante rachitique comme il se doit.

Le soir tombe. « La nuit, les phares éblouissent. Les voitures sont belles. Le monde est plus grand. » me glisse doucement le jeune passager à côté de moi, comme un secret.

Dans le bâché, serrés contre moi, deux passagers au regard vide. Trajet interminable. Une camionnette caméléon bourrés d’héroïques militaires français au crâne rasé (qu’est-ce qu’ils viennent foutre ici ?) nous double à toute blinde, et comme toujours les biquettes le long de la piste rouge, et comme toujours Bob Marley en fond sonore. Droit devant, mirage mobile d’une route inondée, alors qu’il n’a pas plu depuis des semaines. Nin’ sent le baume du tigre. Ses iris couleur du ciel. J’aime ces endroits où on ne fait que passer. Rester dans le fugitif. Gommer la vision dès qu’elle s’affirme avec trop de force.

Parce qu’il faut essayer de ne rien omettre de ce voyage, je recopie ici les propos féroces d’un ancien tirailleur sénégalais, rencontré sur le bord d’une piste pratiquement impraticable, lors de l’arrêt du bâché : « J’ai servi dans l’armée française jusqu’en 1960. J’ai été gradé avant tous les autres. S’il y avait un nouveau vote pour l’indépendance, je voterais pour la France ! Moi j’ai été un vrai militaire. Un homme, c’est fait pour tuer. J’étais à Constantine pendant la guerre. La vraie guerre, c’est les têtes écrasées, les bras et les jambes sectionnés, les ventres ouverts. Si t’as pas vécu ça, t’es pas un vrai militaire. Moi j’ai égorgé des femmes. On n’avait pas le choix. Les Algériennes, elles étaient très dangereuses, très méchantes. Elles attiraient les militaires français (c’est normal, ils étaient loin de chez eux, ils avaient besoin de femmes) et ils se faisaient égorgés lâchement par des complices des femmes dans une ruelle sombre. C’est pour ça qu’il fallait s’attaquer aussi aux femmes. On n’avait pas le choix. Mon père était tirailleur pendant la première guerre mondiale. Il est même retourné en 39, et puis il a été blessé au bras. Il a fini garde républicain. Et puis il est mort. Moi j’ai pris sa suite. J’avais les papiers, tout, c’était normal d’aller dans l’armée. J’ai beaucoup, beaucoup appris avec les militaires français, vous savez. Dans l’armée sénégalaise, ils ne savent rien. Si je pose deux ou trois questions aux caporaux ou aux sergents, ils ne savent pas me répondre. Ils ne connaissent pas la discipline. Mon père me le disait : c’était mieux quand la France nous colonisait. Les choses fonctionnaient bien à l’époque. Aujourd’hui, tout est cassé. Cassé ! On est indépendant mais qu’est-ce qu’on a gagné ? »

La terre disparaît sous la verdure. C’est dans une forêt solognote qu’on pénètre : même terre noire recouverte de feuilles mortes, même feuillage vert foncé et argenté. On se laisse engloutir par notre passé.

16/01/01 – Sikilo : La mère et les deux filles préparent le déjeuner. La plus jeune des filles épluche les oignons, la mère les découpe, la fille aînée les pile. Gestes délicats, précis. Personne ne parle. Juste le bruit humide des oignons qu’on découpe et qu’on écrase, et le bruit mat du pilon contre le bois. Corps si menu de la plus jeune fille qui tient un couteau disproportionné. Casseroles de riz sur braises rougeoyantes. Derrière elles, assise sur un minuscule tabouret, une femme torse nue nettoie le linge dans une bassine. Suis absorbé par la contemplation de sa poitrine imposante qui s’agite furieusement. Puis je reviens au sourire complice des deux sœurs, à la légèreté de leurs gestes. Sur ma gauche, une allée ombragée à la française. On m’a expliqué que les arbres des Indépendants servent à fabriquer la quinine. Je note tout ça comme preuves minuscules du réel. Par ces notes j’espère aussi pouvoir revivre cette scène un jour, dans un futur lointain. Vieux et usé, je me fabriquerai des souvenirs pour me réchauffer l’hiver. Je feuillette le journal local pendant que Nin’ se prépare. Je lis sur une annonce : « Je suis jeune, mon avenir est précieux. »

Effaré de voir même certains adultes m’aborder par un « donne-moi un cadeau » on-ne-peut-plus agressif. Ce sentiment d’agression, ça vient aussi de moi, de ma solitude obstinée qui s’accorde mal avec l’ambiance générale.

Autocollant collé sur le tableau de bord du taxi : « Pas d’argent, pas d’amis. » Ici tout est brut de fonderie. On s’habitue aux : « Pousses-toi de là ! Donne l’argent ! Allez, mets les bagages ! ». « C’est pas bon ça, tu vas payer un supplément ! » Ils se gueulent dessus tant qu’ils peuvent. Ici y a pas de « s’il te plaît ». C’est comme ça. Disons qu’ils empoignent le réel à pleines mains.

Réveil aux cris des coqs. Ballade en haut de la colline pour contempler la levée du gros soleil rouge. Je croise un gosse cartable sur le dos qui me salue. Il est à peine sept heures. Ça va ? Ça va. T’as 50 francs ? Perd pas le nord celui-là. Des hommes au bord du chemin écoutent les nouvelles sur leur radio portative. Le soleil vire au jaune. Il n’y a plus qu’un faible halo rosé quand j’arrive tout en haut.

18/01/01 – Pete : j’écris sur la place du village, à côté d’un morceau de bois en combustion qui réchauffe deux types. Je regarde autour de moi : un bœuf sévèrement corné passe devant mes yeux. Il s’arrête, se tourne vers moi. Il me jauge, dirait-on. Je sais bien, mon gars, je dois avoir une sale gueule ce matin. Puis il repart accomplir lentement et lourdement sa journée de bœuf. Un lézard à mes pieds gigote, se tortille et lézarde à peine ai-je bougé l’orteil. Juste derrière picore consciencieusement un coq. De temps à autre il tend le cou et s’égosille à réveiller tout le quartier. Une grâce à assister quasi immobile au lent éveil du village. Entre deux cases, un bouc noir tente de coincer une chèvre alors que ses trois petits la réclament à petits cris. Le bouc parvient à peine à lui renifler l’arrière-train malgré tout l’effort déployé. Soudain la chèvre s’immobilise, les jambes arrière sensiblement écartées. Le bouc lui aussi stoppe sa course. J’aime imaginer qu’il n’en revient pas. Il a le regard obsédé, la gueule entrouverte, et donne des coups de langue dans le vide. Son museau s’approche lentement, très lentement du sexe de la chèvre. Elle semble avoir maintenant capitulée. Pourtant, le cou tendu et le regard plissé, le bouc se méfie toujours. Et il fait bien de se méfier car brusquement la chèvre redémarre sa course agile et le bouc ne peut qu’haleter à sa suite.

J’entre chez un épicier. La forme est revenue. J’ai même envie de parler avec la terre entière. Je commence par les salutations d’usage :

– Ça va ? – Ça va. – La famille ? – Ça va bien. Et vous ça va ? – Ça va, merci. La vie est belle ? – Un peu. – Comment ça ‘un peu’, ça pourrait être mieux ? – …Oui – Et comment ça pourrait être mieux ? – Avec l’argent. – Ah oui, bien sûr, l’argent… Qu’est-ce vous feriez avec plus d’argent ? – J’aurais une plus grande boutique, je suis commerçant. » Puis il me présente sa Grand-mère, 85 ans dont 45 ans de colonisation, précise-t-elle dans un demi-sourire.

Je palabre avec qui veut de moi, on cause de tout de rien. Ici aussi, religion et économie sentent la radio et les discours prédigérés. Mais au moins les corps ne sont pas formatés comme là-bas.

« De l’argent, plus d’argent, il me faudrait plus d’argent ». Ils me parlent de la France, ils aimeraient tous y aller bien sûr, s’ils avaient assez d’argent. Je leur dis qu’ils ne pensent qu’au fric en France. Quel con, évidemment qu’ils ne pensent qu’au fric, c’est bien pour ça qu’ils veulent y aller, pas pour le climat !

13h, plus de 30° à l’ombre. Le promeneur divague sous le soleil d’Afrique. En face de lui, une station-service équipée de deux elfes noirs. Son regard est fixe. Des tâches de lumière passent devant ses yeux. Les jambes tremblent toutes seules. Le promeneur secoue les pieds pour se débarrasser du tremblement. Fringale, hypoglycémie. Bizarres ces crises, cette faim qui sans crier gare le fait tituber. Il s’y est habitué, il l’apprécierait presque. Je m’appelle Bout-de-bois-rongé. Je suis en ignition permanente. Au plus près de la flamme. Le promeneur a repris les pompes par série de 20 pour se maintenir en forme. Ce sera physique le Mali, se dit-il.

Ce matin, balade particulièrement éprouvante en bicyclette dans le pays Bassari. Pas assez d’eau et soleil de plomb. Dans une petite boutique, on achète une grande bouteille de coca (pas de bouteille d’eau) qu’on vide en deux secondes. À notre arrivée au village, une ribambelle d’enfants nous encercle. Les gosses improvisent un carnaval burlesque. On s’assoit sur un tronc d’arbre et on les regarde danser autour de nous. Au bout de quelques minutes, c’est l’illumination, une illumination qui nous fait sortir du temps. On lève les voiles un à un en agitant les bras pour accompagner la danse des gosses. Joie spontanée, folle, irrésistible.

Jours heureux à force de ne pas chercher le bonheur. On le sait, la joie ne s’obtient jamais sur commande.

Ce soir, conversation qui se prolonge jusque tard dans la nuit. Dehors un guitariste et un joueur de djembé accompagnent sans le savoir notre tranquille causerie . Les guitaristes ici accordent systématiquement leur instrument sur les premières notes de Redemption Song. La musique nous maintient en vie. Sans elle, le temps se fait visqueux. Tu me parles de ta voix chuchotée. En France, tu te souviens, on s’était habitués à l’enfermement quotidien. Ça nous apportait un certain confort. Plus facile de se complaire dans le malheur que d’apprendre à être libre. Ça prend du temps d’être libre, ça fout la frousse.

Pays Bassari toujours, on part à la découverte de l’Afrique intérieure. On s’approche du Sahel. Je regarde à la fenêtre de l’hôtel. Herbe jaune-incendie, et toujours ce ciel intact. L’impression de se diriger peu à peu vers les calmes déserts, peut-être aussi les mirages. Nos sandales couleur ocre côte à côte. Feuilles verlaine, manguier et peuplier sur cendre. C’est un pays de mangrove et de latérite. Pour créer un périmètre de sécurité, ils provoquent des incendies autour des villages. On se balade sur les terres incendiées. Cratère blanc, cendre argentée. Nin’ colle son objectif à la fumée, traque les morsures, capte les nervures consumées, les gouffres, les griffes, les plis calcinés-envolé, puis grille sur moi la moitié d’une peloche.

Ils ont des claquements de langue plein la bouche. Des mots incohérents sortent de la mienne tandis que Nin’ garde son léger sourire au coin de la sienne.

Le cercle s’agrandit, chaque nouveau point vacille dans le vide, on a trouvé l’angoisse qui nous tient debout. Les termitières hautes de deux mètres grouillent de maïs, de mil et de riz. À quand notre retour dans la grande termitière, la zone de contrôle et d’asphyxie ? Tu verras, Nin’, on calmera notre angoisse dans le salariat et la propriété foncière.

Iwol : femmes torse nue, seins ratatinés, 100 F la photo, nous disent-elles. Non merci. Fatigue.

Piste de terre battue et de poussière vers les cascades de Dindéfolo. Lancé sur la route, j’écoute le crissement onctueux des pneus. Défilement d’arbres à l’écorce sombre, sans feuille, des fleurs rouge vif uniquement. Oui, on aura déjà eu ça, ce voyage en supplément, miraculeusement.

Ibel : village en contrebas d’Iwol. On fait la connaissance d’enfants prenant plaisir à jouer avec nous. Pas de « donne-moi l’argent ». Ils nous offrent l’eau et le pain de singe avec le sourire. On goûte à cette drôle de meringue. Ils s’en barbouillent le visage. Prennent deux bouts de bois qu’ils frottent l’un contre l’autre en rythme et poussent en chœur de drôles de cris.

Tu me parle de la noblesse des déshérités, de la noblesse naturelle des femmes bassari. Souplesse, légèreté et endurance de ces femmes escaladant à pieds nus la pente raide qui mène au village d’Iwol en tenant un coq à la main, un sac de riz sur la tête. Admirer la noblesse, le courage et la beauté, voilà ce que je ne savais plus faire avant toi.

Pays Bassari : collines de savane, paysage pubescent. Et les « bâtons de choupa choups » plantés dans le nez des Bassari, comme nous le fait remarquer malicieusement Johan.

Nin’ rit comme une enfant. Elle a le rire le plus frenchy qu’on puisse imaginer. Un rire comme un scandale.

J’aime l’étrange solitude avec elle. Elle sait réconcilier le superflu avec le nécessaire.

Obscurité. Je sniffe sa peau parfumée. Miel, vanille et pain chaud, avec une pointe poivrée quand viennent les grosses chaleurs. Garder cette odeur toujours avec moi. Entre nous un démon impossible à calmer.

Est du Sénégal : Grand Désert au bord de la nuit. Grande Forêt au bord de la nuit. Grande Savane au bord de la nuit. Je marche sous le soleil dans le silence. Sur ce chemin d’aventure, j’ai comme l’intuition de la longue rhapsodie que j’écrirai toute ma vie, qui ne prendra fin qu’avec moi et qui sera l’unique image que je laisserai.

Comment conquérir sa liberté ? Comment retrouver la fantaisie du jeu ? Je suis en voie de naître. J’ai tout le temps du monde devant moi. Ce voyage m’a appris la patience.

Malade comme un chien. Pas dormi ces 2 dernières nuits. Teint jaune, front brûlant. Foie tué. Plus de mots. Cerveau déficient. Au réveil une mouche impudente à la commissure des lèvres. Mon corps déjà cadavre. Brûlé mes dernières cartouches. Envie d’abandonner la partie, tranquillement, sans révolte, de retourner doucement aux rêves que je n’aurais sans doute jamais dû quitter.

J’ai chopé la jaunisse, qu’il paraît. Hépatite B. Trois jours au lit à se vider. Délires impossibles à retranscrire. Je me remets lentement. Des bruits dehors depuis le lever du jour. Ça castagne sévère dans la rue. D’adorables gamins ici, et deux rues plus loin de vraies crapules, m’explique Nin’. Hâte de remettre le nez dehors.

Faiblesse du corps qui oblige à l’humilité.

Proverbe sénégalais entendu aujourd’hui : « Celui qui te prête des yeux te demande toujours de regarder où il veut. » On essaiera de s’en souvenir.

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Photos : Virginie Boillet

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