Ce sang qui ne coule plus

Avec le temps ça s’est assombri ; les jours austères ont débuté. Tout est devenu plus terne, plus fade, à force de se répéter. Une lame de rasoir sur le lavabo. La replacer sur la tablette. Regarder à la fenêtre les feuilles du platane trembler, les derniers rayons dans l’impasse, l’horizon des toits au crépuscule. J’ai les mains froides. Mon corps ne fait plus qu’imiter la vie. Toujours les mêmes gestes, les mêmes grimaces. Je me suis laissé gagner par l’engourdissement de la vie de province, cette existence rétrécie où l’on s’ennuie à crever depuis des siècles et des siècles. Le monde m’est devenu froid, sec, raisonnable. Des souffles ténus venant de je ne sais où. Depuis toute petite j’ai ce genre d’hallucinations auditives lorsque le silence est total, parfois ce sont de brèves visions. Sans doute suffirait-il de presque rien pour revenir à la vie, mais le vide s’étend dans nos corps comme des métastases. Il suffit de te regarder, Léo : la dureté s’est installée sur ton visage. Je crois que tu deviens tout ce que je déteste : cynique, égoïste, froid, satisfait. Je te reconnais à peine. Tu ne me parles plus que de choses anodines. Plus rien de fort ne semble pouvoir t’atteindre. Tu me deviens irrémédiablement étranger. Peut-être te dis-tu la même chose quand tu me vois rentrer du boulot, exténuée. Sur les étagères du couloir, nos anciens livres de chevet. On n’écorne plus les pages des livres aimés pour relire les passages qui, croyait-on, allaient nous changer. Ces voix qui nous étaient si proches se sont tues. On sait tout ce qu’on est en train de perdre mais on ne sait pas comment sortir de la trajectoire que prend notre vie. À l’abri des courants d’air, nos corps craintifs n’osent plus sortir du monde connu. Nos désirs sont devenus prévisibles. Le calcul a éteint la fièvre. C’est à peine si on ose encore rêver d’une autre vie. Salon plongé dans le noir. Léo a fermé les volets en prévision de l’orage qu’ils annoncent pour la nuit. Quand j’entre, le fantôme d’une enfant traverse la pièce à vive allure. C’est mon ange, elle ne m’effraie plus. Aucun obstacle ne l’arrête et déjà elle disparaît dans le mur du fond. J’aime me laisser surprendre par ces apparitions fugitives. Elles me sortent de la solitude. Sans allumer la lumière, je m’assois sur le canapé. Mes yeux s’habituent à l’obscurité. Je devine les moulures du plafond, sur le mur d’en face le dernier tableau rageur que tu as peint, il y a au moins trois ans. Quand est-ce qu’on se réveillera, Léo ? Invente-moi des sourires troublants, des regards bouleversants, des mains qui réchauffent, des soupirs qui en disent longs, un dernier au revoir. Nos soirées, on les passe désormais à regarder les DVD empruntés à la médiathèque. Il nous arrive de tomber sur un bon film, parfois même un chef-d’œuvre, comme ils disent. On assiste alors passivement au spectacle de la vie, incapables que l’on est désormais d’y prendre part. C’est étrange de voir des êtres humains évoluer devant la caméra, étrange comme l’existence semble alors consistante. Elle a plus d’impact sur nous que la réalité de tous les jours. On ressent la froide distance qui nous sépare de la vraie vie. Les films de Pialat, Varda ou Kazan nous donnent une esquisse de ce qu’on a pu vivre un jour. Alors que l’expérience directe de la vie ne semble plus possible pour nous, il nous faut en passer par le cinéma pour retrouver la singularité du réel. Que se passerait-il si je filmais les objets qui m’entourent ? Hier je me suis acheté une caméra numérique pour filmer mon quotidien. Le réel, j’espère l’entrevoir à nouveau. Je filme les choses telles qu’elles se présentent à moi. Ce sont des séquences de quelques secondes : une tasse de café fumante, une paire de babouches usagée, ma main droite posée sur le clavier de l’ordinateur, puis sur ma cuisse. L’index passe lentement sur l’étagère du haut, je filme la poussière au bout de mon doigt. Puis je repasse ces différentes séquences en boucle. À mesure que je les visionne, je suis de plus en plus fasciné. Les objets les plus banals possèdent une étrangeté sidérante. Il paraît évident que leur présence est totalement séparée de la mienne. Même les parties filmées de mon corps semblent se foutre royalement de ma présence au monde. Le réel reste pour moi une parfaite énigme. Je sais que je ne peux y échapper, pourtant je m’en sens définitivement exclu. Retrouver les yeux de l’enfance, le frisson de l’été. S’allonger dans l’herbe et rêver. Rêver aux routes, aux forêts, aux fulgurances qui naissent au grand air, aux réserves de silence, aux horizons toujours mouvants jusqu’à la tombée du jour, aux nuits d’univers qui nous tenaient éveillées jusqu’à l’aube, à l’éclair vif argent quand le soleil se lève, à l’air frais du matin. Ressentir à nouveau la belle usure du voyage, la belle usure du temps sur la route.

On prendra bien le temps de vivre, dans cinq ans, dans dix ans. On dit : « aux prochaines vacances on fera ci, l’année prochaine on partira là » comme si on avait tout le temps du monde devant soi. À quel jeu on joue, Léo ? On ne ressent plus rien d’extraordinaire l’un pour l’autre. Disons qu’on se maintient en vie. On se ménage pour durer. À force d’être dans le confort, à force de ne rien ressentir, on est en train de mourir. Nos rêves ? Nos anciens délires ? On les a empaillés. Comme chaque soir, tu vérifieras que la porte d’entrée est fermée à clef puis tu entreras dans la chambre. Le miroir reflète le visage d’une femme d’une cinquantaine d’années défigurée par l’angoisse. Le regard de la femme me fixe terriblement. La solitude. La vieillesse. Je touche mon nez, mon menton, mes lèvres. Je pince ma joue. L’angoisse dans la glace apparaît plus réelle que sur mon visage. Tu feras le tour du lit en évitant les trous béants dans le plancher. La gueule de la mort toute prête à nous engloutir. La fuite qui pulse dans les veines. Tu viendras t’asseoir au bord du lit, ce lit qui n’a pas changé de place depuis quinze ans au moins. Les murs crient dans le noir. Machinalement tu te déshabilleras. Tu jetteras un rapide coup d’œil dans ma direction. La tendresse absente. Les délicatesses oubliées. Ce sang qui ne coule plus. Pour effacer la journée, on baisera, sans desserrer les dents. Deux corps à la peau cuirassée, aux muscles tendus, sans visage et sans tête. Puis l’esprit nous reviendra. Tu consulteras une dernière fois le flux d’infos sur ton téléphone. Je prendrai un cachet pour dormir. La lampe de chevet projette des tâches de lumière sur les draps défaits. Continuer. Avancer à découvert. Aller vers d’autres marges et s’y perdre. Ou bien revenir aux sources. Marcher au bord des falaises de l’enfance. Tituber dans le vent. On disposera librement de notre temps. On restera attentifs à ce qui fait frissonner nos peaux. Notre enfance se poursuivra sous d’autres formes. Ce sera beau.

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Frémissement de la vie

La nuit ne dure pas. Depuis que je l’héberge, L est aux petits soins et le mal perd du terrain. Avant, la maladie m’accompagnait en permanence. Dans les moments d’accalmie, la peur d’une rechute me paralysait. Maintenant, dès que la douleur disparaît, la maladie n’existe plus pour moi. Je sens bien que lentement l’écorce cicatrise. L’air entre frais dans les poumons, il sort chaud des narines et de la bouche, j’écoute les battements du sang dans mes veines. J’essaie de me réjouir de la vie à chaque instant. Lorsque la douleur se réveille à nouveau, j’accepte de souffrir aux côtés de L car je sais qu’après, un bonheur plus grand m’attend. Comme une racine de glycine capable de soulever des tonnes de béton, ce frêle bout de femme sait comment délivrer mon corps de la maladie. Sa présence me donne la force d’épuiser toutes les souffrances. Il suffit qu’elle soit là, qu’elle partage la même pièce que moi pour que la vieille machine déglinguée se remette en route. Dès qu’elle apparaît dans mon champ de vision, c’est le retour mystérieux de la vie. Un excédent de force inespéré m’envahit. Cette force, sans doute mon corps la ressent-il avec d’autant plus d’intensité qu’il a si longtemps été atrophié, pour ne pas dire dévasté, par le mal. On le sait, ce sont les êtres souffreteux qui parlent le mieux de la grande santé.

L est bonne à vivre, et j’approfondis chaque instant de vie avec elle. Elle me laisse entrevoir le bonheur, ou plutôt une joie fragile qui m’aide à tenir debout. La mort semble avoir marquée une pause dans ma tête. Dans le corps non, sans doute pas. Le crabe continue sûrement de me dévorer l’estomac. Et alors ? comme dirait Andy Wahrol. Tu es en train de crever, et alors ?  Tâche d’être ami avec toi-même pour ce qu’il te reste à vivre, et de cheminer vers ce qui est bon pour toi. « La nature à chaque instant s’occupe de votre bien-être. Elle n’a pas d’autre fin. Ne lui résistez pas ». Cette phrase de Thoreau, depuis que je l’ai découverte, me sert de guide. J’ai décidé que ce sera mieux maintenant. L’appétit revient. Ma digestion s’améliore. Ça ne me dérange plus de croiser mon regard de sursitaire dans le miroir. Je suis toujours aussi chétif mais le regard est presque serein. L m’a réconcilié avec mon corps affaibli. J’ai cessé de lutter. J’ai rendu les armes. Ça sert à rien de combattre un ennemi increvable. J’ai retiré ma couronne d’épines et je l’ai posé sur la table. Avec Calaferte j’ai appris que la vie n’avait pas un sens expiatoire car non, il n’y a pas de péché originel. Je laisse maintenant venir le désir de guérison. La Grande Broyeuse m’a raté de peu. Désormais je ferai tout comme si c’était la dernière fois, une dernière soirée d’été, un dernier verre au crépuscule, une dernière traversée de Paris la nuit, une dernière danse. Je sourirai béatement dès que je croiserai le regard de quelqu’un. Je sourirai à la caméra de toutes mes grandes dents, puis je la prendrai dans mes mains, la caméra, et je filmerai la suite de l’histoire moi-même parce que mes yeux ont besoin de voir. Je laisserai tourner longtemps, longtemps, longs travellings comme de longues enjambées dans la nuit, plan fixe sur ta main posée sur la table en bois vernis, puis sur ton visage dont j’essaierai de saisir la moindre expression. Je serai absolument là, à l’écoute de ce qui surgit. Tous les deux, on s’en remettra au silence. Il s’agit de ne pas trahir les accords de l’enfance.

Nous fumons du chanvre depuis des millénaires. Et ce soir particulièrement. Quelque chose grandit dans tes yeux, me dis-tu doucement. Ça doit être la mécanique céleste de tes seins, ça m’a ouvert les yeux. Je sens que quelque chose est en train de se retirer de mes entrailles. Il est donc possible de guérir sans médicaments. Sans doute suffit-il d’être fou amoureux. Depuis le temps que nos corps se cherchent, se rapprochent et s’apprécient, ils me donnent l’illusion qu’ils sont exclusifs l’un à l’autre.

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Le camp des assassins

« Écrire, c’est bondir hors des rangs des assassins. » Franz KAFKA

Tu as reposé le livre sur la table basse. Tu as allumé une cigarette, et puis tu m’as parlé, à pas comptés comme tu aimes faire, choisissant les termes avec soin, marquant un silence entre chaque bloc de mots : c’est vrai qu’on vieillit sournoisement. Les minutes d’inattention se sont accumulées, et on a fini par perdre le fil de ce qui autrefois nous faisait battre le cœur. Nos caractères qu’on trouvait si subtils se sont peu à peu accommodés de la vulgarité de l’époque. On est devenus une caricature de nous-mêmes. Puis tu as évoqué ce qu’on s’est obstinés à ne pas voir durant toutes ces années, les images bouleversantes qui auraient dû nous faire agir, les phrases aussi qui venaient d’ailleurs. On ne les comprenait qu’imparfaitement, ces phrases, mais on aimait à les prononcer. C’étaient des antidotes, des formules magiques qu’on apprenait par cœur. On voulait croire qu’à force de les répéter elles nous sortiraient de là, mais rien ne s’est déroulé comme prévu. Tu as sans doute raison : tous ces détails, pris séparément, paraissent insignifiants, mais c’est leur accumulation qui a fini par nous perdre. On a rejoint le camp des assassins sans même qu’on s’en rende compte. A ressasser les mêmes pensées, à répéter les erreurs du passé, à refuser le combat contre ce qui nous consumait à petits feux, notre conscience s’est absentée. On a choisi la voie la plus confortable : un travail de gestionnaire dans une grosse boîte, une gentille petite famille, les vacances à la mer et à la montagne, en cachette quelques folies raisonnables, et pour le reste on ferme les écoutilles. Qui pourrait nous en faire le reproche ? On a suivi le cours naturel des choses. Comme tous les autres, on s’est engouffrés dans le tunnel de l’obéissance sans broncher. Il est tellement plus facile de vivre comme des automates, la tête pleine de poussière.

Et puis tu m’as demandé : combien de temps peut-on survivre ainsi, à bout de souffle ? Nos jeux usés jusqu’à l’os. Chaque jour tenir un jour de plus, et pourquoi tenir quand autour de nous plus rien ne tient, les uns attendant les échéances de brefs bonheurs particuliers, les autres se débattant dans leur coin avec les histoires qu’ils se racontent du matin au soir, certains tout de même, les plus obstinés, cherchant à bricoler leur petit rock avec un reste d’excitation adolescente, ce qui pour un temps leur permet de tenir la mort à distance. Une vie sans désir véritable ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà ce qu’on proclamait fièrement à 20 ans. Tu te souviens ? On rêvait d’être libres. On se croyait plus malins que les autres. Alors, avec ton ironie habituelle, tu m’as dit : c’est pas grave, on attendra la prochaine guerre pour s’acheter un super écran 3D. Il tapissera tout le mur du fond et on se laissera entraîner par le flux d’illusions en continu. On plongera en full HD au cœur du vide. Tu tiras une longue bouffée, puis, sûre de ton effet, tu ajoutas : maintenant il faut accepter le chaos sans se raconter d’histoires. On pourra se laisser porter par la beauté de l’artifice, mais sans en être dupes. On va plus s’aplatir, Léo, il nous reste une toute petite chance de nous inventer un autre destin.

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atelier d’été, 7 | distensions du temps

Voilà, la gourde est vide. C’est la fin des haricots. Tu sens tes jambes trembler. Tu es incapable de te lever. Tu n’as pas mal mais tu es incapable de te lever. Comme si quelque chose t’appuyait sur les épaules. Le corps a renoncé et l’esprit est tellement épuisé qu’il n’a plus la force d’avoir peur. Tu es en train de mourir. De ça au moins tu es sûr. Tu t’enfonces dans les ténèbres sans protester, comme si ta propre fin t’indifférait. Pour tenter d’oublier le poids étrange qui pèse sur tes épaules, tu penses à L. Vous avez laissé derrière vous un bon paquet d’illusions et de combats perdus, mais tout ça ne te désespère plus. La blague touche à sa fin. Le rideau va se baisser. Tout doucement, en silence. Pas si dur qu’on le pense. Je me laisse lentement, lentement régresser jusqu’au fœtal. Je suis Lazare, ni mort ni vivant. D’ici peu, je vais me changer en chose. Les insectes se posent sur moi comme si j’étais déjà cadavre. L’asticot me guette. Mais hors de moi l’effroi. C’est tranquillement que je m’en vais aux mouches. On dit que le sage doit être toujours prêt à se faire la malle. La route a été longue jusqu’ici, c’est pas le moment de faire preuve de faiblesse, ne pas se faire rapatrier juste avant le grand saut final. S’agit de ne pas rater la dernière étape d’une vie malheureuse. Je songe à mon cadavre sans-fleur-ni-couronne, pour solde de tout compte. J’aurais aimé devenir une sculpture, une statue. Mais non, faut pas rêver. Tu ne contrôles plus grand-chose. Tes paupières s’abaissent. Ton diaphragme se soulève amplement. Ton souffle, tu le tiens à bout de bras. Ça devient interminable cette histoire. Tout de même curieux cette fin qui n’en finit pas de finir. Combien de vies j’ai déjà cramées ? Je vais finir par me croire immortel. Peut-être que c’est à force de côtoyer les morts depuis si longtemps. N’empêche, je pensais pas que c’était si épuisant de passer de l’autre côté. Le pire n’est pas de claquer, mais d’agoniser éternellement. Les choses ne peuvent-elles s’arrêter simplement ? On t’avait dit que la proximité de la mort portait la vie à son point d’incandescence. Tu parles ! Tu te sens à présent faible, si faible, et ta lente agonie reste d’une banalité effarante. Au bout d’un long moment, la personne qui était assise dans le noir s’est levée, et je me  suis rendu compte que sa frêle silhouette était là depuis toujours, tapie dans un coin de la grotte, à m’observer en silenceElle m’a tenu compagnie toutes ces années sans jamais me faire face et, depuis que j’ai débarqué sous le grand soleil d’Afrique, elle m’a attendu patiemment dans le recoin le plus sombre de cette grotte. Je la vois qui s’approche lentement. Je suis obnubilé par le mouvement saccadé de ses hanches saillantes. Elle est maintenant à peine à un mètre de moi. Peut-être suis-je déjà mort car je me tiens debout devant elle et je peux observer à loisir son visage de petite pomme fripée. La mort, ce n’est quand même pas cette petite vieille ridicule ?  La voilà qui me sourit et qui me montre ses grandes dents. Elle s’approche encore. Elle est si près de moi que je sens son souffle fétide sur mon visage. Puis, lentement, interminablement, elle penche sa tête osseuse en arrière et ouvre grand sa bouche desséchée. On dirait qu’elle se force à rire, l’impudique, mais aucun son ne sort de la large crevasse qui lui barre le bas du visage. Alors je repense à cette phrase : « Comme ta bouche est immense quand tu souris ». Je m’adresse à elle et je la tutoie pour éloigner la peur. C’est donc toi qui es venue me fermer les paupières. Moi qui t’avais imaginée droite comme un « i », pas baisante pour un sou, tu fais l’enjôleuse. Toute ma vie tu m’as intrigué et même fasciné, les autres osaient à peine t’évoquer, alors que tu n’es qu’une vieille bonne femme répugnante à regarder avec des airs de courtisane sur le retour. T’es venu m’assassiner en douceur, c’est ça ?  M’étrangler délicatement, et avec le sourire en plus. J’ai passé mon temps à t’attendre, et aussi à t’esquiver, mais cette fois impossible de détourner le regard. L’air fraîchit et s’obscurcit. Le temps se ralentit encore un peu comme s’il s’épuisait et je continue à regarder ton sourire qui s’étire indéfiniment. Je ne peux ni m’approcher ni reculer. À toi de décider quand souffler la bougie.

Les autres contributions de l’atelier proposé par François Bon

sauver sa peau

Les soirs de grande lassitude, on s’enferme dans le calme de l’appartement, à l’abri du monde. La semi-obscurité nous protège. Après avoir allumé une ou deux bougies, on  s’invente des rituels pour de rire, comme de s’agenouiller dans le salon et de se jeter un peu de cendre dessus. On répète ce que faisaient les anciens Juifs ou on imite les gosses dans les bacs à sable. Il suffit parfois de remuer les cendres pour faire jaillir la flamme. On va pas survivre comme les autres, que tu m’as dis l’autre soir, à quoi bon jouer les collabos plus longtemps ? T’en a pas marre, toi, de te déguiser en bon-petit-soldat toute la journée ? Je ne t’ai pas répondu tout de suite, puis je t’ai dit que ça ne me déplaisait pas de me faufiler, de ruser avec le monde. Tu as alors enfoncé le clou : quand même pas très glorieux… et après un silence tu as ajouté : Tu veux pas qu’on essaye un autre truc ? Faut qu’on trouve un truc pour rester en vie.

Sarah cherchait encore des moyens de sauver sa peau. Léo, lui, retournait à ses rêves. Le monde extérieur et sa série de portes verrouillées le plombait tant. Plus rien ne lui parlait. Il se souvenait bien de l’appétit des nuits  blanches, de fragments mis en réserve, une certaine manière d’essayer, une certaine manière d’expérimenter, mais il ne parvenait  plus à mettre en lumière les choses qui sont cachées et qui parfois se devinent. Depuis des lustres il se tenait sur le seuil de l’autre monde sans trouver la formule qui tirerait son double de l’oubli.

Léo avait trébuché. Il était retombé dans l’ancien univers en toc. Depuis son retour d’Afrique, il apprenait tant bien que mal à gérer les temps de latence. Le chien errant qui autrefois parcourait le globe avait fini empaillé, mais quelquefois la nuit, et la nuit seulement, il se réanimait mystérieusement. Alors, comme pour la toute première fois, il s’ouvrait à nouveau aux merveilles du dehors. L’espace d’une insomnie, Léo rompait les liens avec la mort ordinaire et retrouvait la source brûlante et glacée, le lieu d’origine où tout s’éclaire. Tandis que son image résiduelle, pâle reflet de celui qu’il avait été, courait du matin au soir après la marchandise, son être réel se carnavalisait la nuit venue en compagnie d’ombres bien plus vivantes que ceux qu’il côtoyait le jour.

atelier d’été, 5 | pour un dictionnaire

THÉÂTRE – Cerveau en roue libre, tu glisses tous feux éteints à travers les rues de Paris et, par instants, sans bien savoir pourquoi, tu frémis de désir. Le rêve contient des détails précieux difficiles à saisir sur le moment et qui s’évanouissent au réveil, petites choses dont presque personne ne parle et qui pourtant touchent à l’essentiel. Elles tiennent sur un fil, un fil si mince qu’il est presque invisible. Tu sens qu’elles pourraient faire émerger la part de toi-même qui est encore en vie. Cette nuit tu franchis les portes du théâtre à l’italienne. L’immense salle que tu survoles est déserte et plongée dans l’obscurité. Seul le plateau est éclairé. N’aie pas peur, approche-toi de la rampe, les rideaux sont ouverts. La scène se déroule dans un cercle de lumière aux contours flous. Une actrice est agenouillée au milieu. Elle porte une robe blanche et légère. Son corps est un peu voûté. Soudain elle tourne la tête vers le public absent. Son visage est étrange, d’une beauté hiératique, sans âge ni expression. Le regard est clair, glacé, surnaturel. Le fantôme d’une actrice, penses-tu. Tu la vois porter à sa bouche une coupe remplie à ras bord d’un liquide noirâtre et épais. A peine les lèvres touchent-elles la substance qu’elle éloigne la coupe d’un geste brusque et la fait déborder. C’est alors que le rideau de gauche se met à trembler. Tu frissonnes. Un coup de vent froid balaye la scène, traverse le corps de l’actrice qui s’écroule en silence. Le bruit métallique de la coupe qui percute le sol et roule sur le plateau résonne longtemps dans ta tête. Le liquide se répand sur les planches par larges cercles, comme de l’encre sur un buvard. Le corps de l’actrice se désagrège rapidement. Bientôt il ne reste plus qu’un tissu blanc enveloppant des restes d’os et un tas de poussière. Tu tentes de te rappeler les traits de son visage et la clarté étonnante de son regard lorsqu’un éclat de rire retentit derrière toi. Tu le sens s’approcher. Une peur aiguë t’empêche de te retourner.

Contribution au dictionnaire du fantastique (atelier proposé par François Bon)

atelier d’été, 3 | aller perdu dans la ville

C’était une balade nocturne dans Larabanga, petite ville du Ghana qui borde le parc national Mole, à la recherche de la pierre mystique dont on nous avait raconté l’histoire à notre arrivée : un homme venu d’Arabie Saoudite qui choisit Larabanga pour terminer son long voyage sur terre, il se recueille au pied de la pierre mystique et jette sa lance du haut de la colline, là où elle se plante il construira une mosquée et depuis les habitants se recueillent près de la pierre mystique, glissent des pièces sous le monolithe en formulant des vœux, s’assurant ainsi la protection d’Allah, piqué au vif je décide de partir après dîner à la recherche de cette pierre imposante en forme de table, je laisse Sarah allongée sur le lit en position du fœtus comme à son habitude, sa culotte jaune trouée, les fesses endolories par le long trajet en bâché, une dernière fois avant de fermer la porte je regarde avec tendresse la plante de ses pieds noircie par une corne épaisse, dehors j’allume une clope et j’écoute, deux oiseaux qui se répondent gaiement, le grésillement continu des néons blancs du bâtiment d’en face, le bruit mat des coups de pilon, au loin l’aboiement d’un chien, l’atmosphère est saturée d’eau, par où aller ? sur le plan ça a l’air simple : il suffit de traverser la ville en suivant la Sawla-Damongo Road sur trois cents mètres, puis de bifurquer vers le nord et de traverser le quartier au pied de la colline mais cette nuit la lune est masquée par d’épais nuages et la route principale n’est éclairée que par quelques ampoules vertes, jaunes et rouges, je distingue à peine les silhouettes des derniers promeneurs qui se déplacent en silence, un vieux reggae s’échappe d’une boutique encore ouverte, je reste quelques minutes à écouter avant de reprendre la route, je marche encore une centaine de mètres puis c’est le moment de prendre vers le nord, je m’engage avec appréhension dans le labyrinthe des rues désertes, presque toutes les cases sont closes, l’une d’elle, plus grande que les autres, est éclairée de l’intérieur, je m’approche et regarde à la fenêtre : une pièce coquettement aménagée, miroir et masques accrochés au mur, jolie table basse et étagères remplies de livres et de magazines, sûrement la maison d’un Peace Corp, j’hésite à frapper, finalement je continue mon exploration dans l’obscurité, devant j’entends un chien qui hurle à la mort, je décide de faire un détour par la droite, arrivé sur une petite place je devine deux garçons qui dorment sur une paillasse devant leur maison, près d’une marmite l’impression de voir un crucifix posé sur des fagots, de drôles d’images me viennent en tête, cadavre en décomposition de Sarah au fond d’un puits, sacrifices humains sur le monolithe… il fait encore plus lourd que tout à l’heure, le t-shirt colle à la peau, j’ai perdu tout point de repère, je tâtonne dans l’obscurité en essayant de garder mon calme et la même direction, ma main frôle les murs en terre, plus loin à la lumière d’une lampe à pétrole une famille est réunie autour d’une marmite fumante, Good evening Browny ! How a’ you ? joie des enfants qui rassure, le père m’indique la direction de la mystic stone avec un léger sourire aux lèvres, c’est là d’où je viens… il faut que je regagne la route principale, je presse le pas, des cris éclatent devant moi, j’aperçois des lueurs de torches qui s’approchent, s’éloignent et s’approchent de nouveau, je fais demi-tour mais il en vient aussi de l’autre côté, les flammes et les cris se déplacent rapidement, déjà ils m’entourent, ne sont plus qu’à quelques mètres, ils scandent toujours les mêmes mots en rythme : Domanika Ooh ! Domanika lololo ! Soudain trois adolescents surgissent au coin de la rue, ils font tournoyer des fétus de paille enflammés au-dessus de leur tête, se poursuivent, font mine de s’attaquer, et quand ils me voient figé contre le mur, ils éclatent de rire.

Toutes les contributions de l’atelier d’été proposé par François Bon

Ivresse

Emmailloté dans mon ivresse artificielle, je me laisse conduire dans un bar par un autre soûlard. J’ai toujours aimé les rencontres de hasard, et les conversations épisodiques dans les cafés. Parfois on peut aller loin avec quelqu’un rencontré au bord d’un zinc. Il n’est que 22 heures. Il m’en reste sur la pédale. Je me ressers un verre, et encore un verre. J’écoute les clients causer de leurs petites et de leurs grandes histoires. Tout ce qu’ils racontent semble si cohérent, récits logiques dénués de tout mystère. Moi je suis incapable de raconter ma vie. Trop décousue. Trop chaotique. Comment dire l’instable, le mouvant, le passé qui déborde le présent ? Autant essayer de mettre de l’ordre dans ses rêves… La vie des clients est métallique. La mienne c’est du chiffon, un vêtement informe plein de trous et de déchirures, qui s’effiloche de toutes parts. J’ai beau tenter de reconstituer le fil des événements, il ne reste de mon existence en jachère que des miettes, des fragments de réel. Pour ça que j’aime tant la poésie, paroles lointaines, éclats de voix dans la nuit, et aussi châteaux de cartes qui s’écroulent, navires en bouts d’allumette partis à la mer, visages sans nom, rencontres sans suite, élans coupés net. Les notes, les esquisses et les croquis toujours me ravissent. Je barbote dans l’évasif et défais ma vie négligemment. Pas grave, je ne fais que passer.

Doucement les choses se changent en vin. Dedans et dehors, pour toi c’est la même chose. Tordu du dedans, tordu du dehors. Hé ! Hé ! Cherche pas à t’évader. Le labyrinthe te protège de celui que tu pourrais être. Tu aimerais juste que quelqu’un t’aime, c’est tout. Tu aimerais que quelqu’un te raconte de belles histoires. Vivant reclus dans ton appart, ça fait trop longtemps que la lune est ton soleil. Tu te lèves. Miracle que tu tiennes encore debout. Tu cherches la sortie. La chaise électrique derrière le comptoir dissipe la lumière. Tu t’accroches à la première table qui se présente. Tu étouffes. Tu t’énerves. Doit bien y avoir un moyen de sortir d’ici ! Tu montes sur la petite table ronde pour toucher du front le ciel. Gamin, tu adorais danser sur les tables, et ce soir tu danses ivre, ivre de fatigue, ta carcasse en perpétuel déséquilibre. C’est ce qui rend ta démarche émouvante, à ce qu’on t’a dit. Bien sûr la table finit par chavirer. Du haut de ton ivresse, tu entrevois la mer un court instant, comme dans un rêve, puis tu t’étales comme une merde. T’inquiète, un artiste ne tombe jamais définitivement. Il trébuche souvent mais rebondit à chaque fois. Squelette en caoutchouc, tu apprendras à bondir par-dessus les obstacles.

Renaissance

Les bourgeons après l’averse. J’aime bien le jour d’aujourd’hui, oui je l’aime vraiment bien. Car en ce magnifique jour je vis bien. Je suis même fou de vie, il faut le dire. Derrière l’écorce palpite la joie animale. J’ai maintenant la certitude que la vie est plus riche et plus lumineuse qu’elle n’est douloureuse. La proximité hier avec la souffrance et la mort, voilà ce qui aujourd’hui me fait regarder le monde avec gratitude. Il faut sans doute avoir été un crevard comme moi pour ressentir la grande santé  nietzschéenne. Tu m’as dit : l’affirmation est première, alors j’affirme, non sans une certaine mauvaise foi, que mes pores se dilatent et que mon corps regorge de vie. Et je ris à gorge déployée pour avoir souffert plus intensément. Évidemment je ne suis pas guéri, je ne guérirai jamais, mais en ce magnifique jour d’aujourd’hui la joie est suffisamment forte pour surmonter la douleur. Je suis confiant. Je me tiens debout (ce qui n’est pas rien), et suis heureux à en chialer comme un gosse depuis que je me suis coupé la tête ! Et voilà que je me balade, ma tête sous le bras, rue de Ménilmontant où tout est insolite. Mon état empire sûrement clandestinement mais, en vérité je vous le dis, je ne suis plus malade. J’ai même une santé de fer et un appétit d’ogre. Le masque de fer redécouvre le soleil. Il est prêt pour le spectacle. Chaque personne que je croise, rue Oberkampf, ne me semble pas si antipathique que ça. Pour un peu, j’en viendrai à me jeter dans les bras du premier venu ! J’ai gardé ce vieux rêve d’abolir ce qui nous tient séparé. Mais pour l’heure tout contact physique semble prématuré ; je me contente d’adresser des sourires, des hochements de tête et puis, allons-y, quelques clins d’œil. Je ne cherche plus à me défendre. Il suffit de baisser les armes pour que le cirque dans la rue nous fasse découvrir un nouveau monde. Débarrassé de sa laideur, le Ressuscité fait maintenant des grimaces exorbitantes dans la rue sans que personne ne s’en offense. J’entends quelques rires. La fraternité est encore possible, mon ami.

Je longe les quais. Les ombres s’allongent rue de la Grange aux Belles. On les sent fébriles, prêtes à mordre. Tous mes sens sont en alerte mais à l’intérieur je n’ai plus peur. Rue de Lancry, une femme dit : « J’ai été accosté par un Noir, un mec louche tu vois… il demandait Rébecca, il avait un foulard jusque-là…» Le carnaval ne fait que commencer. J’arrive rue des Vinaigriers : au milieu de la rue, le doppelganger de mon père (lui tel que je le connais sur les photos mais en plus maigre et plus blafard) est occupé à frapper avec une barre de fer une masse de chair sanguinolente. Mon corps recule de quelques pas. Il a tout de même la présence d’esprit de ne pas lâcher sa tête, et la pauvre petite tête regarde avec stupeur la scène qui se déroule au ralenti et dans un grand silence : après l’avoir dépecé avec application, le  doppelganger mange maintenant le crâne de la chose avec ferveur. Je scrute sa face livide barbouillée de sang, ses longs doigts fins qui tremblent et malaxent la cervelle avec volupté. Les passants passent leur chemin comme si de rien n’était. Une boucherie en pleine rue, quoi de plus normal. Chacun se fait son cinéma. Moi c’est différent. Je suis pris de violentes hallucinations depuis l’enfance, images épaisses qui peuvent surgir au coin d’une rue, sur une place, un parking souterrain, à la fenêtre d’un immeuble ou dans une rame de métro. Je ne cherche plus à les éviter. C’est maintenant comme une drogue. Je les sens venir. La plupart du temps, elles se manifestent lorsque ma tête se lève pour regarder le monde avec détachement. Peut-être mon ascendance celte qui m’incite à créer du fantastique n’importe où, n’importe quand. Mes yeux mi-clos se détournent du cadavre et de son bourreau. Je m’éloigne de la zone d’apparition en écoutant les battements d’aile de mon sang qui décélèrent. Pulsations émiettées, miettes de beauté. Je continuerai à faire le pitre, à chanter et à danser sous les fenêtres sans craindre le ridicule. J’ai retrouvé la force d’être sans espoir. Tant que je me souviendrai d’où je viens, la route restera ouverte. L’horizon ne passera pas.

dans la glace

La salle de bain se regarde dans le miroir, tu ne peux pas la laisser seule. Quelque chose te pousse à regarder le désastre en face. Tu as glissé une photo de tes trente ans sur le bord du miroir pour surprendre le cheminement souterrain de la mort. Tu  vas t’assassiner une fois de plus à t’observer et à te comparer comme ça. Tu ferais mieux de sentir, palper les choses qui t’entourent, mais non, il faut encore que tu te confrontes à cette vision que tu ne parviens pas à accepter. Tu entres dans la salle de bain, tu fermes les yeux pour repousser de quelques secondes le moment de vérité, tu écoutes ta respiration avant d’affronter ce visage que tu as de plus en plus de mal à reconnaître. Puis les yeux tu les ouvres grand et voilà, dans la salle de bain ton cancer piégé par cette saloperie de miroir qui te renvoie avec une terrifiante exactitude cette image d’homme condamné. A cette seconde tu te vois tel que tu es vraiment. Un sursitaire. La mort, tu la portes sur ton visage dévoré. Elle est industrieuse et prospère, pas vrai ? Jamais elle ne relâche son étreinte. L’état de tes intestins se lit dans ton regard. Ta santé défaillante t’apporte des visions inédites. Les organes pourrissants deviennent comme des visages, des visages de femmes effrayantes et des visages de brigands. Tu ne peux pas t’empêcher de penser à Dorian Gray. Ton crime tu le vois une nouvelle fois dans la glace. Tu te regardes droit dans les yeux et ça ne fait pas un pli, tu es un sale type assez horrible à regarder. Pourtant, une fois la porte de la salle de bain refermée, tu ne te sens pas si mal que ça. L’imbécile heureux qui est en toi cherche et trouve des distractions à sa détresse. Il continue à vivre presque comme si de rien n’était.

En plein soleil d’hiver

Se débarrasser de tous nos bagages et devenir léger, si léger, avec l’âge. Retrouver dans l’extrême vieillesse les espaces immenses de l’enfance. Songes-tu parfois à la vie qu’on aurait pu avoir, à toutes les choses qu’on aurait pu vivre ensemble ? Deux petits vieux tout secs, beaux comme une trêve, sont assis au bord de la fontaine des innocents, en plein soleil d’hiver. Le silence amoureux qui les entoure me touche en plein cœur. Ils se tiennent par la main. Ils gardent le silence. Ils sont fragiles et rayonnants. Ça aurait été beau de vieillir comme ça, avec toi. On aurait été capable de rester ensemble pendant des heures sans dire un mot. J’aurais aimé d’un mariage de raison qui devienne mariage d’amour après longtemps de vie commune. J’aurais aimé apprendre à t’aimer.

Rêve étonnamment précis cette nuit

J’ai rendez-vous dans un des sous-sols du blockhaus qu’ils appellent le Sanctuaire. L’abri souterrain utilise d’anciennes excavations creusées dans le roc. Je frôle les parois en pierre. Elles suintent d’humidité et sont parcourues d’étranges tuyaux argentés. Les bruits de l’extérieur me parviennent assourdis et déformés. Au bout d’un moment, je n’entends plus que le clapotement de mes pas dans la boue. Espace et temps distordus dans cette enfilade de tunnels éclairés par des néons qui grésillent, mais je sais où je vais. Au bout d’un couloir, un flic me fait entrer dans une pièce étroite où m’attend un petit homme au teint de cendre. Il est assis derrière un bureau en acier sur lequel est posé un stylo et rien d’autre. Le type se lève, me tend sèchement la main. Il se présente, dit qu’il est Contrôleur Général, puis me fait signe de m’assoir. Sur le mur du fond, un écran tactile montre un plan interactif de la région. Je regarde les icônes qui clignotent sans rien y comprendre. L’homme me pose les questions d’usage. Il me parle avec un air compassé. Sous cet air délicat et raffiné, il y a de la morbidité. Il m’écoute avec la tête légèrement penchée sur le côté. Pendant que je lui parle, mon regard reste fixé sur sa bouche pincée. Il semble satisfait des réponses que je lui fournis. Du tiroir de son bureau il sort une clé USB. « Elle contient votre ordre de mission et les fiches de renseignement. Mais d’abord, je veux être sûr : êtes-vous prêt à aller jusqu’au bout avec nous? ». Je ne réponds pas. Je connais leurs moyens de pression. Ces crevures connaissent le moindre de mes écarts. Le petit homme me regarde avec insistance. Un long chemin a déjà été parcouru dans la pénombre, mais j’ai encore le choix, je crois. Mes pensées s’embrouillent dans cette pièce surchauffée, à l’éclairage blafard. Il tapote son stylo contre le bureau en métal. Ce bruit qui résonne dans l’espace exiguë me porte sur les nerfs, me rend sourd à tout le reste… Est-ce que j’ai fini par hocher la tête ? Le contrôleur général m’adresse un sourire de satisfaction ; il me tend la clé USB. « On vous enverra par mail le logiciel qui permet de décrypter les données ». J’hésite encore quelques secondes puis je prends la clé. Il s’approche de moi, me tape légèrement sur l’épaule. Un long frisson me parcourt le dos. « C’est une affaire de tout premier ordre, me souffle-t-il, le type que vous aurez à surveiller peut porter atteinte à la sûreté de l’État… Si vous sentez qu’ils se méfient de vous, vous devrez brouiller les pistes pour nous préserver, puis vous décrocherez au plus vite, ok ? N’ayez pas peur, on vous couvrira. » Il me parle ensuite de l’enquête et me raconte ma légende (la fausse bio qui me servira de couverture). Sa voix métallique s’échappe d’une bouche sans lèvre. Je regarde sa tête sinistre qui fait ce qu’elle peut pour m’amadouer mais je ne l’écoute plus. Je n’aime pas son odeur, il sent le prêtre. Un prêtre qui a dû passer sa vie dans ce bureau souterrain. Il sort de la poche intérieure de sa veste la photo de la personne à approcher. « Il s’agit du responsable de la cellule clandestine, un jeune écrivain promis à un bel avenir ». Sur la photo, on peut voir David qui tient une banderole lors de la manif de Toulouse qui a dégénéré. « A partir d’aujourd’hui, vous entrez dans la clandestinité la plus totale » ajoute-t-il avec un sourire de sympathique petit vieux qui m’évoque celui de Klaus Barbie. Il me fait promettre de ne jamais rien dire ou écrire sur la mission. Je sais que maintenant je ne peux plus faire marche arrière.

Photo : tunnel du métro Berri-de-Montigny creusé dans le roc, juin 1963, archives de la Société des transports de Montréal

La dégradation des sentiments

David s’amusait à nous provoquer et Simon s’amusait à lui répondre. Ça faisait un petit moment que ça durait. Les verres se vidaient, les esprits s’échauffaient quand Simon a lancé : « Oui, c’est une réaction prévisible, chacun cherche à justifier sa lâcheté comme il peut. – Quoi ? C’est toi qui me parle de lâcheté ? » lui rétorque David avec un méchant sourire. Toute trace d’amusement a disparu. « Mais regarde-toi ! Regardez-vous, tous les deux ! Vous faites de sacrés révolutionnaires, c’est sûr ! ». Il nous désigne du doigt, moi et Simon. « L’un travaille à la Société Nationale des Tristes Clowns, l’autre à la Compagnie Universelle des Télécoms, et qu’est-ce que ça fait toute la journée ? Ça se tient au garde à vous et ça tremble devant des petits chefs. Mais par contre attention ! Le soir venu ça rêve d’un réveil des consciences ! Nos révoltés à la petite semaine se montent le bourrichon sur une révolution mondiale. Ils fomentent en douce des actions subversives pleines d’éclat… Tu parles ! Vous me faites marrer. Vous menez la vie la plus médiocre qui soit et vous vous permettez de donner des leçons aux autres ? Mais vous n’êtes que des petit-bourgeois, des petit-bourgeois qui vivez bien au chaud, qui remboursez jour après jour votre petit appart, gentiment, comme tout le monde. Alors continuez à vous branler le cerveau sur une hypothétique révolution, on fera les comptes dans vingt ans ! – Les comptes ? Quels comptes ? » lui répond Simon avec tout le mépris dont il est capable. « Justement, y a pas de compte à faire, y aura jamais de compte à faire. C’est là qu’on voit que t’as rien compris… T’es qu’un collabo comme les autres, c’est ça la vérité. – Bien sûr que je suis un collabo, et tu veux savoir ? Toi aussi, et Léo et Samuel, on est tous des collabos ! Et même pas des grands collabos, non, des tout petits collabos de rien du tout, des minables qui survivent tant bien que mal dans cette tyrannie minable. Mais moi au moins je me la joue pas grand révolutionnaire, je perds pas mon temps à critiquer le spectacle à longueur de journée. Le spectacle ! Le spectacle ! Mais c’est devenu d’un ringard, mes pauvres vieux ! Ça en devient tellement ridicule d’être à ce point décalé de la réalité ! – Et c’est quoi pour toi la réalité ? C’est ta petite vie de salarié ?… »

La conversation s’est poursuivie ainsi, chacun restant enfermé dans son argumentaire et son contentement de lui-même. David et Simon firent encore quelques phrases, je n’écoutais plus. Je regardais Samuel qui les observait de ses yeux clairs, sans rien dire. Il avait les traits tirés et le teint cireux. Une grosse barbe lui mangeait le visage. Au début de la soirée, Samuel avait éludé la remarque que lui fit David sur sa mauvaise mine. Derrière sa barbe on devinait un vague sourire, je crois. Il avait les yeux perdus dans le lointain. À mille lieues de la conversation. C’est comme si l’homme silencieux avalait le bruit qui l’entourait. Il nous laissait face à notre insuffisance. Samuel a toujours semblé regarder au-delà de ce que nous-mêmes nous voyons. Il avait dû être le premier à constater la dégradation des sentiments qui autrefois nous unissaient. Peut-être se réjouissait-il de constater, ce soir, que cette dégradation était parvenue à son terme. Sans doute avait-il compris bien avant nous que notre aventure collective était vouée à l’échec. Il devait savoir qu’il est illusoire de vouloir créer une communauté d’esprits libres. Chacun doit mener son propre chemin, m’avait-il dit une fois, avec son air faussement désinvolte. Il avait raison. Chacun de nous est maintenant échoué sur son récif, sans réel dialogue avec les autres. On n’inventera plus d’autres mondes. On ne s’assignera plus d’autres missions ésotériques. Notre étrange guérilla a pris fin. La vie solidaire est derrière nous. L’opposition était sans doute trop forte. Sans nous en rendre compte, on est devenus des gens tristes, et il n’y a aucune poésie à tirer de la tristesse. La tristesse sclérose les sentiments. Elle isole et elle nous a enfermés sur nous-mêmes.

Le soleil va percer

Simon colle son front à la vitre du magasin. Il garde les yeux fermés. Il entend quelque chose qui bat en lui. La joie, le bonheur, l’angoisse aussi… les choses sont en train de changer. Étonnant comme les métamorphoses les plus profondes se font dans la simplicité. Pas de doute, il est en train de tomber amoureux, lui qui a toujours pensé que l’amour était une imposture. À croire que le désir d’amour finit par l’emporter sur tout le reste. Il résume la situation : l’intrigue est d’une pauvreté affligeante : un type tombe amoureux d’une femme très belle qui donne son corps aux autres contre de l’argent. Tout le monde sait que l’issue sera fatale. La vitrine colle au front de Simon, alors il décolle son front et souffle doucement sur la vitre. Puis il dessine le doux visage toujours changeant de sa putain adorée. Je sens bien que ça commence à brûler. Jusqu’ici, tout était desséché à l’intérieur. Une vraie momie. Trente sept ans de cœur sec, ça ne pouvait sans doute pas durer.

Simon reprend sa marche libératrice dans l’air gris bleu de Paris. Il se sent disponible à ce qui l’entoure. Je me sens félin dans la fourmilière. Je suis un chat, un chat à la recherche d’aventures inexplicables. D’une route qui n’existe pas. Même si, contrairement au chat, j’ai le don de me perdre facilement, je me sens partout chez moi. Il se répète la phrase de Kipling “ Je suis le chat qui s’en va tout seul, et tous les chemins se valent pour moi. ”. Comme le chat je ne souris et ne pleure jamais. Du chat aussi je crois avoir l’instinct et l’odorat. Je flaire l’élasticité de l’instant, me vautre au soleil des anges et pour le fun, je tente parfois même de ressusciter la souris à coup de pattes. Je suis un solitaire qui aime la nuit. Simon s’éloigne de la foule qui se presse à l’entrée du Citadium. Leur agitation permanente, leurs gestes de nervosité, leur catastrophisme… ce sont autant de preuves de leur volonté d’en finir. Ils raccourcissent leur vie volontairement. Les plus usés doivent envier la paix des morts.

Au croisement de la rue Joubert et de la rue de Mogador, Simon se force à ne pas regarder la plaque du médecin qu’il a consulté il y a quelques jours. L’amour trouve sa force dans la clandestinité, se dit-il, sans doute pour ça que le mariage tue l’amour aussi sûrement… Bref, il va falloir s’organiser. Derrière l’Opéra, il entend une passante qui s’exclame : « tu as vu, le soleil va percer là ! ». Un groupe de touristes allemands est tassé devant les galeries Lafayette. Simon passe devant eux avec un étrange sourire aux lèvres. Des lambeaux de phrases lui parviennent : … machen das Leben unmöglichnicht sehr sauber, aber ich mag es… warum brauchen wir …? Puis il longe les galeries en lisant chaque slogan publicitaire : « La joie d’être belle », « Tous les bonheurs du monde », « Découvrir un confort absolu, même à contresens du poil ». S’arrête devant le mannequin dans la vitrine. Il porte un T-shirt sur lequel est écrit « I Love The Ocean ». Les promesses de choses essentielles rapportent toujours autant… parce que derrière tout ça, le point fixe c’est l’amour, non ?… Drôle comme l’amour m’obsède maintenant, moi qui m’en tenait si éloigné jusqu’ici. Contrairement à ce qu’on dit, je trouve que ça rend lucide, d’aimer. Oui, l’amour n’est peut-être pas qu’une illusion, il est aussi une…, Simon cherche le mot, disons… une connaissance. J’aime Li sans espérer que ça soit réciproque. Je l’aime avec la plus extrême inconséquence, mais je l’aime telle qu’elle est, en toute connaissance de cause, sans aucun espoir de la changer… À quel moment ça a commencé à piquer ? À quel moment j’ai commencé à la trouver si particulièrement belle ? Simon se creuse le cerveau, puis son regard se porte sur la jaquette d’un livre en devanture du Relais H : « Faites vibrer chaque seconde de votre vie. ». Partout les mêmes injonctions.

La meute

Tu regardes la meute s’avancer sur la ligne de crête, la meute beuglante et turbulente, possédée par la fièvre du travail, rongée par l’excitation du profit immédiat. La meute qui s’enorgueillit de ne pas avoir une minute à elle. Et son emploi du temps sans faille qui la rassure. La meute de prédateurs s’abrite derrière les innombrables obligations sociales. Elle n’imagine rien, ou plutôt : son imagination est en état de siège permanent. Sur les débris du réel, elle est incapable de construire le moindre édifice. La meute à qui mieux-mieux dit qu’elle s’en fout, dit qu’elle est indifférente, que tout se vaut. La meute n’apprend jamais rien car elle croit tout savoir. Aussi déteste-t-elle ce qu’elle ne saisit pas. La meute d’amputés volontaires méprise toute autre manière de penser. Sûre de son bon droit, elle combat les derniers insoumis. Prends garde car sa volonté d’aplatissement est impitoyable. Elle tentera de te voler ton espace et ton temps. La férocité dont elle fera preuve pourra te rendre lâche. N’oublie jamais que la meute est en toi. Tu n’as pas d’autre choix que de la combattre.

Nos amitiés tenaces

Nos amitiés tenaces, c’est pour la beauté. Nos promesses d’évasion, c’est pour la beauté. Les dégagements vers l’ailleurs et l’existence à vif, c’est pour la beauté. Les fantômes, les énigmes, les mystères, c’est pour la beauté, toujours plus de beauté.

Peinture : Zao Wou-Ki

dans la nudité de leur présence

Je me laisse surprendre par les bananes, les oranges, les noix sur le réfrigérateur. J’observe leurs volumes et leurs couleurs qui résonnent dans l’espace de la cuisine. Je regarde les bananes avec attention. Je les regarde dans toute la nudité de leur présence. Plus je les examine et plus je me sens ahuri. Comme ces bananes sont étranges, pensé-je. Comment puis-je les décrire avec précision ? Comment décrire leur réalité sans trahir ce qu’elles sont ? Deux d’entre elles restent obstinément accrochées l’une à l’autre. Je sens bien qu’il y a autre chose à voir que l’image de ces deux bananes accrochées obstinément l’une à l’autre. C’est leur présence qui est étrange. Je ressens même une légère angoisse, qui me fait reculer d’un pas. Je ne sais plus bien qui je suis. Tout s’est virtualisé dans ma vie, tout semble sujet à interprétation, mais ces bananes, elles, elles sont bien là. Leur présence est immédiate, intense, irréfutable. Elle a quelque chose d’inouï que je ne parviens pas à décrire. Peut-être est-ce leur obstination à être qui me met mal à l’aise. Je prononce alors les mots : « banane », « orange », « noix », et l’angoisse se dissipe. Il est rassurant de nommer les choses. Ces bananes, ces oranges et ces noix redeviennent inoffensives. J’allume la radio et replonge instantanément dans le quotidien. De nouveau l’habitude s’interpose entre le réel et la perception que j’en ai. Croissance nulle confirmée en France au premier trimestre… Plus 3 minutes de soleil en plus… Tout va bien. Je suis en paix avec ces bananes, ces oranges et ces noix. Elles ont perdu de leur réalité. L’effet de sidération a disparu. Je vais pouvoir les éplucher, les presser, les engloutir sans état d’âme.

Un dernier air à disparaître

Vu de l’orchestre, des formes indécises. En s’approchant un peu, on distingue les maisons closes et une foule solitaire. On entend des voix affaiblies, on devine une ligne imaginaire : ce qui est musique et ce qui n’en est pas. Des gens déambulent. On repère les morts, manipulables à l’envie. Ils avalent les événements sans broncher. Parmi eux quelques mourants. Ils ont la fausse gaîté des possédés. Leur visage est rongé par une vie d’obéissance. Personne ne soucie d’eux. Et puis il y a les autres, ceux qui veulent encore vivre. Ils nous incitent à affronter nos propres fantasmes. Ils aiment se rendre invulnérables aux maladies de l’époque. Cherchent envers et contre tout à faire redémarrer l’histoire. Sont prêts à souffrir pour cela, à s’arracher du confort. Ça ne fait pas que du bien d’être en vie. On devine la force secrète qui circule au-dedans d’eux, cette foi inquiète qui survit à travers eux et qu’on s’infuse goutte à goutte certains soirs, certaines nuits. Comme eux, on aimerait être en permanence à l’affût des battements et des vibrations. On aimerait avoir leur courage. Écoutons bien, il y a un dernier air à disparaître, la musique des derniers hommes désinvoltes.

Trompe l’œil

Toutes ces années, je n’ai fait que vouloir y regarder de plus près. Mes errances nocturnes me conduisent, sans que je sache pourquoi, au pied d’une fresque murale, rue des amandiers dans le vingtième arrondissement. La fresque représente un immeuble en trompe l’œil. Je m’assois sur un banc et je regarde pendant un temps indéfini le petit garçon situé à l’une des fenêtres de la fresque. Les couleurs sont très atténuées, particulièrement à l’endroit où l’enfant a été peint. Le cadre blanc de la fenêtre apparaît à travers son corps semi-transparent. On songe à l’apparition d’un enfant-fantôme au milieu de la fresque. Le buste du garçon est penché en avant. On devine qu’il salue de la main gauche quelqu’un qui passe dans la rue, mais on pourrait tout aussi bien croire que l’enfant s’apprête à sauter dans le vide.