Saint-Louis – Touba

05/12/00 : Saint-Louis du Sénégal. Saint-Louis est la plus ancienne ville d’origine européenne d’Afrique de l’Ouest. Elle a été fondée en 1659. D’abord comptoir commercial puis port colonial. Capitale de l’A.-O.F (1895), puis du Sénégal (1902), St-Louis est maintenant simple chef-lieu de région. Voilà pour la présentation officielle.

Les pêcheurs et leur pirogue, leur bouffe, leur gris-gris sont embarqués dans des cargos coréens ou espagnols. Ils sont lâchés dans les eaux territoriales de l’Angola, de la Sierra Leone ou de la Guinée Bissau. Ils pêchent là-bas pendant 10, 15 jours, avec des lignes de 300 à 400 mètres ou bien avec des filets. On fait la connaissance de l’un d’eux. « Comment tu t’appelles ? » « Matar, c’est un des nombreux prénoms du prophète. ». Il me dit que dès que ça mord, il sait aussitôt de quel poisson il s’agit. Puis il m’explique comment il a appris le métier à son fils, qui n’était alors âgé que de six ans : « On est tous les deux sur la pirogue. Je jette ma casquette à l’eau et je lui dis : va la chercher ! Alors il plonge aussitôt dans l’eau, il nage pour la récupérer, et au moment de revenir, au moment de remonter dans la pirogue, je mets le moteur et je le force à nager, oui, je force à nager jusqu’à ce qu’il voit sa mort… Eh oui, je sais, c’est cruel, mais faut avoir du cœur pour pêcher. Et pourtant, c’est malheureux mais on gagne rien… ».

Matar est cash quand il nous parle de ses relations avec sa femme : « Ah, c’est compliqué avec les Sénégalaises, vous savez, très compliqué. Ce qu’elles veulent c’est des boubous à 50 000 FCFA, pour être belles devant leurs copines. Quand tu comptes la nourriture pour la famille, les fournitures scolaires, le paiement du médecin quand les enfants sont malades, c’est impossible, impossible ! Alors les Sénégalaises, elles vont baiser ailleurs. Y a même des jeunes filles qui ont leur carte, oui, leur carte de santé, comment ça elles peuvent se prostituer. Elles sont encore à l’école mais elles sont des putains, oui vraiment c’est grave… » « Vous savez, les pêcheurs, ils meurent à gogo, je me souviens très bien, mon meilleur ami, était assis juste derrière moi. Il a sorti une cigarette Dunhill d’un sachet en plastique qui protégeait son paquet. Je me souviens, je lui ai dit qu’en pleine mer, on ne doit fumer que des cigarettes fortes, des Camel, ou bien des Gauloises sans filtre, mais pas des Dunhill. Juste après que je lui ai dit ça, la pirogue s’est renversée. Dans ces cas-là, c’est chacun pour soi et Dieu pour tous. Il faut éviter les bidons d’essence, les planches de bois, parce que ça risque de te fracasser la tête. Moi alors, j’ai bu beaucoup, beaucoup d’eau, ah oui… Là vraiment je peux dire que j’ai vu la mort. Après je suis tombé dans le coma, je me souviens de rien. Et puis je me suis réveillé à l’hôpital. On m’a dit qu’une pirogue qui passait par là nous avait récupérés. On peut dire que c’est un miracle, oui, un vrai miracle, sauf pour les deux personnes qu’on n’a pas pu récupérer à temps, et mon meilleur ami, il était de ces deux-là. »

Cauchemar mêlé de réel cette nuit : une violente tempête a soufflé toute la nuit. Les déferlantes ont mangé la côte atlantique. On apprend que plusieurs pirogues de pêcheurs ont fait naufrage. Au petit matin, les corps sur la plage se comptent par dizaines. Les cadavres sont durs à identifier. Les poissons s’attaquent d’abord aux yeux et aux intestins, c’est ce que m’a expliqué Matar la veille. Réveil au milieu de la nuit, puis nouvel endormissement, avec cette fois-ci un rêve aérien pour tenter d’effacer le cauchemar : je conduis une petite voiture, un « pot de yaourt ». Je double des 4*4 rutilants (les mêmes que ceux qu’on a croisés à Nouakchott), puis je double des nuages. Je regarde ces drôles de nuages qui glissent à ma hauteur. Terrible envie de lâcher le volant et de sauter du véhicule en marche pour glisser avec eux. Je me dis : je fais des choses que je ne comprends pas, ou longtemps après. Qu’importe, continue de rouler. La route se termine au bout d’une pointe assaillie par les vagues. Je marche tout au bord de la falaise. Enveloppé par les nuages, je joue au funambule. Tentation de faire un pas dans le vide. Les mots « funambule » et « somnambule » tournent dans ma tête. Soudain les nuages se déchirent et tout apparaît dans les grandes largeurs. Je fixe un long moment la magie du ciel, attendant que des choses cachées se révèlent, mais comme d’habitude aucun voile ne se lève. Alors pourquoi ne pas sauter pour enfin attraper les choses qui m’échappent ? Nouveau réveil brusque au moment où mon corps bascule dans le vide. Je sors de l’hôtel. Soleil dans les yeux et tête dans le sac.

Je me laisse aller au découragement : J’en peux plus, Nin’, trop mal au bide… on rentre en France ? Pourquoi ne pas renoncer dès maintenant ? Il suffirait de se laisser couler, de moins cogiter pour moins souffrir. Ça doit être agréable de ne plus avoir à réfléchir. Pourquoi rejeter cette promesse de vie de château et de respectabilité ? Tu verras, je prendrai goût au calme et à la sérénité. Je ferai le boulot qu’on me demandera de faire sans me poser plus de questions. Et merde ! Je me croyais plus résistant que ça. Dans le confort de ma vie en France, je croyais me rendre imperméable à la faiblesse et au découragement. C’est une autre paire de manche quand il s’agit d’étreindre la réalité rugueuse. La vérité, c’est que j’ai été nourri de sentiments confortables et d’idées pas dérangeantes. L’intoxication occidentale m’a gâté le cerveau. Je suis un blanc gâté, comme ils disent par ici, dans tous les sens du terme.

07/12/00 : Saint-Louis. Satori sur le pont qui relie la langue de Barbarie à la rive gauche où s’étendent les zones marécageuses. Sur ma droite, je m’étonne de trouver quelques centimètres de verdure sur ces terres embrasées. Je ferme les yeux et aussitôt je vois l’éclat du ciel, la lumière crue d’ici qui nous aveugle, les couleurs violentes des marchés étalés au soleil. J’écoute les lents battements de mon cœur. Mes sandales caressent le sol dur et poudreux de St-Louis. J’aime courir, marcher des heures, user mes sandales, sentir mes pieds fouler le sol longtemps, longtemps, faire travailler tout mon corps, endurer, explorer les limites de l’endurance. Notre rythme interne commence à coller à ce voyage au long cours. La succession continuelle des paysages use-t-elle notre regard ? On essaye de varier les perspectives pour le rafraîchir.

Matinée au musée du Centre de Recherches et de Documentation du Sénégal. Je prends quelques notes : Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis sont les quatre communes dont les habitants étaient citoyens français durant la colonisation française. Elles étaient à ce titre représentées dans les assemblées nationales. Tout ça est de l’histoire récente. Cette année on fête les 40 ans de l’indépendance du Sénégal.

À la bibliothèque de St-Louis, j’observe une jeune fille absorbée par la lecture des Passagers du vent. J’ai découvert la BD de Bourgeon à son âge. C’est notamment cette lecture qui m’a incité à partir voyager en Afrique. Il y avait aussi Corto Maltese. Corto toujours un peu plus loin. Qu’est-ce que ces simples mots pouvaient me faire rêver ! Maintenant c’est à notre tour de voyager. Elle et moi et l’habitude de liberté qu’on a pris depuis ces quelques semaines de trimballe africaine. Joie profonde de déplacer nos corps chaque jour.

On se demande souvent si ça vaut le coup, s’il y a quelque chose à sauver de tout ça, et puis il y a cette balade ce soir au coucher du soleil, le long du quai Roume. Des bergeronnettes voltigent en poussant des cris brefs. « Regarde, Nin’, suffit de regarder autour de nous ! » Je me souviens, Kerouac parlait de fraterniser avec la terre. Je la prends par la main. Je me penche sur son épaule et respire l’odeur de sa peau. « Ça, au moins, ça aura valu la peine d’être vécu. » me dit-elle en plissant les yeux, comme si elle regardait très au loin.

Frisson de vie. Ce matin j’ai repris du poil de la bête. Fini de me vider les tripes. C’est pas trop tôt, les voisins commençaient à se plaindre, me dit-elle. J’aime ses phrases qui rigolent. Mon corps mange bien, digère bien. Comme tout est lié, la pupille se dilate et le cerveau s’allume. Il capte la moindre vibration dans l’air. À nouveau ce désir animal de vivre.

Lune éblouissante qui illumine l’océan. Étoiles à perte de vue. Je retrouve la grande clarté d’avant. Lorsque j’étais gosse, je me mettais à genoux sur mon lit avant de m’endormir et j’observais le firmament. Tout était déjà là. Le miracle de ma présence sur terre, la joyeuse indifférence des sphères. Je songe aussi à la lumière inaccessible des milliards d’étoiles trop éloignées de nous pour qu’on les voie, à la beauté qui nous est invisible. Baigné d’une douce lumière cosmique, je reste de longues minutes dans la fraîcheur de la nuit blanche, avec cette impression d’être lié aux étoiles et à l’océan depuis la nuit des temps. Puis, au bout d’un moment, le paysage reprend son format photographique.

On part demain pour Touba. On dit adieu à Matar (on dit adieu à beaucoup de monde en ce moment) : « St-Louis va être plus petit maintenant que vous partez, petit comme une boîte d’allumettes ! »

Arrivée à la ville sainte de Touba. Cheikh Ahmadou Bamba (env. 1850-1927), fondateur de la confrérie des Mourides, en a fait une ville sainte. Ahmadou Bamba est un mystique qui a été déporté et persécuté par les Français une grande partie de sa vie. Le mouridisme a bâti sa fortune sur l’exploitation intensive de l’arachide. Il est devenu un État dans l’État, avec lequel le pouvoir doit régulièrement négocier.

On assiste à une procession mouride. C’est assez impressionnant, même un peu flippant. Les mystiques font tournoyer leur croissant de lune métallique au-dessus de leur tête. Ils s’enivrent des chants religieux qu’ils répètent en boucle, avec chaque fois une ferveur plus grande. On apprend que ceux qui portent de longues dreadlocks, qui semblent les plus « possédés » par leurs chants et qu’on prenait pour des rastas, sont en fait des Baye Falls, un des courants mourides. Ils vivent détachés de toutes possessions matérielles et se rendent esclaves de leur plein gré. C’est ce que nous explique l’un des membres de la confrérie. Il nous dit qu’il a galéré cinq ans à Paris avant de revenir dans son pays pour enfin trouver la vérité. La plupart d’entre eux sont agriculteurs et se tuent à la tâche dans l’espoir de gagner le Paradis. Bien l’impression qu’Amadou Bamba leur a bourré le mou et les a exploité comme il faut avec sa doctrine du Travail Salvateur.

Sois toi pour être libre. Envers tous je suis poli bien que petit. Pourquoi pas nous donner la main ? Signé : Peace Warrior. Les tags ici alternent entre morale et poésie. Trimballer nos corps chaque jour un peu plus loin apaise notre angoisse. On commence à se sentir aériens. On avance dans la ville, le pied léger et le corps un peu plus robuste qu’avant. Il faut du temps pour se débarrasser de toute la pesanteur qu’on traîne depuis maintenant un paquet d’années.

Rêve : Nin’ s’est endormie dans la chambre d’hôtel. Je saute dans un bâché bourré de monde. Mes compagnons de route sont de petites têtes en bois d’ébène. Le bâché file à toute vitesse. J’ai le vent dans le nez. Je scrute les petites têtes de bois, elles se changent en enfants affamés (images du Biafra ou de l’Éthiopie qui remontent du fond de ma mémoire). Les enfants ont la bouche béante et le regard mort, coincés entre les corps plantureux de mamas silencieuses et immobiles. Réveil brusque dès les premières syllabes crachotées par le haut-parleur du minaret. ALLAHU AKBAR. ASHADU AN LA ILAHA ILLA-LLAH. On commence à connaître les paroles par cœur.

Sénégal 16

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Photos : Virginie Boillet

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