Les failles qui nous unissent

Morceaux d'hommes

Quand je t’ai regardé à travers la vitre du métro entre Madeleine et République alors que des morceaux d’hommes défilaient. Tu me souriais comme si tu étais déjà partie, comme si tu étais de l’autre côté, comme ces chers disparus qui sur les vieilles photos regardent l’objectif avec un sourire énigmatique aux lèvres. Et puis quand je t’ai enveloppé dans mes bras sous le porche de la rue Guisarde et que tes yeux s’embuèrent de bonheur. Quand, dans le studio de la rue Guy Môquet, tu t’engouffrais dans le journal du soir pour connaître l’état du monde. Tu en sortais à chaque fois écœurée par tous ces gens bercés et secoués et excités et abrutis par l’argent, tu disais. Quand sur le canapé bleu tu t’endormais. J’observais avec tendresse la boucle sur ton front, ta joue écrasée sur le coussin, le kleenex serré dans ta main tout près de la bouche, tes lèvres qui tétaient ta langue et même la charmante carotide qui palpitait en douce. Tu dormais et je te chuchotais : je partage cette pièce avec toi maintenant. Quand au réveil ta voix tremblait légèrement. Quand tu raclais ta gorge. Je te regardais t’étirer en couinant, et toi qui me demandais innocemment : tu crois que je te tromperais un jour ? Je te rembarrais pour la forme, et tu ajoutais : j’aime bien appuyer sur ta fidélité, jusqu’à ce qu’elle éclate. Je te disais : toute façon on s’aime pour oublier qu’on a peur. Je jouais l’indifférence et tu venais te blottir dans mes bras et on restait comme ça jusqu’à ce que tu me dises : tu trouves qu’on se ressemble ? Et puis il y avait aussi nos virées nocturnes dans Paris l’hiver. Habille-toi bien, il fait froid. Tes lèvres bleues, ton souffle brume, ta tête que tu frottais contre mon épaule dans la nuit glaciale, frôlement rapide du paradis. Sarah, je croyais pourtant vivre avant de te rencontrer.

Photo : Girfs, Paris

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l’apogée de notre histoire

Ce soir-là, dans le Mauri7, un café qui ne paye pas de mine à l’entrée du passage Brady, après la représentation de La chambre bleue au théâtre Antoine, Chloé me parle, de sa voix douce et légère, de courses aux bénéfices, de haine de la poésie, de l’imaginaire, de l’asservissement mental des masses et autres joyeusetés. Je l’écoute à peine. Elle marque une pause. « Tu t’en fous ? Tu trouves que c’est simpliste ? ». Je ne réponds rien. Un long silence s’installe. Elle a son petit sourire en coin qui m’enchante. La lumière du soir filtrée par la verrière du passage éclabousse son visage. La fumée dans ses cheveux et la lumière dorée lui font comme une auréole. Je la regarde avec attention et je me dis que sa tendresse et sa fragilité ont coupé ma vie en deux. En balayant la table de sa main, elle prononce alors cette phrase qui s’est ancrée dans ma mémoire : «  J’aimerais tant chasser tous ces mangeurs de rêve, tous ces types qui nous bouffent nos rêves et notre volonté… Oui, faut qu’on résiste à tout ça, David… ». Il y a une rage contenue dans sa voix. C’est à ce moment-là que je l’ai embrassée comme un fou. Sa bouche comme un soleil, l’émotion dans sa voix, son parfum d’été… j’en ai renversé mon verre. Je l’ai regardé. Ses yeux étaient humides. Son visage rayonnait de douceur. Cette soirée dans ce bar assez minable est pour moi l’apogée de notre histoire.

Cette nuit-là, je l’ai senti fondre dans mes bras. Doucement j’ai caressé sa nuque. Comment un corps aussi menu fait-il pour libérer autant de chaleur ? me suis-je bêtement demandé. Je l’ai serré très fort contre moi en m’endormant. Je sais que c’est stupide, mais je ne peux m’empêcher de penser que son énergie bouillonnante, sa volonté farouche, sa volonté de vouloir qui toujours me subjugue, je les ai conquises de haute lutte (oui, toujours cet instinct balourd de conquête que j’ai). Car elle veut la vie, Chloé. Elle est avide de vie. Son corps, sa peau, ses gestes tiennent la mort à distance. À ses côtés, je n’angoisse plus. Elle m’a guéri de ma mélancolie chronique.

Paris 1998

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Sept ans plus tard : même couloir, même volée de marches, même quai. J’avance comme une machine, je me dirige quelque part, je vais à mon gagne-pain. Le terrain de jeu s’est nettement rétréci. Je marche, le dos chargé de tristesse. Porte Dauphine. Je presse le pas, double des gens. Surtout ne pas réfléchir. “ Veuillez vérifier le motif départ, je répète, veuillez vérifier le motif départ… ” Un ivrogne sur le quai déclame des vers incompréhensibles. Surtout ne pas s’arrêter, ne pas le regarder, faire l’aveugle comme tous les autres. Seule son odeur le préserve d’une totale disparition. J’entre dans la rame. Une joyeuse troupe d’étudiantes jette de la lumière dans le compartiment. Elles sont belles comme un miracle. C’est le cœur du réseau, le big-bang d’une rame surabondante. Une des filles au téléphone : « … mais non, rien chouchou, j’t’ai dit que j’ai un partiel mardi, faut que j’tafe, c’est tout… ». Les mains enfoncées dans les poches, je peux toucher à loisir ses cheveux d’or. Presque incroyable que, dans l’enfer qu’on s’est créé, il existe encore des filles avec des cheveux si soyeux, me dis-je. Incroyable de pouvoir les contempler, les sentir et les frôler en toute impunité après des millénaires de regroupements et de dissociations atomiques. L’excès, la douceur, la légèreté, la sauvagerie : elles demandent tout de la vie. Pourtant les types qui les entourent semblent ne rien voir, ne rien ressentir. Aucun d’entre eux n’esquisse un sourire. Comment expliquer leur comportement gélatineux parmi ce flot de seins frémissants sous les pull-overs aventureux ? Dizaines de corps entassés lisant les panneaux de pub qui défilent, rêvant peut-être d’être retenus dans la Grande Loterie Nationale des États-Unis d’Amérique, comme il est écrit sur l’affiche. Dizaines de corps entassés tous tendus vers l’azur et comme entrant dans le sillage d’une comète.

Photo : Girfs, Paris

Fenêtre sur tours

Vue Paris de Bagnolet

Léo est assis à la fenêtre sur tours du salon. Du seizième étage, il contemple le paysage. Les peupliers au bord du périphérique poussent vers le soleil. Il y a plus de ciel que de béton vu d’ici. Léo observe les nuages épars. La nappe de pollution habituelle brunit l’horizon. Il n’y a pas un souffle de vent. La fumée monte droit des cheminées de l’usine d’incinération d’Ivry. Elles sont comme deux tornades immobiles. Les avions de l’aéroport d’Orly décollent toutes les vingt secondes, constate-t-il. Les lueurs bleutées des écrans de télévision s’allument l’une après l’autre dans les tours voisines. Léo pense à sa vie avec Sarah. Il fume leur histoire à la fenêtre du salon, et leur histoire il la laisse s’échapper et rejoindre les nuages et les fumées de l’usine d’incinération d’Ivry. Léo songe avec amusement à ses anciens amis. Ils sont au sommet de leur carrière d’employés de bureau. Se ruinent au travail et engouffrent leur vie dans l’achat d’un trois pièces à Paris ou dans l’ouest parisien. Le calcul suffit à leur vie.

Le ciel est maintenant rouge mobile à l’horizon. Le soleil est en sang. Du haut de son rêvoir, Léo s’amuse à plisser les yeux pour faire trembler le crépuscule. Les pulsations de lumière que je crée sont les battements de cœur de la ville, se dit-il, tiens faut que je note ça quelque part. Il écoute la marée constante du périphérique gronder à six cent cinquante mètres de là. Il observe le flux continuel. Des larmes qu’il ne s’explique pas restent planquées au fond de sa gorge. Sans doute sent-il confusément l’âge des possibles s’éloigner de lui. Il a le souvenir de rencontres fugitives, d’exaltations soudaines et éphémères. Ces petites éternités sont derrière moi, se dit-il. Devant, c’est la tranquillité, la fatigue et la mort. Faut pas que j’oublie de faire ma crise de la quarantaine, célébrer mes quarante nuages comme il se doit… A chaque nouvelle année, je passe deux fois plus de temps à me souvenir que l’année précédente. Et je vieillis deux fois plus vite. Le tremblement à l’horizon a cessé. La nuit se fait doucement autour de la grande mosquée de Bagnolet nouvellement construite. Une myriade de réverbères masque maintenant les étoiles. Léo ferme la fenêtre, s’allonge sur le canapé bleu du salon. L’appartement est lumineux mais un peu trop carré, un peu trop bauhaus à mon goût. L’appartement a le même âge que Léo. Travaux à prévoir, était-il écrit sur l’annonce immobilière. Sur le coup ça l’a fait sourire.