Un dernier air à disparaître

Vu de l’orchestre, des formes indécises. En s’approchant un peu, on distingue les maisons closes et une foule solitaire. On entend des voix affaiblies, on devine une ligne imaginaire : ce qui est musique et ce qui n’en est pas. Des gens déambulent. On repère les morts, manipulables à l’envie. Ils avalent les événements sans broncher. Parmi eux quelques mourants. Ils ont la fausse gaîté des possédés. Leur visage est rongé par une vie d’obéissance. Personne ne soucie d’eux. Et puis il y a les autres, ceux qui veulent encore vivre. Ils nous incitent à affronter nos propres fantasmes. Ils aiment se rendre invulnérables aux maladies de l’époque. Cherchent envers et contre tout à faire redémarrer l’histoire. Sont prêts à souffrir pour cela, à s’arracher du confort. Ça ne fait pas que du bien d’être en vie. On devine la force secrète qui circule au-dedans d’eux, cette foi inquiète qui survit à travers eux et qu’on s’infuse goutte à goutte certains soirs, certaines nuits. Comme eux, on aimerait être en permanence à l’affût des battements et des vibrations. On aimerait avoir leur courage. Écoutons bien, il y a un dernier air à disparaître, la musique des derniers hommes désinvoltes.

Trompe l’œil

Toutes ces années, je n’ai fait que vouloir y regarder de plus près. Mes errances nocturnes me conduisent, sans que je sache pourquoi, au pied d’une fresque murale, rue des amandiers dans le vingtième arrondissement. La fresque représente un immeuble en trompe l’œil. Je m’assois sur un banc et je regarde pendant un temps indéfini le petit garçon situé à l’une des fenêtres de la fresque. Les couleurs sont très atténuées, particulièrement à l’endroit où l’enfant a été peint. Le cadre blanc de la fenêtre apparaît à travers son corps semi-transparent. On songe à l’apparition d’un enfant-fantôme au milieu de la fresque. Le buste du garçon est penché en avant. On devine qu’il salue de la main gauche quelqu’un qui passe dans la rue, mais on pourrait tout aussi bien croire que l’enfant s’apprête à sauter dans le vide.

Pour cause d’indifférence générale

Ce matin, dans la rame de métro, quelqu’un a glissé à la place des habituelles pubs pour magazines télé une affichette blanche sur laquelle est écrit : “ Pour cause d’indifférence générale, demain est annulé. ” Comme chaque jour, tous les passagers de la rame ont la même expression d’accablement sur le visage. Je commence à les imaginer en costume Renaissance et soudain le miracle se produit : tous seigneurs et ecclésiastes, ils sortent d’un tableau du Greco. C’est l’Enterrement du comte d’Orgaz porte de Bagnolet. Leur tristesse revêt alors une dignité et une distinction inédite.