New York

Tu sautes dans un taxi et tu débarques sur le pont de Brooklyn, là où l’univers de Miller s’est élargi. La pluie est étrange. Il y a un faux soleil au dessus de la ville. Tu contemples le fantôme de la divine Amérique. La terre ne peut être fécondée par ici, te dis-tu. Toute la matinée à te balader entre les buildings construits sur la poussière des morts. Et ce bruit tout autour de toi qui curieusement t’apaise. A Battery Park, tu oublies la ville et essaies de reconstituer le monde d’avant Colomb. L’amoncellement des coquilles d’huîtres dans Pearl Street, les clairières où poussent le maïs et le tabac, les huttes en écorce le long des berges, la crique bleu marine où viennent pêcher les Indiens de la petite île. Puis tu te souviens des mauvaises fictions de ton adolescence. Les ermites matérialistes et les programmeurs cyberpunks, tu les imagines vivre au sommet des plus hauts buildings. Avec ton appareil photo, tu cherches les interstices et les points de fuite. Des particules argentées s’évaporent de l’épave du navire qu’ils ont trouvée à Ground Zero. Tu regardes à l’horizon. La ligne de crête massacre le gris du ciel. « J’ai de nouveau yeux » chante au loin le vieux Dylan. Alors tu te remémores les grands classiques de l’auteur-compositeur-interprète-figure-majeure-de-la-musique-populaire et c’est de nouveau le grand espace qui surgit devant toi. Tout apparaît dans les grandes largeurs. Le faux soleil, les épaves, la poussière des morts et cette entaille constante qui dénude l’Amérique. Visions apocalyptiques d’un chef terroriste à la mesure de cette ville, visions si vastes que même un dieu corporel y laisserait sa peau.

À Central parc, tu repenses à la première fois où tu as atterri ici, au jazzman et à son jazz qui replaçait dans le ciel des rushs d’incandescence, et aussitôt l’émotion première réapparaît.

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On dirait la vraie vie

Un vendredi matin d’automne 2006. Il y a du soleil à la pelle. Je me penche à la fenêtre. Le soleil me caresse les épaules. Le ciel est limpide. Une trainée de supersonique pour seul nuage. À part les pellicules de Sarah, le frigo est vide. Frais et dispos, je sors prendre l’air. Accroché au camion-benne, l’éboueur profite de la descente automatique de la poubelle pour regarder la jolie jeune fille qui tient la main à un enfant ; dix secondes à peine d’évasion pour le prince malien, puis il retrouve son temple métal. La jeune fille sourit à l’enfant. Ils se ressemblent. Ce doit être sa grande sœur. L’enfant porte un bonnet bleu. Il est grassouillet. La grande sœur a de longs cheveux bruns qui tombent sur ses épaules et des yeux d’un bleu étonnant. Elle prend l’enfant dans ses bras, s’y reprend à deux fois. Je les suis sur quelques mètres. Elle pose l’enfant au bout de la rue, se penche vers lui et l’embrasse sur le front. Je ne peux détacher mon regard de la jeune fille. Elle m’apparaît avec une netteté surréelle, comme dans un film d’animation dernière génération. Elle marche maintenant cambrée dans le ciel, dans la lumière d’octobre, le ventre légèrement en avant. Elle s’offre toute entière aux rapaces. Cette apparition est pour moi comme une espèce d’intoxication solaire.

J’ai laissé la jeune fille et l’enfant disparaître au coin de la rue. Je pars faire les courses de la semaine en compagnie des retraités, des étudiants et des chômeurs. Je choisis le E.D. parce que mon organisme se situe tout au bout de la chaîne alimentaire. Quand on est pauvre il faut apprendre à aimer la merde, dit-on, telle est la voie du sage. C’est la Grande Parade des Prix Discount, annonce l’affiche à l’entrée du magasin. Ici ils vendent de la fumée en boîte de conserve. Mes aliments sentent le gaz. La noria de bulles d’air que j’ingurgite matin et soir me rongent les os. Si je ne me ressaisis pas rapidement je vais me changer en déchet impossible à recycler.

J’ai sélectionné un objet au hasard de la banque des produits. Je prends le temps de donner du volume à l’objet, un effet 3D comme il est écrit sur la notice. Je déplace son ombre, l’étire vers le haut, puis je fais pivoter l’objet de gauche à droite. Je le regarde tourner autour de son axe virtuel. On dirait la vraie vie, me dis-je, et je laisse mes pensées vagabonder sur cette vision inédite. Je me dirige ensuite vers les caisses. J’entends au passage : « Ils ne donnent plus de pièces de un centime à la banque. » « Oui c’est l’enfer… ». La caissière asiatique a posé devant elle le livre qu’elle lisait. Une raie de lumière éclaire le livre et un morceau de tapis roulant. La femme est parfaitement immobile. La scène est très belle. Je pose mes boîtes d’aliments difficilement assimilables sur le tapis. La caissière ne bouge toujours pas. Elle prend soin de terminer le paragraphe avant de se remettre au travail. Voilà enfin un être humain, me dis-je.