Thiès – Lac Rose – Dakar

12/12/00. Après déjeuner, je m’allonge dans un hamac balancé par l’harmattan. L’harmattan transporte le sable du Sahara pour le noyer dans l’Atlantique. Je respire l’air sec du désert. L’océan gronde au loin. La chaleur fait trembler l’horizon. Mon corps se situe au bord du lac Rose, 20 cm au-dessus d’une terrasse en bois et 3 mètres en dessous du niveau de la mer. Le vent paisible fait frissonner les feuilles. Tout à l’heure, j’ai échangé avec le vent mon panama. Tête nue, j’aurai l’air moins cloche. Des picotements remontent le long de la moelle épinière.  Rare et délicieux bien-être. Quelqu’un, tout près de mon oreille, appuie sur les touches de son portable, c’est la dernière chose que j’entends avant de plonger dans le noir.

Début de soirée. Levée de lune au-dessus du lac Rose, vision hypnotique qui guérit l’œil. On se croirait en Chine, dis-tu. C’est l’heure encore claire où l’on ne peut parler de la lune sans parler de l’eau. La Reine Nègre joue un rôle très important dans la naissance de la lune, nous explique Saïdou, un marabout rencontré par hasard. Il est originaire de Touba et prononce de drôles de phrases non dénuées de licence poétique, des choses comme : Goutte à goutte s’écoule son chant dans la nuit, il nous protège des esprits mauvais. L’évocation de la Reine Nègre fait galoper mon imagination.  Et j’ai envie de chanter et de danser et de bondir hors des tranchées, dans la clarté de la nuit amnésique. Je me souviens des soirées au 33 rue Blomet, le Bal Nègre des folles années. Je revois les corps blancs et noirs se frôler sur les rythmes antillais mêlés de jazz, dans l’ancienne grange reconvertie en salle de bal. Je les ai tellement rêvées, ces fêtes survoltées de l’entre-deux-guerres, que j’ai impression de les avoir vécues, il y a bien longtemps, aux côtés de mes vieux potes américains (Miller, Hemingway, Fitzgerald…).

Le lendemain, on fait un tour en barque sur le lac Rose. Notre guide nous raconte que, pendant des siècles, les villageois ont offert leurs plus belles filles aux caïmans du lac. En échange de ces sacrifices, la fée du lac leur promettait de ne pas en réduire l’étendue. Selon la tradition orale, le rose du lac provient du sang des victimes, et le blanc du sel de leur chair. Le réchauffement de l’argile cristallise le sel, nous explique ensuite le guide. Il nous détaille les différents composants chimiques et les microorganismes anaérobies. Je prends des notes pour la composition d’hypothétiques poèmes.

– T’es bien d’accord que le Marabout se moquait des habitants avec ses histoires de fée du lac et de sacrifices obligatoires, lui dis-je. – Non tu peux pas dire ça. Les marabouts savent ce qu’ils font. Ils connaissent les ficelles de l’univers. Chez moi, j’ai de gris-gris qui me protègent. Par exemple si tu me donnes un coup de couteau, eh bien ça ne rentrera pas dans ma chair. J’aurais juste une petite piqûre à la place. Les gris-gris ça marche, je te jure. – Et t’as entendu parler des gosses en Sierra Léone qui se font trouer la peau alors qu’ils se croient protégés des balles par leur gris-gris ? Y a un véritable massacre qui se déroule là-bas en ce moment.- Ah tu sais, y a des gris-gris qui ne marchent pas. Vraiment, il faut aller dans des coins très très loin de la ville. Il faut rencontrer certaines personnes, elles sont très rares et il y en a de moins en moins. Alors, si tu as la chance de les rencontrer, elles te donnent de vrais gris-gris, et je te jure que ça marche !

Ile de Gorée : belle et arrondie quand on la voit de loin (envie de lui tourner autour avant de l’accoster), elle semble exiguë et surpeuplée quand on s’y balade. C’est l’histoire aussi qui la rend si étouffante. L’île de Gorée est l’ancien point de départ du trafic négrier hollandais puis français vers les Antilles jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848, c’est pas si vieux. Ce sont les Hollandais qui construisirent au XVIIe siècle le fort que tout le monde visite aujourd’hui. Ce fort commandait le Cap-Vert. A la « Maison des Esclaves », les touristes écoutent dans un grand silence l’histoire de la traite des Noirs. Plus loin, des rythmes frénétiques de djembé s’échappent des blockhaus de la deuxième guerre mondiale. Suffit de fermer les yeux et d’écouter : ça jaillit en gerbes de rayonnement rouge, bleu, jaune et noir. Louis Armstrong a débarqué, et le jazz a déferlé. Au Nord de l’île, les couleurs vives peinturlurées sur les murs se défendent vaillamment contre la rouille et le béton armé. L’artiste Moussé fait renaître les déchets dans son coin. Je discute un peu avec lui. Rien ne se perd, tout se transforme. C’est ce qu’on dit non ? Il expose à Nantes, à Liège, dans le Marais. La vie s’exporte bien ! me lance-t-il avec malice. C’est sûr que ça change de tout cet art conceptuel pour pisse-froids. On zone un moment sur la plage. Jupe bleue-ciel raz la touffe, la fille sur le ponton exhibe sa paire de guiboles. Boudeuse, décontractée, le sexe sous contrôle. Je reste longtemps les yeux fixés sur ses jambes de danseuse étoile qui se balancent dans le vide.

Navette retour de Gorée, tous les Blancs comprimés dans la cabine, à l’abri du vent, traversée dans la semi obscurité. Un Noir se lève au milieu du brouhaha, il titube : « Vous êtes tous des cons ! Tous des crétins ! Tous ces nègres là, qui envahissent Gorée, ils se couchent sous le soleil, hé ! hé ! hé ! » Les passagers font mine de ne pas entendre. Au bout d’un moment, un mec lui dit de la fermer. « Mais laisse moi tranquiiille ! » lui répond-il, puis il sort de la cabine en titubant. Il se tiendra debout dans le noir sur le pont battu par le vent pour le reste du trajet.

Joie particulière qu’on a, le soir, à choisir la destination du lendemain. Chaque jour un nouveau départ, c’est ça qu’on appelle la liberté libre.

Café de N’Gaï Baï. Minuit passé. Seul au comptoir. Des notes grooves et fluides. Rythme chaloupé, feutré, avec une basse chaude à mes côtés. De la guitare on entend seulement les cordes du bas, un tintement répétitif bien agréable. La batterie roule tranquilou, de temps à autre elle claque plus fort et emporte tout l’orchestre. Vivre l’aventure pendant que le monde s’écroule, que je disais, mais ce soir je picole sans doute un peu trop. Je ne sens plus ni mes membres, ni ma tête, juste mon cœur qui bat un peu trop vite. 3 mois qu’on est sur la route, sans répit, partout à la fois, avec la vacuité de cette échappé belle qui nous suit à la trace. Il s’agit de ruser avec elle, à chaque instant. L’espoir s’est fait la malle dès les premiers jours, et c’est peut-être pas plus mal. La distance parcourue, on l’éprouve chaque jour un peu plus dans les épaules et dans les jambes. L’exil volontaire et cette fébrilité qui naît de l’exil, la peau tannée, la corne épaisse sous les pieds, la lumière crue, la poussière du soir, les odeurs fortes, les routes désertes, la solitude à deux, la contemplation dans la durée, l’immobilité au milieu de la foule, le bruit de la vie dans les rues, le grand silence des grands espaces, c’est tout ça qu’on cherchait, non ? Et ces centaines d’images qui s’entassent en désordre dans nos têtes, qu’est-ce qu’on en fait ?

Au saut du lit je plonge dans l’Atlantique pour me désintoxiquer la tête. Je reprends mon souffle pendant que mon corps jouit trois secondes et demi des premiers rayons qui bientôt lui brûleront les épaules puis il s’enfonce une nouvelle fois dans l’océan. Des mouettes volent en rase-motte. Au large une sirène me fait signe de la rejoindre. Elle veut sans doute m’emmener aux requins. Je fais mine de ne pas la voir. Je suis absorbé par le soleil qui apparaît de derrière un nuage. Je l’imagine sortir des abysses. Chaque vague est une respiration. Elle m’apporte des nouvelles de mon enfance. Elle calme aussi ma peur qui vient je ne sais même plus d’où. La dernière vague gonfle flambée, s’éclate sur mon crâne et pulvérise mon reste d’angoisse.

Dakar, 19h, balcon de la chambre d’hôtel donnant sur l’avenue Georges Pompidou. Le jour tombe, les corbeaux planent en altitude. Ils noircissent le bleu intense du soir. Dans la chambre d’hôtel vieillotte, une seconde d’égarement me fait allumer la télé. Je tombe sur Nulle part ailleurs et il faut aller vite, très vite pour retrouver le rythme occidental, rentrer dans le monde de la turbo technologie, comme dit la pub, David Ginola n’a pas grossi, applaudissements du public, Zizou s’est fait coiffé sur le poteau pour le ballon d’or, le journaliste dénonce ces petits copains, rires, c’est un rôle de femme forte, fragile, humaine quoi, le chanteur british tire une tête pas possible, applaudissements, si vous voyez de la merde à la télé, c’est lui, rires + applaudissements, machin est en perte de vitesse, allez, allez, très vite maintenant chaque seconde de vide doit être comblée et re-le-monde-de-la-turbo-technologie-jouer-avec-la-momie-j’ai-les-champs-elysees-si-vous-avez-la-rue-de-la-paix-on-se-partage-le-million mais putain dépêchez-vous il reste plus beaucoup de temps on vous dit d’entrer dans le monde en vitesse bordel de merde allez au revoir à tous et à demain même chaîne même heure et re-applaudissements. Voilà l’effet que ça fait de mater 10 minutes la télé après trois mois de sevrage.

L’univers aseptisé d’un supermarché nous fait oublier la rugosité de l’Afrique, l’espace d’une heure. Puis c’est de nouveau la lumière coupante, la poussière ocre, la chaleur écrasante, les odeurs poivrées… bref, tout ce qu’on aime.

Soir au bar du Colisée : tequila, rhum blanc, orange, pamplemousse, grenade, cocktail caresse d’Afrique, « tes yeux comme un soleil » en fond sonore. C’est gentiment nul mais ça berce. Le souvenir me revient de phrases entendues durant le voyage. Je cherche le visage des personnes qui les ont prononcées : mais personne n’est rien, personne n’est rien, mon ami. Plus on réfléchit, plus on souffre. On construit son tombeau avec persévérance. Ils ont ouvert les cercueils et libéré les morts. Qui s’excuse s’accuse. Encore parié, encore perdu. Il y a longtemps, très longtemps, des femmes aux mamelons duveteux ont enfanté d’albinos qui sont restés imberbes toute leur vie. À Yoff, les possédés boivent quarante-cinq litres d’eau pour faire sortir le démon. Vous savez, le marabout du village, lorsqu’il est en transe, il parle couramment anglais, français, allemand, italien. Les autres phrases se perdent dans le désordre de mon cerveau.

18/12/00, gare routière de Dakar : On attend que le bus se remplisse pour enfin partir. L’attente est interminable. On ne compte plus les heures. On joue aux devinettes, on fait un cadavre exquis, on dessine dans la poussière, et puis on ne fait plus rien. On entre dans un état flottant et, au bout d’un long, long moment, survient l’épiphanie. L’interminable attente laisse place à une étrange euphorie, cette euphorie qui naît de l’abandon, du lâché prise. Bouchon jeté dans l’eau et emporté par le courant, disait Renoir. J’aime cette image. Nos corps nus dans l’océan. Rien d’autre n’existe que cette station-service à l’abandon, ces pierres poreuses, cette poussière soulevée par le vent, ce soleil qui nous brûle les yeux. Il s’agit de se réconcilier avec tout ce qui nous entoure. Ce n’est pas du fatalisme, simplement la pleine acceptation des choses telles qu’elles sont et telles qu’elles nous entraînent dans leur mouvement. Ne plus nier l’influence qu’a l’extérieur sur notre comportement, nos gestes, nos pensées. Non pas changer les choses, mais être changé par elles. On commence à comprendre, je crois, ce que voulait nous dire Nicolas Bouvier.

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Photos : Virginie Boillet

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