atelier d’été, 5 | pour un dictionnaire

THÉÂTRE – Cerveau en roue libre, tu glisses tous feux éteints à travers les rues de Paris et, par instants, sans bien savoir pourquoi, tu frémis de désir. Le rêve contient des détails précieux difficiles à saisir sur le moment et qui s’évanouissent au réveil, petites choses dont presque personne ne parle et qui pourtant touchent à l’essentiel. Elles tiennent sur un fil, un fil si mince qu’il est presque invisible. Tu sens qu’elles pourraient faire émerger la part de toi-même qui est encore en vie. Cette nuit tu franchis les portes du théâtre à l’italienne. L’immense salle que tu survoles est déserte et plongée dans l’obscurité. Seul le plateau est éclairé. N’aie pas peur, approche-toi de la rampe, les rideaux sont ouverts. La scène se déroule dans un cercle de lumière aux contours flous. Une actrice est agenouillée au milieu. Elle porte une robe blanche et légère. Son corps est un peu voûté. Soudain elle tourne la tête vers le public absent. Son visage est étrange, d’une beauté hiératique, sans âge ni expression. Le regard est clair, glacé, surnaturel. Le fantôme d’une actrice, penses-tu. Tu la vois porter à sa bouche une coupe remplie à ras bord d’un liquide noirâtre et épais. A peine les lèvres touchent-elles la substance qu’elle éloigne la coupe d’un geste brusque et la fait déborder. C’est alors que le rideau de gauche se met à trembler. Tu frissonnes. Un coup de vent froid balaye la scène, traverse le corps de l’actrice qui s’écroule en silence. Le bruit métallique de la coupe qui percute le sol et roule sur le plateau résonne longtemps dans ta tête. Le liquide se répand sur les planches par larges cercles, comme de l’encre sur un buvard. Le corps de l’actrice se désagrège rapidement. Bientôt il ne reste plus qu’un tissu blanc enveloppant des restes d’os et un tas de poussière. Tu tentes de te rappeler les traits de son visage et la clarté étonnante de son regard lorsqu’un éclat de rire retentit derrière toi. Tu le sens s’approcher. Une peur aiguë t’empêche de te retourner.

Contribution au dictionnaire du fantastique (atelier proposé par François Bon)

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atelier d’été, 3 | aller perdu dans la ville

C’était une balade nocturne dans Larabanga, petite ville du Ghana qui borde le parc national Mole, à la recherche de la pierre mystique dont on nous avait raconté l’histoire à notre arrivée : un homme venu d’Arabie Saoudite qui choisit Larabanga pour terminer son long voyage sur terre, il se recueille au pied de la pierre mystique et jette sa lance du haut de la colline, là où elle se plante il construira une mosquée et depuis les habitants se recueillent près de la pierre mystique, glissent des pièces sous le monolithe en formulant des vœux, s’assurant ainsi la protection d’Allah, piqué au vif je décide de partir après dîner à la recherche de cette pierre imposante en forme de table, je laisse Sarah allongée sur le lit en position du fœtus comme à son habitude, sa culotte jaune trouée, les fesses endolories par le long trajet en bâché, une dernière fois avant de fermer la porte je regarde avec tendresse la plante de ses pieds noircie par une corne épaisse, dehors j’allume une clope et j’écoute, deux oiseaux qui se répondent gaiement, le grésillement continu des néons blancs du bâtiment d’en face, le bruit mat des coups de pilon, au loin l’aboiement d’un chien, l’atmosphère est saturée d’eau, par où aller ? sur le plan ça a l’air simple : il suffit de traverser la ville en suivant la Sawla-Damongo Road sur trois cents mètres, puis de bifurquer vers le nord et de traverser le quartier au pied de la colline mais cette nuit la lune est masquée par d’épais nuages et la route principale n’est éclairée que par quelques ampoules vertes, jaunes et rouges, je distingue à peine les silhouettes des derniers promeneurs qui se déplacent en silence, un vieux reggae s’échappe d’une boutique encore ouverte, je reste quelques minutes à écouter avant de reprendre la route, je marche encore une centaine de mètres puis c’est le moment de prendre vers le nord, je m’engage avec appréhension dans le labyrinthe des rues désertes, presque toutes les cases sont closes, l’une d’elle, plus grande que les autres, est éclairée de l’intérieur, je m’approche et regarde à la fenêtre : une pièce coquettement aménagée, miroir et masques accrochés au mur, jolie table basse et étagères remplies de livres et de magazines, sûrement la maison d’un Peace Corp, j’hésite à frapper, finalement je continue mon exploration dans l’obscurité, devant j’entends un chien qui hurle à la mort, je décide de faire un détour par la droite, arrivé sur une petite place je devine deux garçons qui dorment sur une paillasse devant leur maison, près d’une marmite l’impression de voir un crucifix posé sur des fagots, de drôles d’images me viennent en tête, cadavre en décomposition de Sarah au fond d’un puits, sacrifices humains sur le monolithe… il fait encore plus lourd que tout à l’heure, le t-shirt colle à la peau, j’ai perdu tout point de repère, je tâtonne dans l’obscurité en essayant de garder mon calme et la même direction, ma main frôle les murs en terre, plus loin à la lumière d’une lampe à pétrole une famille est réunie autour d’une marmite fumante, Good evening Browny ! How a’ you ? joie des enfants qui rassure, le père m’indique la direction de la mystic stone avec un léger sourire aux lèvres, c’est là d’où je viens… il faut que je regagne la route principale, je presse le pas, des cris éclatent devant moi, j’aperçois des lueurs de torches qui s’approchent, s’éloignent et s’approchent de nouveau, je fais demi-tour mais il en vient aussi de l’autre côté, les flammes et les cris se déplacent rapidement, déjà ils m’entourent, ne sont plus qu’à quelques mètres, ils scandent toujours les mêmes mots en rythme : Domanika Ooh ! Domanika lololo ! Soudain trois adolescents surgissent au coin de la rue, ils font tournoyer des fétus de paille enflammés au-dessus de leur tête, se poursuivent, font mine de s’attaquer, et quand ils me voient figé contre le mur, ils éclatent de rire.

Toutes les contributions de l’atelier d’été proposé par François Bon