Touba Dialo – M’Bour – Nianing – Joal-Fadiouth – Sine-Saloum

04/01/01 : Touba Dialo, quatre heure du mat’ : à quelques dizaines de mètres ça monte, ça craque, ça gronde sourd puis ça s’éclaircit progressivement et finit par des tintements de petites bulles qui éclatent sur le sable. C’est un cimetière marin cette chambre, m’as-tu dit avant de t’endormir rapidement. Moi je ne ferme pas l’œil de la nuit. Cacahuètes et verres d’eau me font tenir le coup durant la longue traversée nocturne.

Bonjour, comment ça va ? Ça va. Et vous, ça va ? Oui, ça va. Et la famille, ça va bien ? Oui ça va bien. Vous aussi, les parents ça va ? Oui ça va, merci. Et le travail, comment ça va ? Ça va. Et vous, les affaires, ça va bien ? Oui, ça va bien. Et la santé alors, comment ça va ? La santé, ça va. Vous aussi ? Oui, la santé, ça va. Ah, c’est bien alors, on fait comme ça. Les salutations interminables, si comiques et étonnantes pour les toubabs que nous sommes.

Un joyeux bordel presque harmonieux. Leur organisation précaire et notre guérison elle-aussi précaire.

J’erre sur la plage, mon petit carnet à la main. Je regarde les enfants qui pêchent avec des épuisettes confectionnées avec les moyens du bord. Se sentir à l’écart. Je jouis du plaisir d’être inconnu de tous. Ivresse nouvelle des habitudes perdues. C’est drôle, la plupart des voyageurs qu’on rencontre poursuivent les buts qu’ils se sont assignés. Ils remplissent consciencieusement leur roadmap, cochent les cases des lieux immanquables et autres bonnes adresses.

« C’est normal, même nos maux n’ont pas d’éducation ! » m’avait dit Lhoussaïn. Elle est chouette, cette phrase. Content de m’en être souvenu in extremis et de l’écrire ici.

Retour à Dakar. Arrivée de Johan. J’aime l’ami légèrement barré qui nous a rejoint pour 3 semaines de trimballe loin de la grisaille. Il se préfère autre. « Qui a dit que j’étais baron ? » nous lance-t-il à la cantonade. Souvent, quand on se balade ensemble, il se penche jusqu’à poser sa tête contre mon épaule. Les bras le long du corps, le regard vide, en direction du sol. Il m’accompagne en silence. Je lui demande comment il va. « Oisiveté » répond-il après un long silence, puis il ajoute : « je suis… oiseau ! ». Alors son bras droit décrit des arcs de cercle : « Je suis… pélican ! » Les gens n’ont de charme que par leur folie, écrivait Deleuze.

Que dire du type croisé par hasard qui nous invite à prendre le thé et qui maintenant donne sa sœur en mariage à Johan ? La fille entre dans la pièce, elle glousse niaisement, tord ses jambes. « Elle est d’accord, y a pas de problème, tu as mon consentement… Tu fais déjà partie de la famille ! » Elle sort, elle entre, fait chauffer le thé, lance des regards en coin. Semble prête à tout pour qu’un Blanc l’épouse. C’est moche de vivre de telles situations, vraiment moche.

Une fierté retrouvée. Je crois que c’est ce qu’on peut souhaiter de mieux pour ce continent, me dis-tu. C’est pas faux. La fierté d’un Frantz Fanon, Léopold S. Senghor, Patrice Lumumba, Aimé Césaire, Nelson Mandela. Ils sont beaux parce qu’ils sont courageux, ajoutes-tu.

07/01/01 : M’Bour. Restaurant Chez Paulo, rencontre avec Samba, prof de français, de latin et de grec. « J’ai habité 3 ans en Algérie. Là-bas, ils m’appelaient l’Africain. Je rentrais dans un magasin vide. Cinq minutes après, il était plein de monde, ils se bousculaient pour me voir ! Ils n’avaient jamais vu de Noirs ! » « Les Français avaient la notion d’assimilation, contrairement aux Anglais qui ne désiraient qu’exploiter économiquement le pays. Les habitants de Saint Louis, Goré, Rufisque étaient des citoyens à part entière. Il y avait des députés noirs à l’assemblée nationale, même si cette assimilation a signifié la destruction des traditions et la culture africaine. » « Senghor est un personnage ambigu. D’un côté il est le produit de la civilisation occidentale, il se sent redevable de ce patrimoine, et de l’autre il est le créateur avec Aimé Césaire de la notion de négritude qui vise à retrouver les racines de la culture noire. » Alors Samba nous déclame avec ferveur le poème Femme Noire de Senghor : « Femme nue ! Femme noire ! Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ! J’ai grandi à ton ombre… la douceur de tes mains bandait mes yeux… » Accord parfait entre sa voix ample et le son étincelant de la Kora, puissance dramatique du phrasé, violence et douceur en alternance. Samba nous raconte la femme, et à travers elle, il nous raconte la vie (encore une fois l’emphase qui gâte mon écriture ; je mets ça sur le compte de la bière sénégalaise). Son charme magnétique nous donne la chair de poule et redonne chair au mot négritude, parce qu’il parle avec son corps, un corps de Noir qui sait jouir et souffrir tout son saoul. Un jour, je renaîtrai Noir pour voir ce que ça fait.

Nianing, journée mi-vécue mi-rêvée : matinée passée à faire des croquis dans le ventre du baobab sacré, rêvasser de longues minutes en fixant l’horizon, fermer les yeux, essayer d’emporter avec soi les visions d’ici, rejoindre Nin’ pour le déjeuner, courir avec elle dans les herbes sèches, piquer un somme à l’ombre d’un palmier, rester tous les deux enlacés à goûter les derniers rayons du soleil,  se jeter dans la mer à la nuit tombée, s’endormir sur la plage, se réveiller au milieu de la nuit et regarder les étoiles jusqu’au lendemain matin.

Eclipse de lune, étonnante proximité de notre satellite, affolement des Marabouts, prière sur le pouce, dodo.

09/01/01 : Joal-Fadiouth, village construit sur un amas de coquillages. Léopold Sédar Senghor, issu de l’ethnie sérère, est né en 1906 à Joal au sein d’une famille catholique aisée.

Des gamins adorables. Des vieux coiffés d’un chapeau noir palabrent à l’ombre. Nonchalance classieuse d’une princesse sérère. Grâce et cicatrice.

Je te parie qu’on regrettera même les emmerdements de ce voyage, Nin’, même le dérisoire, même les putes dénaturées de Dakar on les regrettera.

Le cimetière de Joal-Fadiouth est à un jet de pierre du village. Un guide (sûrement improvisé) nous conseille d’aller là-bas pour écouter les esprits et sauver votre peau.

Des crustacés opalins tapissent le cimetière. Des serpents de bois enlacent un baobab boursouflé. Des excroissances émergent du tronc comme les bras d’un boxeur. Les crucifix se nourrissent d’acacias. Désir de prendre part à cette vie indolente, une vie de baobab pour les siècles des siècles.

Etienne M’Diouf, un ostréiculteur rencontré sur le ponton reliant Fadiouth. Il fait aussi la récolte du coton. Il tient un discours étonnant pour m’expliquer son métier :

– Il faut être pur pour pécher des huîtres. Si on est impur, les huîtres, après, elles ont des péchés. Les gens impurs, ce sont ceux qui conduisent les machines, les voitures, les bicyclettes… Il faut compter six mois sans avoir toucher une seule machine si tu veux redevenir pur. Il faut aussi prier beaucoup, beaucoup. Les jeunes maintenant, ils sont impurs. Alors forcément ils font des péchés quand ils récoltent des huîtres, et ils font un deuxième péché quand ils ne stockent pas leurs huîtres au soleil, parce qu’alors les mauvais esprits ne peuvent pas s’échapper des huîtres. Il faut les stocker comme faisaient nos ancêtres… Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que les huîtres sont plus ou moins pures selon l’endroit où on les pêche. Chaque endroit a un nom d’animal : chien, chat, hyène ou chacal. Et si tu es bien avec l’animal ou avec la famille de l’animal (le chacal fait partie de la même famille que le chien), eh bien tu trouveras moins d’animosités dans les huîtres, moins d’esprits mauvais.

– Comment tu sais tout ça ?

– Je suis étudiant, j’étudie la nature, les esprits de la nature.

– Et les esprits te parlent ?

– Oui ils me parlent. Je suis issu d’une famille maraboutique. Dans les cimetières, grâce à l’esprit saint, les ancêtres nous enseignent comment travailler. Les terres que nous cultivons leur appartiennent. Il faut respecter la façon de travailler des anciens. C’est un sacerdoce de récolter le coton et de pêcher les huîtres. Il faut faire des ablutions et ne pas toucher de machines. Les jeunes aujourd’hui, ne travaillent plus, ou ils travaillent mal. Ils restent les bras croisés. Moi je travaille en respectant la tradition pour que les anciens, mon grand-père, ma grand-mère, puissent revivre un jour.

– C’est le prêtre qui t’a enseigné ça ?

– Non. Certains prêtres sont impurs, ils ont touché les machines. Je le sais parce que moi je vis directement avec la nature, sans machine. Je le sais parce que je suis étudiant et que je sais écouter les esprits. Je pourrais t’emmener dans ma pirogue pour te montrer comment on fait. On peut même y aller avec ta technologie (il pointe du doigt mon appareil photo).

Je suis au bord d’une réalité que j’ai du mal à appréhender. Je marche, je regarde, je rencontre des gens, je discute avec eux, je les écoute, je leur parle avec toute la sincérité dont je suis capable, mais une barrière invisible me sépare d’eux en permanence. Je suis né du côté rassurant de cette barrière. Je reste de cet Occident, quoi que je fasse. Même si je me la joue freewheeling, le risque pris en venant ici, même après avoir tout plaqué, est dérisoire par rapport à la précarité de leurs conditions de vie. Explorant l’Afrique sac au dos, à tout moment j’ai la possibilité de revenir dans le nid douillet de l’Occident. Dès que j’en aurai assez de découvrir la rugosité de l’autre côté, il me suffira d’acheter un billet retour pour vivre de nouveau à l’abri, dans le confort et dans l’ennui.

Tu m’as dit : on regarde mieux ce qu’on ne connaît pas et mon œil étonné regarde les manguiers et les baobabs déracinés qui défilent à toute allure depuis le taxi-brousse. Le gris vire à l’ocre sur la semelle de nos sandales. Ici la terre est rouge comme dans mes rêves. À chaque jour une nouvelle vie. La savane laisse place à un paysage de paludes. Les arbres se font de plus en plus rares. On peut voir les baobabs se regrouper par quatre ou cinq pour palabrer tranquilles.

Ne pas travailler, ce n’est pas rien faire. Ne pas travailler, c’est voyager, faire l’amour, créer, rencontrer, palabrer, bref être présent au monde. Ne travaillez plus et il vous restera toutes les activités libres.

Parfois aussi, bien-sûr, c’est la lassitude qui nous gagne. Rongés par la rouille, le temps, les doutes, les flashs de lucidité qui d’un seul coup rendent tout dérisoire, le sentiment du rien.

Série d’impressions nouvelles, longues traversées peuplées de détails. Flux tellement dense de sons et d’images. Qu’est-ce qu’on retiendra de ce brouhaha indémêlable ? Essayer d’écrire en se tenant au plus près des sensations premières. Ne pas chercher à décortiquer ou à analyser. Simplement raconter ce que le regard capte.

Action musicale du climat. Nos peaux brûlées, nos corps plongés dans l’Atlantique pour ne pas qu’ils s’endurcissent trop et deviennent imperméables aux choses qui les entourent. Allongé sur le sable, je renifle ta nuque, lèche ton épaule salée et iodée. L’odeur de l’Afrique mêlée au goût de ta peau m’évade dans l’été divin.

Rêve halluciné juste avant l’aube : les charpentiers de Joal-Fadiouth creusent le bois, entaillent l’écorce. Ils obtiennent du rouge, le rouge éclabousse l’écorce, se répand sur le sol, puis les morceaux de bois se changent en morceaux de chair sanguinolente. Au réveil, je te parle de la lutte dans la lutte. On va essayer de rester hors d’atteinte, te dis-je. On ferait d’exquis cadavres, me réponds-tu avec ton sourire plein de malice.

Je pose des questions pour nommer les choses que je vois. Je fais aussi quelques recherches :

Les oiseaux tisserands qui mangent le mil, les perdrix, les mouettes grises. Les citronniers, les fromagers, les cocotiers, les manguiers, la mangrove. L’oseille pressé qui donne le jus de bissap. Les bolongs (chenaux d’eau salé) qui se jettent dans le fleuve Gambie.

Ce matin, cabotage paludéen. Notre pirogue remonte lentement un large bolong. On glisse tranquille sur l’eau quand notre regard est tranché net par un svastika peint sur une pirogue qu’on double au ralenti. Le svastika se détache en noir sur fond rouge et blanc. On questionne le piroguier et son pote. On n’obtient pas d’explications précises.

Sous le préau de l’école, dans ma chambre d’enfant, dans le jardin de mes parents, sur la grève d’Yffiniac, tout était déjà en place. Depuis je défriche et retrouve parfois, dans une fraction de seconde, à la fois le rire et l’effroi de l’enfant.

Karine et Clément nous ont rejoint y a 3 jours. Tous les cinq, on forme maintenant une joyeuse bande.

Aujourd’hui, jour de Korité, fin du Ramadan. Lassitude. J’attends qu’il me tombe quelque chose sur la figure mais rien ne se passe. Assis au bord d’un bolong, mon regard se perd dans une mer d’huile. D’ici, difficile d’imaginer que le manège occidental se poursuive de plus belle. Eau étale, ciel limpide, air tropical, odeur de mangrove : quelle quiétude, mais aujourd’hui, je ne suis sans doute pas à la hauteur du spectacle. Vie voluptueuse que j’ai pas la force d’aimer. Je me sens même pas loin de mordre le sable. Peut-être les médocs que je prends, ou la chaleur qui me fait divaguer. Ne pas faire chier les autres. Trouver un coin sombre. Aller se perdre un peu plus loin. Je piétine des tas de coquilles d’huîtres (c’est le pain quotidien du Sine Saloum). Chair de requin qui sèche sur des armatures de bois. Huîtres qui s’agrippent aux racines des palétuviers. Ma carcasse désorientée frôle les bougainvilliers gonflés de soleil. Je trouve finalement un gentil coin à l’ombre. Pendant de longues minutes, je ne bouge pas d’un cil et regarde le visage serein des Sénégalaises, leurs longs cils courbés. L’éclat de leur regard déjà me guérit. J’observe maintenant les racines de palétuviers se poursuivre en veines puissamment tendues. Elles déforment en la gonflant de façon grotesque la base du tronc. En fin d’aprem, je pique une tête dans l’Atlantique pour noyer les bulles que j’ai dans la tête. L’océan lavera tous mes crimes.

11/01/01 : Siné-Saloum. Nin’ assise au bout d’une longue jetée en bois, face à l’Atlantique. Elle balance ses jambes au-dessus de l’eau. Soleil liquide à l’horizon.

Il y a bien longtemps, les royaumes sérères du Sine et du Saloum étaient rivales.

Merveilleux sourire de ce chef de village peul, ses traits fins, ses yeux en amande. Il nous offre une papaye en guise de bienvenue. Il nous montre sa carte de cultivateur. Nous explique ses différentes cultures. Il nous présente ensuite à ses six enfants, tous plus adorables les uns que les autres. Bonheur de ressentir la sérénité et l’harmonie qui règnent dans ce village.

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Photos : Virginie Boillet

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