« Last Night When We Were Young »

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Tel Aviv – 2006

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Dérives

Dérives

Les oublis des jours sans travail te métamorphosaient. Ils te déposaient dans les jardins délicieux de l’imagination. Tu n’avais qu’une banane dans le ventre depuis le matin. La tête te tournait. Le ciel était bleu-gris comme les immeubles de la ville. Tu t’imaginais traverser un Paris en ruines. Un match de foot de l’équipe de France avait vidé les rues et rempli les cafés. La capitale était muette. L’asphalte recouvrait les ruines. Tu ne te faisais plus beaucoup d’illusions sur toi-même. Tu marchais jusqu’à la tombée de la nuit. Les jours s’allongeaient. Il faisait beau. Tu te sentais comme hors d’usage. Il régnait un silence étrange en plein cœur de la ville, un silence de couvre-feux. Il n’y avait plus aucune issue possible. Tu imaginais la ville assiégée par une foule aveugle, prête à tuer et à mourir. Tu sentis le cercle se resserrer, te paralyser, et tu te mis à pleurer comme un enfant. Tu étais à l’apogée de ton isolement.

Photo : Girfs, Paris

Nos amitiés tenaces

Nos amitiés tenaces, c’est pour la beauté. Nos promesses d’évasion, c’est pour la beauté. Les dégagements vers l’ailleurs et l’existence à vif, c’est pour la beauté. Les fantômes, les énigmes, les mystères, c’est pour la beauté, toujours plus de beauté.

Peinture : Zao Wou-Ki

une espèce d’émerveillement continuel de n’importe quoi

une espèce d'émerveillement continuel de n'importe quoi

Le fantôme de la liberté hantait encore certains lieux à l’époque. Paris est une fête ou Nadja en poche, je partais au hasard des rues à la recherche des enchantements du passé. Janvier 92, je m’attable à la Closerie des Lilas et converse silencieusement avec Beckett. On parle des hommes qui tombent foudroyés par un éclair de joie. Novembre 92, je poursuis éperdument le corps de Nadja autour de la place Dauphine, mais les anges ne se laissent pas attraper facilement. Mars 93, planqué à la Villa Seura je regarde par-dessus l’épaule de Miller qui tape à la machine avec une exaltation sereine son Printemps noir. Vous savez combien je lui dois. Sa détestation de la pureté m’a permis de me départir de bien des illusions. Décembre 93, je me balade sur le boulevard Montparnasse, la grisaille se déchire et j’aperçois Giacometti au regard tranché sortir du cinéma. Il découvre pour la première fois l’inédit de la rue. J’ai recopié l’enregistrement dans lequel il parle de sa fameuse révélation. Je garde toujours ce témoignage précieusement dans la poche intérieure de ma veste :

« … jusqu’au jour où il y a eu une véritable scission. Où, au lieu de voir des personnages sur l’écran, j’ai vu de vagues taches noires qui bougeaient, et où je regarde les voisins et, du coup, je les ai vus comme je ne les avais jamais vu. Le nouveau n’était pas ce qui s’est passé sur l’écran, c’est ce qui était à côté de moi. De ce jour-là, et je me rappelle très exactement sortant boulevard Montparnasse, d’avoir regardé le boulevard comme je ne l’avais jamais vu. Tout était autre. Et la profondeur, et les objets, et les couleurs, et le silence […]. Où tout me semblait autre, et tout à fait nouveau, donc y avait la curiosité d’en voir davantage… c’était, si vous voulez, une espèce d’émerveillement continuel de n’importe quoi. Evidemment j’avais envie d’essayer de le peindre, mais ça ne m’était possible, de le peindre ou d’en faire une sculpture, que le jour où la réalité s’est revalorisée pour moi du tout au tout, où ça devenait un inconnu, mais en même temps un inconnu merveilleux ! Alors là, y a au moins la possibilité d’essayer ! A part ça, comme jusqu’à maintenant j’ai échoué de la manière la plus totale, je suis totalement incapable de faire ce qui est, à l’Académie, la chose la plus courante pour n’importe qui (s’il ne s’agit que de copier un pont, eh ben tout le monde sait copier un pont !). Moi je ne sais pas copier un pont. »

Photo : Georges Pierre, Paris, 1961