Tes chers éducateurs, Léo

École, collège et lycée, tout ça s’est fait sans passion aucune. Tu as vite compris que ce ne serait pas là que tu apprendrais l’essentiel. Tout semblait figé pour les siècles des siècles. Zéro et triple zéro. Chaque jour lever 6 heures, le bus qu’il ne faut surtout pas rater, le mur d’enceinte imposant qui te fout la frousse, les cours dans l’austère bâtiment en granit sombre sous le regard du crucifié, les odeurs de vestiaires et de réfectoire, les cris qui résonnent dans la cour mal goudronnée et les couloirs où l’on se perd, les devoirs du soir qui ne laissent plus de place à la rêverie, et puis dodo. Tellement rien par rapport au monde intérieur d’un enfant et d’un adolescent, te dis-tu. Ce sont des pans entiers de ton enfance rêveuse et solitaire qu’on t’arrachait.

Resituons les choses : dans les années quatre-vingt, l’Education Nationale n’avait pas encore un objectif de rentabilité immédiate. Elle avait pour ses élèves la mission d’en faire de bons citoyens, et non uniquement des travailleurs efficaces et adaptables au marché. L’entreprise n’était pas érigée comme aujourd’hui en modèle social ultime. Mais, à cette époque pas si lointaine, la grande machine de la culpabilisation tournait encore à plein régime. Pour se faire respecter les professeurs aimaient à détruire l’esprit critique de leurs élèves, et ils étouffaient méthodiquement la flamme de leur créativité. Pendant leurs années d’apprentissage les élèves perdaient rapidement leur enthousiasme et leur confiance en eux.

Tes chers éducateurs, Léo, visaient à faire de toi un sac de savoir, rien de plus. Alors le courage pour toi consistait à recueillir des miettes de vies inventées durant les heures poussiéreuses d’études scolaires et à les assembler la nuit selon ton imagination. Mais tu sentais bien que le gavage quotidien détruisait au fur et à mesure tes travaux nocturnes. Tu aurais aimé avoir des souvenirs de révolte, mais non, tu ne fus même pas un garçon indiscipliné. Comme la plupart d’entre nous, tu as été élevé dans le respect absolu de l’autorité. On écrit aussi pour se venger de tout ça.

New York

Tu sautes dans un taxi et tu débarques sur le pont de Brooklyn, là où l’univers de Miller s’est élargi. La pluie est étrange. Il y a un faux soleil au dessus de la ville. Tu contemples le fantôme de la divine Amérique. La terre ne peut être fécondée par ici, te dis-tu. Toute la matinée à te balader entre les buildings construits sur la poussière des morts. Et ce bruit tout autour de toi qui curieusement t’apaise. A Battery Park, tu oublies la ville et essaies de reconstituer le monde d’avant Colomb. L’amoncellement des coquilles d’huîtres dans Pearl Street, les clairières où poussent le maïs et le tabac, les huttes en écorce le long des berges, la crique bleu marine où viennent pêcher les Indiens de la petite île. Puis tu te souviens des mauvaises fictions de ton adolescence. Les ermites matérialistes et les programmeurs cyberpunks, tu les imagines vivre au sommet des plus hauts buildings. Avec ton appareil photo, tu cherches les interstices et les points de fuite. Des particules argentées s’évaporent de l’épave du navire qu’ils ont trouvée à Ground Zero. Tu regardes à l’horizon. La ligne de crête massacre le gris du ciel. « J’ai de nouveau yeux » chante au loin le vieux Dylan. Alors tu te remémores les grands classiques de l’auteur-compositeur-interprète-figure-majeure-de-la-musique-populaire et c’est de nouveau le grand espace qui surgit devant toi. Tout apparaît dans les grandes largeurs. Le faux soleil, les épaves, la poussière des morts et cette entaille constante qui dénude l’Amérique. Visions apocalyptiques d’un chef terroriste à la mesure de cette ville, visions si vastes que même un dieu corporel y laisserait sa peau.

À Central parc, tu repenses à la première fois où tu as atterri ici, au jazzman et à son jazz qui replaçait dans le ciel des rushs d’incandescence, et aussitôt l’émotion première réapparaît.

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