Samuel #3 | ses zones de silence

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Tombouctou (suite)

Des glapissements de chiens nous font sursauter au petit jour. Nin’ se lève alors que je frissonne, entortillé dans les draps un peu pouilleux de l’hôtel. Je frissonne de froid mais aussi d’angoisse. L’angoisse d’un ratage imminent, ou peut-être déjà advenu, apportée par un rêve confus du bout de la nuit : je pénétrai dans une immense fourmilière, une fourmilière à taille humaine. Il y a eu un éboulement et le trou par lequel je me suis faufilé s’est rebouché juste après mon passage. Je rampais dans le noir. Mon dos raclait les parois du minuscule tunnel dans lequel je m’enfonçais. Comment sortir de ce labyrinthe ? Ça semblait impossible. J’ai eu alors la sensation oppressante de m’être perdu à l’intérieur même de mon crâne, et qu’en rampant, c’est mon propre crâne que je creusais. La chaleur devenait de plus en plus suffocante. J’avais déjà un mal fou à respirer quand une fumée épaisse a envahi le réseau de galeries. Derrière moi, j’ai commencé entendre des aboiements. Ils me parvenaient assourdis et abominablement déformés. Je me suis alors dit que je devais être en train de rêver, et ça m’a un peu rassuré. Devant moi je percevais une lueur jaune-orange, sûrement le foyer d’où provenait la fumée dense. Ne sachant plus où aller, je me suis dirigé vers cette lumière tremblante. J’étouffais de plus en plus et absurdement je me répétais : j’ai tout fait, j’ai tout fait, j’ai tout fait… Avant le réveil brutal, je crois que j’avais en tête l’idée insensée de me jeter dans les flammes pour ne pas mourir asphyxié, ou peut-être était-ce simplement la meilleure solution que j’avais trouvée pour m’extraire au plus vite de ce cauchemar.

Balade matinale dans ce qu’on imagine être le centre de la ville. Murs en terre dénudés. L’intérieur des bâtisses est sombre. Du sable recouvre le sol, le sable a envahi toutes les rues, toutes les maisons. Plafond de poutres et de branchages. Blocs de pierre entassés contre le mur d’enceinte de la grande mosquée. On se heurte aux bords du monde.

Des os pour déjeuner. J’ai un goût de poussière brûlée dans la bouche. Les yeux sont secs, le cœur s’est durci, et les désirs enfouis dans le sable. Depuis le matin, je suis entouré d’ombres impossibles à effacer, mauvais fantômes que je gère comme je peux. Fatigue du corps, de l’âme. Aucune des phrases qui tournent dans ma tête ne peut me servir d’échappatoire. Dans le flou du voyage, je ne rencontre plus que de l’aridité. Si je me souviens bien, l’idée de départ était de ne plus participer au cirque occidental, de partir léger et de s’enfoncer le plus loin possible à l’intérieur du désert. Se perdre dans le Grand Vide pour trouver le chemin vers soi-même, drôle de truc quand j’y repense… Il faut prendre le risque de vivre, me répétais-tu. On taillera la route en suivant notre instinct. Tant qu’à jouer un rôle, autant jouer celui qui nous plaît ! Ton enthousiasme était contagieux. Il s’agissait d’être à distance, de s’éloigner des villes, de l’énervement des foules, d’échapper à l’étouffement quotidien par le voyage, les rencontres, l’éclat de la nuit, l’air frais du matin, le vent tourbillonnant dans les plaines, les longues après-midi absolument seul dans les chemins creux. Tu disais : Tout larguer pour cette vie-là. Tu verras, ensemble on explorera les marges. On ira là où personne ne va. On changera notre petite existence de petits cadres en destin. Tu croyais en nous. Tu nous rêvais exaltés, féroces, aiguisés comme des couteaux… et nous voilà galériens égarés, épuisés à force de poursuivre d’autres lunes sur les routes poussiéreuses du Sahel.

Sur une petite place, des enfants jouent à une sorte de pétanque avec de grosses pierres qui, lorsqu’elles percutent le sol, le font vibrer. Ils nous saluent à notre passage : « Monsieur ! » « Madame ! » Leurs voix stridentes déjà nous encerclent. Les gosses dansent comme des fous, font des pirouettes autour de nous. Ils exhibent leurs corps fins et musclés avec fierté. Puis, comme cela se passe à chaque fois, ils nous demandent des bics et des cadeaux. Il n’y a que les enfants touarègues qui restent en retrait et ne nous demandent jamais rien. On s’éloigne rapidement en les saluant de la main. Le silence du désert est une bénédiction. On passe de longues minutes à scruter l’horizon pour soigner notre mélancolie. Arbustes épineux, touffes d’herbe jaune, route de sable vers le Nord, d’une trentaine de mètres de largeur. C’est la route qui mène vers les mines de sel, c’est-à-dire vers le bagne.

De la terrasse de la mosquée Djingareyber, aucune dune n’émerge de l’horizon. À l’ouest, d’étranges tentes igloo à l’armature en bois couvertes des mêmes rabanes que ceux de la Costa Del Sol de mon enfance. Aucun signe de vie dans ce coin de la ville. Seul le sable qui tourbillonne. Il est 17h. Le soleil robuste de la journée commence à peine à faiblir. On est seuls sur la terrasse. En termes de tranquillité, on est pas mal, me chuchotes-tu à l’oreille. À l’abri des regards, on s’enlace longuement. J’aurais fait une longue route avec toi, Nin’. All the way from Tangier to Timbuktu, je chantonne cette phrase sur l’air du Blind Willie McTell de Dylan.

De retour à l’hôtel, sous l’ampoule en fin de vie, je mets au propre les notes prises avant-hier soir avec le Touareg. Cette conversation m’a remué. Les paroles du Touareg font leur chemin de façon souterraine. Contre l’obsession de l’accumulation, l’homme du désert m’a donné quelques armes, quelques précieuses vérités à entretenir comme on entretient un feu. Je les mixe avec mes lectures nietzschéennes, ces vieilles copines qui m’ont accompagnées jusqu’ici, et aussi avec les leçons d’ascétisme de mes chers Grecs : éviter à tout prix l’excès, savoir se limiter, trouver la mesure en toute chose. Du Touareg j’ai retenu qu’il faut savoir se créer un manque pour aiguiser ses sens et fortifier son instinct. Un jour creuser le manque, le lendemain être au-dessus du manque. Toujours conduire son désir vers le plus modeste, le plus ténu, le plus fragile. Pour soi-même choisir le plus dur tout en acceptant ses insuffisances, son inachèvement. Le corps rendu au réel, combler un peu de cet inachèvement en surmontant sa peur, en supportant tant qu’elle est supportable la souffrance. Savoir serrer les dents, les poings. Résister à son propre avachissement. Sculpter sa volonté en hiérarchisant ses pulsions. Ne pas chercher à se protéger, ne pas chercher à éviter la rugosité du monde. S’accepter comme morceau de la nature. Ni plus, ni moins. Ne chercher ni la pureté ni la perfection. Rester libre.

Lorsque le touareg se sédentarise, il devient glouton, m’expliquait mon interlocuteur d’un soir, il oublie les privations du désert et devient l’esclave de son ventre. C’est par la frugalité et la force de caractère qu’on lutte contre l’envie. Simple et beau.

De retour au bercail, ne pas se laisser submerger par la profusion, que je me dis, choisir avec soin les sujets à approfondir, s’y consacrer pleinement. Pour ne pas oublier, je dresse une liste rapide et forcément provisoire :

Littérature américaine : Melville, Faulkner, DeLillo, Bellow, Roth, Mailer.

Poésie : Celan, Dupin, Michaux, Mandelstam, Spicer, Emaz, Tarkos.

Aller jusqu’au bout de la Recherche (et recommencer). S’attaquer aux Mémoires d’outre-tombe.

Et puis aussi Artaud, Koltès, Strindberg, Klee, Basquiat, de Kooning, Bergman, Kazan, Tarkovski, la musique soninké… tant d’autres choses.

Je sors de la chambre. Le vent crée une étrange brume orange et mouvante dans les rues livides de Tombouctou. Le désert qui envahit la ville est parsemé d’acacias. Au centre de la place vide du marché, je ferme les yeux. J’écarte légèrement les bras, paumes ouvertes. Je me cuis quelques secondes au soleil. Le temps ici gagne en épaisseur, tandis que nous on tente de s’alléger, de s’affûter et de s’émacier jusqu’à se faire transparent dans le paysage. Le vent rase le sol, soulève le sable. Je longe d’étranges monticules de sable ornés de cruches brisées. « C’est interdit ! C’est interdit ! » me lance un jeune homme. Je ne comprends pas où il veut en venir. « Cimetière ! Interdit ! » De retour à l’hôtel, je raconte l’événement au jeune homme de l’accueil. Il me dit, avec un léger sourire : ça porte malheur de marcher sur les morts.

Le soir tombe déjà. De nouveau seul en balade (Nin’ est épuisée par la chaleur). Je croise un gamin au coin d’une rue. Son visage s’illumine dès qu’il me voit. Dès que je lui rends son sourire, il me demande un cadeau, avec insistance. Je hausse les épaules, le fixe sans rien dire. J’ai entendu cette phrase tellement de fois… L’enfant repart au bout de quelques secondes, l’air désabusé. Le voyage m’a durci, sûrement un peu trop. Il est si facile de se figer dans la posture du baroudeur blasé. Je dois lutter contre ça, réapprendre tous les jours à m’ouvrir à l’inédit.

Nuit bleue, claire, intense. Balade quasi-surnaturelle dans les rues désertes illuminées par la pleine lune et les milliers d’étoiles. Les rares silhouettes d’hommes et de chiens qu’on aperçoit au loin sont des presque fantômes. Comme dans certains rêves, ce n’est ni la nuit, ni le jour. On est dans une autre dimension du temps. Où est-ce qu’on va ? On déambule au hasard des rues pour se donner l’impression d’être libres. Le bruit tendre de nos pas résonne dans le silence minéral. La marche est notre remède. Nin’ cherche les perspectives avec son appareil photo. La lune très réelle éclaire son visage concentré. J’essaie d’imaginer la vie derrière les épais murs en terre. Les soupirs, les cris, les gestes, les larmes, les sueurs.

Se déplacer dans le désert. Ouvrir des pistes. Strier les espaces lisses. Les routes les plus difficiles sont aussi les plus intéressantes, se répète-t-on. Grand silence tant recherché troublé par les mouches qu’on embarque avec soi. On est des bus à diptères par ici. On rêvait nos corps comme des machines de guerre, mais faut pas se voiler la face, on se sent chiffon ces derniers jours. On n’y arrive pas comme on voudrait. On a la peau sur les os. Lentement nos sens se paralysent, nos sentiments s’engourdissent. Certains jours, la liberté a un arrière-goût particulièrement amer. Dormir pour y croire encore un peu.

Aujourd’hui dernière confrontation avec le Sahara. On se lève à l’aube et l’on marche deux heures au nord de Tombouctou, toujours plus près du soleil qui dévore nos frêles silhouettes. Mon corps enfin reposé se réjouit dans cet air très chaud et très sec. A notre passage, les scarabées se planquent sous les crottes de moutons. Du satin blond à perte de vue. Rien à acheter ou à consommer par ici. Le bonheur c’est gratuit ! On se baigne dans l’espace. On grimpe sur la plus haute des dunes, celle qui est dépourvue d’acacia. Tombouctou n’est plus qu’une bande sombre à l’horizon. La ville est cachée derrière le long mur qui la protège du Sahara. Tout autour le désert grésille. Les dunes blondes se fondent dans un ciel laiteux. Assis sur la dune, on déguste des dattes, molles et sucrées comme des pruneaux, les meilleures qu’on ait mangées depuis le début du voyage. On se prend tous les deux en photo en mettant le retardateur.

Tout est silencieux. Nos silhouettes minuscules dans l’immensité. On est heureux. On se sent libres. Écoute, l’espace respire, me souffles-tu. Légitime fierté d’avoir exercé nos corps à traverser ces longues étendues désolées et d’être arrivés jusqu’ici par voie terrestre.

La fin du parcours n’est pas encore fixée. On déteste toujours autant fixer les choses du lendemain. On aimerait encore longtemps rester voyageurs au long cours, voyageurs à durée indéterminée. Demain, on quittera Tombouctou avec la quasi-certitude d’y revenir un jour.

Tu rêves de terre mouillée, d’herbe humide, de rivières claires et vives, de collines et de forêts bleues, puis tu entends Nin’ te dire : « … lorsqu’ils ouvriront un Mac Do à Tombouctou. » Tu n’as pas entendu le début de sa phrase. Qu’importe. Prendre ce bout de phrase et divaguer dessus. Rester aussi longtemps que possible dans les zones marécageuses où ton écriture, étrangement, prend racine. S’établir dans l’éphémère, s’installer dans l’entre-deux, fixer les vertiges : tu as toujours eu un goût immodéré pour ces injonctions paradoxales.

Durant le petit déj’, à la terrasse de l’hôtel, une Américaine quinquagénaire se désole de ne pas ramener autant de sculptures qu’elle voudrait, mais elle se félicite d’avoir dégoter quelques pièces rares. Elle est toute heureuse d’avoir acquis illégalement un masque en bois et feuilles d’aluminium qu’elle estime très ancien. C’est vrai, je l’ai acheté cher, dit-elle, mais j’espère en tirer un très bon prix en le revendant à New-York. Je me retiens de lui balancer une insulte. Je me contente de détourner le regard.

17/02/01. On sort de l’hôtel en devançant le soleil d’une heure. On va quitter Tombouctou comme des voleurs. Des chameaux braient au loin. Sans doute une caravane de sel venant du nord et qui s’approche de la ville. Aboiements de chiens derrière nous. Il fait encore nuit noire. Equipés de nos lampes frontales, on presse le pas vers le centre de la ville. Au détour d’une rue, deux chiens errants nous coupent la route. Je ramasse une pierre, lève le bras en poussant un cri bref. Heureusement ils se tirent sans demander leur reste. L’appel du Muezzin nous fait sursauter peu après. Fébriles, on sort de la ville à la petite pointe du jour. Un petit feu de bois fume à la sortie de la ville. Il n’y a personne autour. On bénit l’aube qui enfin se lève. Le Toyota Land Cruiser n’attend plus que nous.

Le 4×4 file sur la piste, Tombouctou s’enfuit derrière nous. Jeter un dernier coup d’œil à la ville du bout du monde qui nous aura tant fait fantasmer. Un soleil blafard se lève sur le fleuve Niger. Dans les cahots de la route, j’écris ces quelques mots d’une écriture malhabile : « et l’on quitte Tombouctou dans le gris du petit jour » Le jaune pâle se détache à peine du blanc céleste, puis le fleuve s’embrase. Des larmes me viennent aux yeux. Tu m’éblouis. Je dévie mon regard.

Le chauffeur nous fait descendre pour la traversée d’un bras du fleuve. On remonte de l’autre côté. Bringuebalé sur la piste cahotante, je me laisse envahir par une douce torpeur. Je regarde défiler la plaine désertique sur des dizaines de kilomètres. Le conducteur s’arrête en milieu de matinée pour acheter une pintade à un type à bicyclette. Sur le porte bagages, un fusil et un grand panier remplis de pintades. Les deux hommes discutent longuement le prix. Pendant ce temps-là, Nin’ chantonne une mélodie que je ne connais pas, un air aux inflexions tristes. Sa voix légèrement voilée, belle comme le brouillard. On repart enfin. Le 4×4 avale les kilomètres qu’on avait eu tant de mal à parcourir à l’aller, sur la lourde pinasse. Terre sablonneuse. L’ocre vire au noir. Des herbes courtes vert clair, on dirait presque un gazon anglais. Acacias et plantes grasses et beaucoup, beaucoup de bois mort. Vers le sud, une longue chaîne montagneuse ; je demande le nom à mon voisin : « Walo » me répond-il sobrement, et il repart dans sa rêverie.

Le chauffeur, clope au bec et lunettes de soleil à la top gun, discute avec un des passagers. Il lui explique qu’il n’est pas de Tombouctou et qu’il a eu beaucoup de mal à s’intégrer. « Quand t’es Bambara, ils te prennent pour un mangeur de chiens ! Et quand t’es pauvre, t’existes pas. C’est comme partout. » « Oui, mais les Tombouctiens sont des gens gentils. » « J’ai pas dit qu’ils n’étaient pas gentils. Les nobles de Tombouctou sont gentils. » « Mais les Tombouctiens sont naturellement nobles !… Moi j’ai vu mon oncle pleurer, et il pleurait parce qu’il était dans un bus où il n’y avait personne de Tombouctou. Chacun mangeait dans son coin et ça, ça a fait pleurer mon oncle. Les Tombouctiens partagent toujours leur repas. Toujours. On mange tous ensemble à Tombouctou. »

Notre chauffeur nous dit qu’il a une soixantaine d’années. On lui donne dix ans de moins, facile. C’est un rigolo : deux flics nous ont arrêté à la sortie d’un village : « Vos papiers administratifs ! » « Qu’est-ce que vous me demandez, répond le chauffeur, je suis pas administrateur, c’est un véhicule privé ! » « Montrez-moi la carte grise ! » « Mais regardez, tous les autocollants sont sur le pare-brise : vignette, contrôle technique, carte grise… J’ai rien d’autre à vous montrer moi ! Vous n’avez pas vu à la télévision ou écoutez à la radio, tout est sur le pare-brise maintenant !… J’ai mon permis depuis 1963, j’ai fait 12 ans de service, j’ai rien à vous montrer ! » « Et si je décide de fouiller le véhicule ? » « Libre à vous ! Libre à vous !!! » « C’est bon, c’est bon… Allez-y. » Puis il démarre en trombe. « Ils voulaient me couillonner, ces types, mais c’est eux les couillons ! »

Suite de la conversation entre le chauffeur et le passager :

« Tu connais Ahmadou  A… ?

– Ah mais bien sûr que je le connais ! on a travaillé pour le même patron en 74 !

– Eh ben c’est mon oncle…. Et Boubacar B…, tu le connais Boubacar B… ?

– Oui bien sûr, et son frère Toumani T… aussi.

– Eh ben Boubacar B… est mon intime ami. »

Et le chauffeur de continuer d’égrener ses connaissances pendant que je regarde par la fenêtre l’étrange plaine ocre et noire, et notamment les pierres sombres et étincelantes que j’imagine fragments de météorites. Les arbres sans feuille semblent calcinés. On s’approche d’une chaîne montagneuse qui se termine par de colossales roches dressées, au sommet arrondi. Le 4×4 s’engage dans un désert pierreux semblable à celui de l’Adrar. Les plateaux surgissent çà et là, surprenant toujours le regard. Des vents tourbillonnants se forment soudainement, cyclones miniatures ne durant que quelques secondes. Les changements de formes, les variations de couleurs, de lumières… je me saoule à essayer de capter chaque détail du paysage.

Encore un bout de discussion entre le chauffeur et le passager saisi au vol : « Le songhaï est une belle langue aussi… » « Ah oui, j’aime ça beaucoup ! Le songhaï est plus doux que le bambara. »

À la pause déjeuner, dans un village éloigné de tout, on est terriblement gênés de déballer notre pique-nique sous le regard affamé des enfants. Ils se jettent sur les galettes de pain qu’on leur tend. Je mange les yeux baissés pour ne pas avoir à supporter le regard fixe des affamés. J’ai honte d’être là, j’ai honte du bruit que fait ma bouche quand elle mâche et qu’elle avale, quand ma gorge déglutit. Ces gamins sont en survie perpétuelle, toute la journée en quête de nourriture. Pourtant pas visage accablé ou implorant, mais quelques sourires timides, des sourires qui nous donnent envie de pleurer. Au moment de repartir, on les voit sucer l’emballage de nos vache qui rit et récupérer nos pelures d’orange. L’un d’eux ramasse même les pépins que j’ai crachés par terre.

L’un des passagers du 4×4 me raconte la première attaque de Tombouctou par les rebelles. « C’était en 91. Ils ont attaqué en pleine nuit. Ils avaient des fusils militaires. On raconte que c’est la Lybie et l’Algérie qui les approvisionnent. Ils ont voulu prendre en otage le gouverneur, mais ils n’ont pas réussi. Nous on avait des carabines, des carabines à deux coups. Il fallait pas sortir. Si tu sortais dans la rue, t’étais mort. Les rebelles ont un problème avec le gouvernement, mais ils s’attaquent à nous, les civils. Nous on ne sait même pas ce qu’ils veulent. Il y a eu 4 morts du côté des civils et une vingtaine de rebelles qui ont été tués, c’est ce qu’on nous a dit. Heureusement nos militaires sont bien organisés. Il y a eu 4 vraies attaques à Tombouctou, et à Gao ça continue encore… Même à Tombouctou ça pourrait reprendre. Maintenant, dans la ville, entre les Noirs et les Touaregs, ça se passe bien. Et puis il y a aussi des Touaregs qui sont innocents. Mais il y a aussi des agents secrets dans la ville… Une fois, un convoyage de fond a été attaqué par les rebelles. Ils avaient obtenu tous les renseignements, alors que normalement seuls les militaires ont ce genre d’informations. »

Tombouctou

Première balade dans les rues fantômes de Tombouctou. On marche dans les allées poudreuses comme si on savait où aller. On prend soin de ne pas se faire remarquer par les chiens errants qui quadrillent la ville. Simplement regarder, écouter, sentir. Le paysage élémentaire vibre sous le soleil. Maisons de terre et de banco sur des kilomètres. La plupart semblent vides. Des carrefours de western. Entre deux maisons, on aperçoit au loin des vagues de sable battues par le vent. Il faudrait dessiner cette ville plutôt que de la décrire. Tracer de grands traits tremblés au fusain ou à la craie sur papier brun.

Le jour est tombé. Après le dîner, on discute à la terrasse de l’hôtel avec un Touareg. Il s’est assis à notre table pour nous proposer une méharée. On lui dit qu’on n’est pas intéressé. Il parle un très bon français. Diction appliquée et excellente élocution. Le chèche bleu azur entoure un visage émacié à la barbe bien taillée et au regard sombre, intense, déstabilisant. Il nous dit qu’il travaille dans le tourisme depuis que son cheptel de chèvres ne lui rapporte plus assez d’argent. Il donne une partie de ses bénéfices à ses parents qui continuent à s’occuper du troupeau. Il évoque la sécheresse de 73, 74 qui avait décimé la quasi-totalité des bêtes : vaches, moutons, chèvres, et aussi les dromadaires. « Les Touaregs vivent dans les banlieues des villes, mais ils refusent la sédentarisation. » « Pourquoi ? » « A cause du problème d’éducation des enfants. Dans la vie sédentaire, tu subis le voisinage. L’éducation que tu donnes à tes enfants est gâchée par ce voisinage. Dans la vie normale, nous avons des voisins mais nous pouvons en changer, rattraper la perte d’éducation causée par quelques semaines de mauvais voisinage. » « Et quelle éducation donnez-vous à vos enfants ? » « On leur apprend leur religion, l’Islam, on leur apprend à vivre leur religion en respectant celle des autres. On leur apprend le respect de la dignité de tout homme. Nous considérons toute personne qui a l’âge d’être notre fils comme notre fils, toute personne qui a l’âge d’être notre grand frère comme notre grand frère, toute personne qui a l’âge d’être notre père comme notre père, toute personne qui a l’âge d’être notre grand-père comme notre propre grand-père. On leur apprend aussi à accepter la souffrance, et à accepter aussi le manque matériel. Vous savez, les Touaregs n’ont pas d’autres armes que leur tradition. Si nous perdons notre tradition, nous perdons tout. C’est pour ça que nous refusons de mettre nos enfants dans les écoles. Sinon, ils perdraient la culture qu’on leur a enseigné. L’Afrique moderne ressemble de plus en plus à l’Occident… Pour mieux vous expliquer ce que nous refusons, je vais vous raconter une petite histoire : disons que vous avez un âne depuis des années. Il a toujours fait ce que vous lui demandiez de faire, vous êtes content de lui. Et puis un jour, alors que vous vous promenez sur votre âne, quelqu’un passe à côté de vous sur un dromadaire. Le dromadaire est plus rapide que l’âne, il est plus grand et plus majestueux. Et bien si vous êtes un Touareg, vous refuserez de jalouser le propriétaire du dromadaire. Vous allez vous imposer à vous-même de garder votre âne car vous savez que si aujourd’hui vous voulez un dromadaire, demain vous voudrez une voiture, et votre esprit deviendra alors de plus en plus faible. La force morale du Touareg est d’accepter sa souffrance de tous les jours et sa pauvre condition matérielle. Ainsi son esprit ne sera pas faible et il ne sera pas malheureux. Parce que nous refusons d’avoir plus, nous nous sentons plus forts. Parce que nous manquons, nous nous sentons vivre. On dit chez nous : mieux vaut se priver de ce dont on a besoin que de s’humilier pour l’obtenir. Si nos enfants vont à l’école, ils côtoieront les enfants des familles riches qui portent des chaussures à 60 000 francs CFA. Ils voudront leur ressembler et notre tradition sera perdue. C’est pourquoi nous tournons volontairement le dos au mode de vie occidental. Moi par exemple, j’habite au Mali mais je ne connais pas mon pays. Je suis de Tombouctou, qui est une ville internationale. On entend de l’anglais, de l’allemand, de l’italien, de l’espagnol… Je connais bien la région autour de Tombouctou mais je n’ai jamais traversé le fleuve Niger. Jamais. Ça ne m’intéresse pas. J’aime le désert, je me sens libre dans le désert. L’espace, le silence, ça suffit à mon bonheur. C’est parce que j’ai le silence et l’espace tout autour de moi que je suis au paradis. Pas la peine d’aller ailleurs. C’est vrai que nous n’avons pas beaucoup de matériel mais, comme je vous l’ai dit, notre culture nous enseigne à ne pas en demander plus. » « Et que pensez-vous du conflit entre les Touaregs et le gouvernement malien ? » « C’est un problème à la fois politique et économique. Moi je suis apolitique. Je suis un animal au sujet de la politique ! Le gouvernement malien ne m’intéresse pas. Il n’a aucune influence sur ma façon de penser ni sur ma façon d’agir. Ce que je veux juste dire, c’est que si on me donnait un cheptel suffisant pour vivre, je partirais définitivement vivre dans le Nord du Mali. Je n’aurais plus rien à faire dans ce pays. Le Sahara est immense et on peut faire vivre ses troupeaux autour des puits… Mais je ne soutiens pas les Touaregs qui continuent à créer des incidents. On est arrivés à un accord de paix et il ne faut pas le remettre en cause. Moi je travaille avec les touristes, j’établis une relation de confiance avec eux. Si je me comporte mal, une mauvaise réputation me suivra partout. Là ce sont des personnes de mon propre peuple qui détruise la confiance et qui font du tort au Mali. » Mon interlocuteur parle lentement, avec concentration. Il se garde quelques secondes de réflexion avant de répondre à mes questions. « Je voudrais revenir à votre acceptation de la souffrance et du manque matériel, le fait que vous vous imposiez vous-même des limites… il me semble que c’est aussi dans la nature humaine de vouloir toujours plus, non ? » « Comme je vous l’ai déjà dit, nous tournons le dos à ceci car nous pensons que c’est parce que nous ressentons le manque que nous renforçons notre esprit. C’est parce que nous ressentons le manque que nous avons de la volonté et que nous vivons comme les personnes qui sont au paradis… Mais nous respectons le comportement des étrangers. Nous le respectons et nous le comprenons. Nous sommes contents de pouvoir avoir des contacts avec les étrangers. Nous ne sommes pas contre plus de connaissances. Chaque peuple apporte quelque chose de différent, chaque peuple apporte quelque chose de bon aux autres peuples. Par exemple pour les maladies, lorsque la médecine traditionnelle n’est pas efficace, nous retournons en ville pour être soignés par les médecins occidentaux. Leur sagesse est efficace et permet des guérisons rapides. Le monde est intéressant parce qu’il est varié. Dans chaque partie du monde il y a des traditions différentes qu’il est bon de connaître… mais posséder plus pour accroître sa puissance, ça non. » Tard dans la soirée, il conclura notre conversation captivante par ces mots : « Mon grand-père m’a enseigné trois préceptes fondamentaux : la connaissance, la confiance et le respect. »

Note additionnelle : quand je me mets à douter de la trajectoire que prend ma vie, il m’arrive encore aujourd’hui de prolonger par un dialogue imaginaire la conversation que j’ai eue avec lui ce soir-là.

Mopti – Tombouctou

09/02/01 : départ pour Tombouctou, capitale du monde.

On voyage dans une pinasse à un étage. Au rez-de-chaussée, les passagers sont tassés les uns contre les autres. Ils dorment sur des sacs de mil et sur les bagages, juste à côté des moutons. Nous, on a la chance de partager une cabine au premier étage avec une vingtaine de personnes, dont trois touristes : deux Hollandais et un jeune français de 17 ans. Il y a deux grands bancs de chaque côté de la cabine et les matelas sont posés par terre. Voilà pour la cabine première classe qu’on nous a promis. Je sympathise rapidement avec Pierre, le français de 17 ans. Il est en train de lire Le Meilleur des Mondes. Il trouve le livre « assez chiant ». Je tente de lui expliquer le côté visionnaire de la chose, il ne semble guère convaincu.

On est à peine partis que déjà la pinasse est immobilisée par un banc de sable au large de Mopti. Une dizaine de personnes descendent du bateau sans hésiter. Ils ont de l’eau jusqu’à la taille. Au début des ordres contradictoires sont donnés puis la petite bande s’organise. Les hommes poussent la pinasse à l’aide de grosses perches dont ils se servent comme levier. Tout ça se fait dans la bonne humeur, « Inch’Allah on arrivera à se dégager. »

Atteindre les toilettes à l’avant du bateau est toute une aventure. Vous devez suivre les coursives à l’extérieur de la coque en s’agrippant où vous pouvez. Il est amusant d’observer les deux Hollandais se désinfecter les mains après avoir touché la coursive tandis que les Maliens sont en train de se baigner dans le Niger boueux.

Ce soir, on a encore été immobilisés par une langue de sable pendant deux heures. On accoste à la tombée de la nuit. La partie du fleuve qu’on aborde est trop dangereuse avec le chargement qu’on a, nous explique-t-on. Il va donc falloir marcher avec nos bagages le long du fleuve. On dîne d’une carotte salée et d’une banane. Déjà 15 heures de retard par rapport aux prévisions et presque plus rien à manger.

10/02/01 : ce matin, on débarque à nouveau à 6h45 pour décharger le bateau. On marche 2h30 le long de la berge. Il y a beaucoup de bébés avec nous et on entend que quelques pleurs de temps à autre. Personne ne songe à se plaindre ici. Attente d’une heure sous un ciel étrange, liquide, à la fois brouillé et lumineux. On se rationne. Deux biscuits + une banane au petit déjeuner. À peine 2 heures plus tard, j’ai déjà une faim de loup et deviens légèrement fébrile.

Les Maliens sont attentionnés envers les fragiles voyageurs que nous sommes. Un exemple parmi d’autres : « Allez, tout le monde descend ! » lance brutalement le chauffeur aux passagers au moment de débarquer, puis il s’adresse à moi en aparté : « Allez mon ami, il faut descendre maintenant. » J’ai honte en me remémorant la façon dont les réfugiés sont traités chez nous.

Les touffes d’herbes calcinées se raréfient à mesure que l’on remonte le fleuve. Le fleuve des fleuves traverse le désert des déserts, me dis-je, il nous brasse et nous rebrasse. L’immensité me rend quelque peu lyrique.

Temps élargi, paysage comme une page blanche, rêves étirés. Se rendre quelque part, très loin, pour rien, sans espoir d’y voir ou d’y trouver quelque chose de particulier, juste y aller.

Je lis dans le guide que la poussée touarègue ne date pas d’hier. Elle s’exerce sur le Mali depuis le XIIIème siècle, à l’époque où le Mali était encore un empire.

Nin’ marche en titubant légèrement, s’allonge délicatement sur notre matelas épuisé, chantonne doucement, se cure discrètement le nez… Quel bonheur de l’observer à la dérobée ! Juste rester à ses côtés pour toujours.

On se laisse bercer par la musique malienne. Elle déborde et se consume sur la braise, pshshshsh… Quelle découverte que cette musique ! Swing étincelant, kora et balafon, hoddu et calebasse adoucissent notre peine. Un vieil homme au visage sympathique nous traduit les paroles. Ça raconte l’histoire d’un homme qui apprend que sa femme le trompe. Elle donne aux pauvres le riz et la viande que son mari achète à son amant (je lui fais répéter car je ne suis pas sûr d’avoir bien compris, mais c’est bien ça). Ça le rend fou, le mari, qu’elle donne la nourriture aux pauvres, alors il bat sa femme. Les gens du village se réunissent pour juger le mari et la femme. Ils estiment que le mari est trop bête et que la femme est pieuse et bonne. Fin de la chanson.

Je sympathise aussi avec mon voisin touareg au beau visage ridé. Il possède vingt chameaux et quelques ânes. Il part à la recherche de pâturage à la saison chaude. « Le désert est beau. On a le vent, pas besoin de ventilateur ! rigole-t-il, et puis aussi une qualité de silence… Quand on travaille bien, on n’a pas de problème pour vivre. Mais l’année dernière, c’était plus dur avec la sécheresse. » Il vend ses bêtes dans les environs de Tamanrasset. Il a des difficultés à passer les frontières avec son troupeau. « Le Sahara est coupé à la règle, et puis les Algériens sont dangereux. » « Pourquoi vous dites ça ? » « Ils s’égorgent même entre eux. Mais avec moi ils sont corrects. Ils ont besoin de mon bétail. Une année, je suis parti travailler en Libye, dans le bâtiment. Je moulais des briques. C’était bien payé mais on était considéré comme des moustiques là-bas. Je ferai plus jamais ça. » Il préfère de loin vivre dans le désert, le visage fouetté par un ventilateur naturel.

11/02/01 : troisième jour de navigation (seulement). Journée invraisemblablement longue. Vertiges de la faim. Le temps devient déliquescent. On a l’impression d’être là depuis une bonne semaine. 8h du mat’ : on est de nouveau ensablés. Pour la 8ème, 9ème, 10ème fois ? Nous n’arriverons pas avant demain soir, avec minimum deux jours de retard. Le vent souffle en rafales. L’eau tourbillonne. Le bateau pivote brusquement, toujours les mêmes hommes courageux qui tentent de détacher la coque du sable et de la vase. Il ne nous reste plus qu’un paquet de biscuits à manger. On en savoure chaque miette. J’ouvre l’Antéchrist. Besoin de l’écriture tranchante du Nietzsche de la toute fin pour tenir le coup. Avancer dans le paysage, avancer jusqu’à disparaître à soi-même. Se dépouiller dans l’hallucination du désert. Apprendre à endurer mais sans jamais mépriser le corps.

Soleil blanc que j’observe sans cligner des yeux jusqu’à ce que la tête me tourne. Le fleuve pâlit ; le village plein nord se statufie. Des objets noirs non identifiés tâchent çà et là le désert. « J’attends la pluie », me chuchotes-tu doucement à l’oreille. Ta main dans la mienne. On ne voit pas beaucoup plus clair dans nos vies ici que là-bas, mais ici au moins on est heureux.

12/02/01. Insomnie. Je ne m’endors qu’au petit matin. Frigorifié et de sale humeur jusqu’à midi. Heureusement on réussit à faire quelques provisions auprès de vendeuses sur la rive. Un sachet de dattes, un sachet de beignets huileux. Un régal pour les grands affamés qu’on était. Et soudain, en début de soirée, le point de vue de l’aigle : lever de lune sur le Niger, miroitement infini à la surface du fleuve, plaine désertique mouchetée de lumière pâle et en fond sonore une mélodie aérienne jouée à la kora : tous les mondes possibles. Mon voisin me traduit une nouvelle fois les paroles de la chanson : « Oh cultivateur, tu travailles avec ardeur ! Oh cultivateur, nous chantons tes louanges ! Oh cultivateur, que Dieu te protège ! Oh cultivateur, c’est toi qui nous nourrit ! » Sur la rive, au milieu de nulle part, je m’étonne de voir une grande antenne TV se dresser au-dessus d’une maison de terre isolée. « Ils ont des batteries » m’explique mon compagnon de navigation.

6h30 : brusquement réveillés par un type qui est tombé à l’eau d’une coursive. Heureusement on arrive à le récupérer rapidement.

Ciel gris clair ce matin. Je me serais cru en pleine mer lorsque j’ai ouvert les yeux. Le vent est frais. Un temps breton qui ranime mes spectacles intérieurs. Toutes les vibrations du passé à nouveau disponibles. Le fleuve s’élargit. Je ne distingue plus qu’une fine bande de terre désolée à bâbord. Je reçois des gerbes d’eau froide. Joie. Je ne demande rien d’autre au monde que d’être là, à remonter le Niger en direction Tombouctou. Remonter le fleuve comme on remonte à l’intérieur de soi-même. Dériver ici, au bord du monde, pour tenter de s’approcher soi-même.

Je lis des extraits de Marcel Griaule sur la cosmogonie dogon : Amma, la termitière, Renard pâle, les Nommo, les hommes à cornes, les hommes ailés, les hommes qui rampent. Et puis s’enfoncer dans la fourmilière chaude et humide. Habiller la terre avec une jupe d’herbe. Tisser et parler comme une seule et même activité… Tout ça, je le sens, va beaucoup m’inspirer.

Durant nos escales incertaines, des femmes peules agitent des sacs de dattes et de noix de beurre de cacahuètes.

Tombouctou est toujours hors d’atteinte. La pinasse racle le lit du Niger. Brusque glissade des sacs de mil. Encore obligés de débarquer. On observe la pinasse pivoter et se dégager du lit gluant. On attend encore plus d’une heure sur la rive. Le vent forcit. Pourquoi ne peut-on pas embarquer à nouveau ? On ne comprend rien, les infos sont contradictoires. Pierre s’énerve. La fougue de la jeunesse.

Fin d’une nouvelle journée interminable. On glisse sur l’eau, sans bruit, le ventre vide, contemplant la rive lointaine d’un œil hagard. La réalité devient flottante. Mort et vie en suspens. Les heures défilent. Je somnole, m’assoupis, m’éveille à demi, rêve éveillé. Perte des points de repère habituels pour entrer dans un nouvel espace-temps, l’espace du désert et le temps du fleuve.

15/02/01 – Suite de la pinasse ivre dans la boucle du Niger. L’horizon se trouble, ou peut-être est-ce la fatigue ? Ou bien une mauvaise fièvre ? On devrait être arrivés depuis trois jours. Toujours cette musique lancinante, obsédante. Nos voisins scrutent l’horizon vide pendant des heures. La plupart d’entre eux crache par-dessus bord avec application et régularité. La nuit, ils roulent leur tête sous nos pieds. Je leur ai demandé, eux n’ont plus ne savent pas quand on arrive. Inch Allah… Inch Allah… se contentent-ils de répondre. Ça ne cause plus trop, on s’économise et on essaie de se tenir chaud la nuit. On dort depuis cinq nuits sur un matelas trop fin et trop fatigué pour amortir la tôle ondulée en dessous. On ne sait plus dans quelle position dormir. On a le dos labouré. Heureusement qu’il y a tes lèvres, Nin’, des coussinets de tendresse. Hier, je me disais que plus on avançait, plus on découvrait de choses à aimer, mais ce soir, toute mon énergie s’est évaporée dans le désert et je n’attends plus grand chose de ce périple. L’aridité et l’immensité tout autour apprennent rapidement l’humilité.

16/02/01 – À nouveau plus rien à manger. Heureusement nos voisins partagent leur repas avec nous. Ils ont la générosité des peuples courageux.

L’eau commence à envahir dangereusement l’étage du dessous. Un bouillon de déchets « en pagaille » comme ils disent (épluchures de légumes, pelures d’orange, crottes de moutons…). À tour de rôle, les passagers écopent en continu. À notre étage, les hommes sont couchés, les femmes à genoux. Certaines ont les yeux mi-clos. À quoi rêvent-elles ? Un bébé dort à poings fermés sur le dos de sa maman. Une femme très pauvre dort entre les toilettes et les bagages. Elle était transie de froid dans son fin boubou. Une passagère lui a prêté une couverture ce matin. La radio à l’arrière de la pinasse diffuse de la musique malinké, des notes de Blues décharnées. J’écoute l’orchestre étirer le même air depuis près d’une heure. La cadence hypnotisante soutient une mélopée inlassable. La musique malinké est à la fois obsédante et envoûtante.

Odeurs fétides sur la pinasse, manque de place, vent frais, dos en compote, faim constante, lente inanition… Bah ! Des broutilles ! Tu es peut-être déjà mort, va savoir. La rive s’éloigne et toi tu traverses gaiement le Styx sur une pinasse ivre.

Belle forêt de peupliers le long du cours d’eau, puis on s’enfonce dans les terres et le paysage change brutalement : il n’y a plus que du sable et des acacias. Et là-bas ? Là-bas c’est Tombouctou ! Enfin nous atteignons Tombouctou ! Ça y est, on arrive au bord du monde, le lieu dont on rêvait depuis si longtemps. On débarque avec empressement. Soleil blanc. Rues envahies par les sables comme sur les photos qu’on a scrutées tant de fois. Il fait très frais. L’endroit est venteux. Je me plais à imaginer que Tombouctou est notre véritable point de départ vers l’ailleurs. Baigné dans une blancheur irréelle, je scrute le ciel blond à l’horizon. Des silhouettes effilées, et quelques touffes d’herbes calcinées. Hommes à la démarche lente et droite. Femmes voilées, femmes touaregs enveloppées de noir. Noblesse fascinante de leur allure. Le sable soulevé par le vent fouette le visage. C’est lui qui fait avancer le désert et étouffe lentement la ville. J’écoute son sifflement dans les branches d’acacia. Bien sûr on a toujours aussi faim mais c’est la sensation exaltante d’être allé aussi loin qui domine. Après avoir déposé nos lourds sacs à dos, on file au bar-restaurant à deux pas. Le Run on de Moby tourne sur la platine quand on entre. On déguste un copieux zamè viande. La satiété nous apporte une légère ivresse. Je suis parfaitement heureux. Je songe à tout ce que je dois à certains écrivains : Bouvier, Cendrars, Rimbaud, Kerouac, Burroughs, London, Hemingway, les deux frères Rolin et quelques autres. Moi aussi j’ai voulu me créer un bout de légende en venant jusqu’ici. Je dégote un album de Tom Waits à côté de la chaîne hi-fi. Closing Time. On écoute « stars beginning to fade ». Un chaton couleur sable se love entre mes cuisses. Je regarde les Touaregs enveloppés de bleu-turquin aller et venir dans le resto. La voix brute de décoffrage de Tom Waits prolonge ma rêverie. « … I’m afraid falling love to you… » La petite boule de poils s’allonge sur le dos et s’endort les pattes en l’air.

Mali 11Mali 1n°39 2Bord Niger 3

Mopti

Mali 8
Sur la route vers Mopti une pancarte indique : « Eglise biblique de la Vie Profonde », puis une autre : « L’avenir de votre famille est entre vos mains. Espacer les naissances ». Le bâché accélère dans un nuage de poussière. À force de prendre la route, d’avaler les kilomètres en bus, en train, en taxi, en bâché, à pieds, à vélo, de changer de ville chaque jour, on ne sait plus bien où et qui on est. Et c’est comme un allégement.

Arrivée en fin d’après-midi à Mopti. Couverts de poussière ocre, on descend du bâché à quelques centaines de mètres des portes de la ville. On se tient par la main. On se tient debout sur le bord de la route craquelée. Je touche les veines de ton poignet comme j’aime faire. J’écoute les bruits de la ville au loin. Je sais que derrière ses bruits, il y a le fleuve Niger qui nous a tenu compagnie tout au long du trajet. La terre est jaune sable, le ciel est bleu foncé et j’imagine nos deux corps traversés par ces deux couleurs. On se regarde dans la lumière du soir. On a l’air de vrais aventuriers, pas vrai ? Et notre chance, Nin’, on la tient dans la main.

La nuit est maintenant tombée, brusquement comme à son habitude. On longe l’avenue du Fleuve. Un pied devant l’autre sur le chemin de poussière. Je retire mes sandales pour sentir sous mes pieds le sable fin comme de la poudre. Brusque front frais dû à la proximité du Niger. Odeur de marée. Léger bruit de l’eau. Milliers d’étoiles éclairant le fleuve. On revit.

On loge à la Fondation ATT pour l’enfance, centre d’accueil pour les enfants perdus de Mopti. Dans la vaste cour intérieure, la radio diffuse à fond un match de foot puis un vieux reggae des familles. On peut lire sur la pancarte :

« Informations du centre :
Date d’ouverture : 25/04/95
Nombre d’enfants en dortoirs d’urgence : 27
Nombre d’enfants ayant dormis au moins une fois : 1082
Retour en famille : 200
Parents venus au centre : 215
Cas de décès : 3 »

Ce matin, ciel voilé, air marin, lumière blafarde, et l’incroyable beauté du fleuve qui traverse cette terre aride. Le Niger comme entité vivante. Les pinasses qui proviennent de Tombouctou déchargent des dalles de sel solidifié. Le garçon qui s’est improvisé guide et ne nous lâche pas d’une semelle nous explique que les pirogues sont enduites d’huile de moteur pour les rendre étanches.

Absorbé par la contemplation des rues bondées, de l’activité fluviale et des terres désolées aux abords de la ville, je n’ai pas écrit une ligne depuis deux jours. Je crois que je commence à savoir observer. Disons que je sais observer par intermittences. Alors c’est par courts fragments que je reprendrai l’écriture de ces feuilles de route.

la violence du soleil, les feuilles du grand acacia (ici ils appellent ça un balanzan) qui bougent à peine, dans la lumière du soir la poussière soulevée de l’immense plaine calcinée, l’adolescent qui pousse sa pirogue à l’aide d’un très long bâton, les nuages déchiquetés au crépuscule, l’homme qui jette son filet au milieu du fleuve, les reflets de la lune à la surface de l’eau

vivre éternellement dans le soleil

retrouver l’équilibre dans la lumière verticale de midi

« Le courage n’est pas de se venger mais souffrir pour réussir », inscrit au frontispice du restaurant Sigui à Mopti. Réussir à devenir qui on est, ajoutes-tu doucement.

Je ramasse une belle pierre ronde dans la rue. Comment décrire de manière la plus brute, la plus immédiate possible, le contact de cette pierre dans ma main, son poids ?

On négocie un très bel oryx sculpté bambara. On insiste un peu pour baisser encore le prix. « On va pas discuter comme les Sénégalais ! » nous lance le vendeur malien avec un sourire malicieux.

Mopti. C’est bien de rester plusieurs jours dans la même ville. Sensation grandissante de faire partie des choses d’ici, de commencer à être intime avec le monde qui nous entoure. Mais pour les gens d’ici, on a beau rester le temps qu’on veut, on demeure des touristes comme les autres. Impossible de se fondre complètement dans le paysage, impossible d’être n’importe qui. A longueur de journée on entend des : « Bonjour Toubab ! Bonjour Toubabou ! Toubabou ! Toubab, il va bien ? » Par un « donne-moi de l’argent ! » ou « donne-moi un bic ! », les enfants, toujours si enthousiastes malgré leur vie si rude, coupent court au dialogue qu’on essaie d’établir avec eux. Ce soir, la désagréable sensation d’être des bêtes de foire lâchées dans les rues de Mopti est sans doute accentuée par la fatigue du voyage.

Les parents pauvres confient leurs enfants au marabout du quartier. Chaque marabout « s’occupe » de trente à quarante enfants, des garçons en grande majorité. Il est censé leur enseigner le Coran. Le peu d’argent qu’il gagne provient de la vente de gris-gris. Alors, les marabouts font mendier les enfants pour qu’ils puissent subvenir à leurs besoins. Parfois ils participent à des travaux très durs comme porter des fagots ou piler le mil. Quand l’enfant ne ramène pas d’argent, leur Maître les « chicotte » comme ils disent par ici, c’est-à-dire qu’il les bat et qu’il les fouette. C’est pourquoi beaucoup d’enfants ne veulent pas revenir chez leur Maître. La fondation ATT pour l’enfance les accueille et les héberge. Des personnes travaillant pour le centre sillonnent pendant la nuit les rues de Mopti pour récupérer les gamins maltraités. Dans la cour intérieure de la fondation, j’observe les enfants orphelins, les enfants perdus de Mopti. Ils jouent calmement avec des bouts de ficelle qu’ils entortillent autour de leurs doigts. Ils mangent tous les jours du riz à la sauce tomate. Odeur agréable de bois brûlé et de poussière. Les enfants partagent équitablement le plat.

« C’est à leur demande qu’ils vont ici, m’explique un des animateurs du centre, ils sont nourris, logés, et ils apprennent un métier. C’est aussi à leur demande qu’il retourne dans leur famille. Tous ces enfants ne veulent plus entendre parler du marabout. Vous savez, il y en a qui viennent de Mauritanie. Des enfants rebelles à la religion. Certains n’ont pas 5 ans quand ils arrivent ici. » « Les marabouts s’occupent juste de montrer la voie de Dieu. C’est comme ça qu’on dit. Le reste du temps, ils contraignent et ils chicotent les enfants. Ils disent qu’ils leur apprennent la vie… Bien sûr ils ne sont pas d’accord avec notre action. Ils trouvent qu’on gâte les enfants ! » Gâter employé ici dans le sens d’abîmer, comme lorsque le conducteur du bâché nous avait dit : « le moteur est gâté »

Les parents savent parfaitement que leurs enfants sont obligés de mendier et qu’ils sont très régulièrement frappés par le très sage marabout mais ici l’apprentissage du Coran est obligatoire. Et puis eux aussi sont passés par là, alors…

Heureusement que l’association ATT commence à être connue. Les gosses des rues se refilent l’adresse.

On passe beaucoup de temps à observer, « à perdre notre temps » comme on dit en France, mais ce sera autant de temps gagné pour la suite, me rassures-tu. Du temps pour toujours qu’on revivra comme bon nous semble.

Ils passent un concert récent de Dylan à la radio. Le vieux maître réinvente étrangement (« massacre consciencieusement » estime Nin’) « I want you », « Just like a woman » et « Tangle up in Blue ». Dylan, Kerouac, Bouvier, Monfreid, Cendrars, London, Kipling et quelques autres m’ont amené jusqu’ici. Je ne les oublie pas. Mine de rien, je suis en train de réaliser un rêve. Je suis en train de vivre tout ce que tu m’avais si longtemps prédit.

Les femmes et les filles s’occupent de la cuisine, du ménage, de la lessive. De toute la journée elles n’arrêtent pas. On voit même des gamines de 7, 8 ans couper du bois. Toutes ces femmes ont le sourire, le regard fier et une démarche d’une élégance folle malgré une vie de labeurs.

Je lis le Lonely Planet sur les mines de sel. La mine de Taoudenni est à 900 kms au nord de Tombouctou, soit 15 jours de caravane. Les Arabes et les Touaregs sont les maîtres. Les Bella et les Haratin sont les quasi-esclaves. Les quasi-esclaves gagnent 300 francs pour 6 mois de travail. L’oasis le plus proche est à trois jours de caravane. Les maîtres fournissent l’eau, les quasi-esclaves fournissent le sel. 2 dalles de sel valent 30 litres d’eau. Yann Arthus Bertrand a pris de nombreuses photos du Sahara vu du ciel, dommage qu’il n’ait pas pris de photos des mines de sel de Taoudenni.

Notre frêle pirogue glisse sur le Bani. On arrive à Kakolodara, un village bozos. Notre guide s’appelle Boubacar. Il nous a dit qu’il a 20 ans, on lui en donne à peine 15. Les Bozos sont un peuple de pêcheurs, « des hommes-poissons » comme nous dit Boubakar. « Ils immergent leur nouveaux-nés jusqu’à ce qu’il leur pousse des branchies » nous dit-il avec le plus grand sérieux. « La plupart du temps, ils vivent dans l’eau ou sur l’eau. » Je ne peux m’empêcher de penser aux Deep Ones, les Profonds de mon cher Lovecraft. Comme ils ont très peu de bois, les Bozos cuisent leur nourriture avec de la bouse de vache. Les femmes se baladent torse nu, le dos cambré, avec une désinvolture d’aristocrate. «  Les Bozos pêchent des nuits entières dans de grandes pinasses. Les garçons et les filles qui viennent de naître, ils les mettent dans les calebasse » nous explique Boubakar. « Puis ils mettent les calebasses sur le Banni pendant plusieurs heures. Si le bébé tombe dans l’eau, c’est qu’il n’est pas bozo ». Avec notre super guide, on va avoir du mal à démêler la part de légende et la réalité.

De toute la journée on échange à peine une parole avec Nin’, mais on en ressent aucune gêne. On se connaît par cœur à présent.

Avec le temps, je me suis rendu compte qu’elle était incapable de mentir. On ne se ressemble pas tant que ça, finalement.

Texte intégral : Mopti

Simon par Léo

Les Cosaques des Frontières

Simon était mon frère, Simon était mon ami. Il n’y avait qu’avec lui que je n’avais pas besoin de mentir, parce que je sentais que lui non plus, il ne mentait pas. Dans les sales moments, et ils furent nombreux ces quinze dernières années, on s’est épaulés. On s’est donnés mutuellement du courage. L’amitié est une grande aventure. J’ai fait sa connaissance à la fac, et ce fut le début d’années lumineuses. J’ai très vite senti que j’avais trouvé en lui l’ami véritable. Le monde ressemblait un peu moins à un désert grâce à Simon. Je me souviens qu’au début je m’étonnais de notre si grande complicité. On était comme issus de la même matrice. Dès qu’on se retrouvait, on se rendait meilleurs l’un l’autre. On avait plus d’esprit. Les soirs d’hiver, dans la pénombre de ton studio, on savait mieux écouter, mieux rêver et mieux vivre.

Tu ne ris…

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cœur battant dans les couloirs du temps | 3

mars 2003 tu étais à New York
la 2ème guerre du golfe débutait
les frissons montaient comme la fumée
les slogans s’incrustaient dans les têtes
personne ne t’attendait
tu décidais de rester en retrait
sur le bord
à légère distance mais attentif
ni dedans ni dehors dans l’intervalle
éprouver à nouveau le réel
retrouver ses pieds
écouter les pas réguliers
le souffle de la marche
tu avais des envies de vertiges et de lointain
repris par l’ancienne fièvre
la fièvre des commencements
le destin qui bascule
malgré les infos qui insistent
les désastres qui s’annoncent
les écrans qui jamais ne s’éteignent
Lalibela Ethiopie janvier 2007
fête de Timkat
le regard avant la parole
en ces temps de détresse tu voulais te forger une foi d’airain
te fabriquer ton own personal Jesus
de rêve en rêve cherchant toujours
les bribes les souffles les lueurs
ivresse dès le matin et combat jusqu’au soir
combat de chaque jour
se lever dès l’aube
du haut de la colline observer les mouvements à l’horizon
écouter le silence
et repartir

Bamako – Djenné

Lourde chaleur, bruits continus de la ville, poussière qui monte jusqu’au ciel. Tu flottes dans les rues entre poissons fris, beignets, fringues bon marché, tissus chamarrés, brochettes et pieds de bœuf. Tu humes les odeurs de friture, les odeurs d’ordures, de bouse, d’égouts, les odeurs de barbaque boucanée. Rien que du naturel ici, et tout ça mélangé. Impuretés revigorantes. Les ordures déversées ne te donnent pas la nausée, bien au contraire. Ton cerveau est en roue libre. Il remonte le temps. Tu penses aux riches marchandises des caravanes, à l’exploitation de l’or, au commerce des esclaves. Tu penses aux chasseurs bambaras, aux chefferies mandingues, au clan des Keita, à l’empire légendaire du Mali. Des images se bousculent dans ta tête : le Sahara parcouru d’hommes en bleu, les chiens errants au bord des pistes, les gosses qui jouent dans les décharges à ciel ouvert, le Niger sillonné de longues pinasses noires, les étoiles qui brûlent au-dessus de l’océan. Tu revois tout ça devant les égouts de Bamako qui dégorgent leurs déchets rutilants. Affamé comme toujours, réceptif à ce qui t’entoure parce qu’affamé, tu es l’ombre blanche qui déchire les nuées bleues des deux roues. Plus loin, tu attaches ton regard à la variété de produits à l’étalage d’une quincaillerie : peignes, montres en plastoc, poupées, pistolets intergalactiques… Le rire atmosphérique d’un enfant éclate juste derrière toi. Tu fermes les yeux. Le soleil cuisant sur ton visage, sur ta gorge, sur tes bras. Ça te change des journées entières que tu passais enfermé dans l’appart’, attendant en vain qu’une inspiration céleste te sorte de l’ennui. Allez, c’est si loin tout ça, tu te décides à reprendre la route d’un pas décidé, tu traverses l’artère principale dans la poussière du couchant, esquives de justesse un escadron rugissant de vélomoteurs. Le cœur s’emballe. Ta peau sauvée in extremis. Tu ralentis le pas, laisses passer les trois boucs aux émouvantes couilles ogivales. Un garçon vient à ta hauteur. Plein sourire, apparition lumineuse. Il te fait un léger signe de la main. Tu le suis. Vous vous approchez d’un attroupement. Une mélodie décharnée au rythme frénétique défonce une énorme enceinte. Trois mamas dansent devant, fesses en arrière. Gosses autour d’elles qui rigolent.

Immense joie du soleil d’Afrique. On est à peine arrivés que déjà on se sent chez nous. Presqu’oubliés la servitude mentale et l’abrutissement social de là-bas. On est assis sur une souche, près du fleuve, loin du vacarme. Le soleil se couche sur la ville. La lune se lève. Tu poses ta tête sur mon épaule. J’imagine ton sourire, ton regard perdu dans une rêverie. Une fumée blanche monte d’un terrain vague. Je laisse respirer les secondes. Les lumières des échoppes s’allument les unes après les autres. Puis c’est l’heure de la prière et celle du vol frénétique des chauves-souris. Rapides battements d’ailes et couinements perçants à quelques centimètres de nos crânes. La lune de plus en plus intense. Spectacle intégral du matin au soir. Le climat d’ici est plus humain que dans nos régions dites tempérées. Le sol aride de ce pays nous porte. Aucun doute, le Mali sera notre terre d’élection.

On s’écorche les chevilles, les mains, les poignets. Les odeurs de route s’infiltrent dans la moindre de nos affaires. On mange du riz-sauce midi et soir. On a maigri, déjà qu’on n’était pas bien gros. La souffrance physique, quand elle reste raisonnable, n’est pas pour nous déplaire. En se restreignant un peu plus chaque jour, on apprend à jouir de chaque chose, aussi infime soit-elle. Épicure n’est pas loin.

Comme toujours, attente interminable à la gare routière. Au début, on ne fait rien qu’attendre. Une lucidité singulière naît de cette attente. Je griffonne d’étranges bouts de phrases sur mon petit carnet : Ce qui est tu. Ce qui est intact. Nos révoltes éphémères. Le souffle qui s’essouffle. La somme de nos gestes. La lumière de visage à visage. Ensuite, pour occuper le temps, je fais des « cadavres exquis » avec Nin’, puis on joue à « devine qui c’est ». Pour faire durer le plaisir, on choisit des personnes qu’on a croisées qu’une fois ou deux dans notre vie, dont on connaît à peine le nom et qu’on ne reverra sans doute jamais. On songe à ce qu’ils sont devenus. On se dit que la plupart d’entre eux se ruinent le corps et l’âme au travail. C’est la règle établie là-bas pour les gens de notre milieu. On s’engageait dans la même direction qu’eux avant de s’écarter de la route principale.

Djenné est construite exclusivement en briques de terre, terre et eau mélangés. Ville d’une seule matière et site classé. La mosquée colossale surplombe la place du marché. Château de terre sans cesse reconstruit avec des pieux immenses comme ossature, remparts crénelés avec créneaux aux formes arrondies (des œufs d’autruche que ça m’évoque), surfaces craquelées parcourues de margouillats couleur sable, tête et queue orange pour certains. On va bientôt atteindre le Sahara. Ça sera la troisième fois du voyage. Le désert s’accorde bien à notre goût du silence et de la solitude. Ce soir, on zone dans le quartier du port, au nord de la ville. Des piles de briques en terre sèchent le long de la rivière paresseuse. De l’autre côté de la rive, les champs de mil, de sorgho et de riz font place au désert. Soudain, exaltante sensation de liberté qui fait surgir le réel. Nos deux corps tendus vers l’azur qui s’obscurcit, on se sent prêts pour le pays vide. Les choses sont simples finalement : le silence, l’espace et le temps nous rendent heureux. Pour le dire autrement et en référence à Marcel : la vie est réellement vécue dans le silence, dans l’espace et dans le temps.

dans les chemins creux dans le commencement du soir dans ton regard songeur dans tes rêves de pistes et de déserts dans le taxi déglingué dans le train de nuit dans le jour naissant dans le souffle frais du matin dans la lumière dure de midi dans ta poitrine brûlante dans l’instant vécu dans l’ombre et le silence de la chambre minuscule dans la poussière ocre dans la langueur et l’abandon de cette fin d’après-midi dans l’assourdissement des rues bondées dans les rayons obliques du couchant dans la résistance des jours

Elle et moi, on commence à se connaître par cœur. On se parle à peine sans en ressentir aucune gêne. Ça fait du bien de flâner dans les rues côte à côte, de s’arrêter le temps qu’on veut dans un silence complice pour regarder les gens qui passent, les carcasses de voitures, les chiens endormis au bord des pistes, les broussailles desséchées, les marges, les berges, la nuit qui s’avance, et sur nos visages les dernières lueurs.

Soudain la honte d’être là. Comme chaque soir, on dînait au resto en terrasse. À la fin du repas, trois silhouettes d’enfants sont sorties de l’ombre. Ils ont tendu la main et nous ont regardé avec insistance. On leur a donné nos assiettes à finir. Il ne restait pas grand-chose. Ils ont même mangé les épluchures. On osait à peine les regarder, les enfants, on osait à peine jeter un œil sur leur ventre ballonné, leurs jambes de sauterelle, leur regard abruti par la faim. A Djenné, ils sont nombreux à vivre comme ça, dans une misère totale. Ils parcourent la ville en petits groupes. Transis de froid à l’aube, ils nous poursuivent tout le jour, le cri et le rire fou. Ils s’accrochent à nos fringues comme à un radeau en perdition. C’est comme un naufrage au ralenti.

Qu’est-ce qu’on fait là, au milieu de tant de pauvreté, Nin’ ? On commence à traîner la patte. Le ressort de la machine s’est cassé. Je ne sais plus comment décrire ce que je vois. Je n’ai plus les mots. J’étais parti voyager pour chercher des phrases, et je n’en trouve plus. La moisson est peut-être finie. Je suis triste, mais ce n’est pas une tristesse douloureuse, c’est une tristesse calme. Les émotions s’usent comme le reste. On a fait ce qu’on a pu, dis-tu pour me rassurer.

On a peut-être cherché ça, rien que ça depuis le début, que Dylan nous chante à tue-tête : How does it feel, how does it feel ? To be without a home, like a complete unknown, like a rolling stone…et se sentir aussi complètement largué que la Miss Lonely de la chanson.

Texte intégral : Bamako – Djenné

Bamako

27/01/01, de Tambacounda à Bamako : Départ du train à 22h. Toujours aimé les trains de nuit, passage d’une vie à l’autre. Johan est reparti hier en France, c’était chouette de vivre ces quelques semaines africaines en sa compagnie. Après une bonne nuit de sommeil, on se réveille frais comme des gardons. Dans le compartiment d’à côté, un Gambien originaire du Mali et une Canadienne jouent du djembé à un rythme effréné. On s’exclame et on les applaudit. Je vais dans le couloir, je jette un œil au concert improvisé tout en regardant à la fenêtre le paysage irréel qui défile : canyons ocres avec des dégradés de brun surgissant de la savane, arbres au feuillage argenté, vermillon, jaune, fauve, vert pétant (n’en jetez plus) puis drôles d’arbres à l’écorce sombre et comme ornés de merveilleuses roses rouges. À mes côtés, un passager semble lui aussi fasciné par le spectacle. Au bout d’un moment, nos regards se croisent, on se salue en silence, puis la conversation s’engage. Il est Gambien. Il me dit que les Maliens sont plus « strictfull » que les Sénégalais, « strictfull like english people », précise-t-il. Il semble particulièrement apprécier le Mali : « There’s no beggars in the streets. » Nouveaux applaudissements derrière nous, je me retourne un instant (rires, embrassades, tapes dans la main) puis regarde à nouveau par la fenêtre. Le train décélère et traverse au ralenti le fleuve Sénégal. Arbre déraciné sur la rive sablonneuse, deux nuages isolés se reflétant sur l’eau étale et au loin une pirogue qu’une voile de fortune fait glisser lentement. Toujours en revenir aux cours d’eau et à la mer. Je suis captif des images très réelles qui défilent sous mes yeux. L’ombre de moi-même laissé quelque part, dans un coin de désert au sud du Maroc ou dans l’Adrar mauritanien. Regrets effacés par le paysage qui accélère alors que le corps ne bouge pas d’un pouce. Bientôt les terres brûlées. La savane va céder la place au désert.

Arrivée à Bamako (du bambara Bammakô qui signifie le « marigot du caïman ») sous un ciel de poussière. À peine arrivés, visite éclair d’une demi-heure. Sens tendus à l’extrême, flot d’images fugitives comme des apparitions. Fourmillement du cerveau à chaque nouvelle plongée en terra incognita. Les toutes premières visions que l’œil capte, les odeurs nouvelles, les sons inédits de la rue : je sais que ces premières impressions d’un nouveau territoire qu’on explore seront aussi les plus durables.

Des vendeurs sympathiques, pas du tout agressifs. Pas ou peu de mendiants (ce qui serait inimaginable dans une ville sénégalaise de cette taille). Quelques beaux bâtiments coloniaux en cours de restauration et, au sud de la ville, notre première rencontre avec le fleuve Niger. Large, paisible, puissant, absorbé-absorbant le bleu profond du ciel. Ça et là des îlots verts, des pirogues effilées ayant l’allure de felouques, et de généreuses lavandières (quel mot délicieusement désuet) sur les rives du fleuve elles aussi généreuses. Les femmes portent de très belles robes en tissu Wax. On croise un homme à moitié nu qui parle tout seul à un chien jaune, galeux, qui lui tient aimablement compagnie. On s’arrête devant le monument commémorant les manifs pour la démocratie, la liberté de la presse et le multipartisme. Une mosaïque représente la figure d’un martyr au-dessus d’une foule de manifestants. « OSER LUTTER, C’EST OSER VAINCRE » peut-on lire sur une banderole.

Balade dans un vaste terrain vague qui borde la ville. Nin’ est aux aguets. Elle attend que le soleil décline encore un peu pour prendre des photos. Je m’assois sur un pneu crevé. C’est drôle, ma Bretagne intérieure ne m’a jamais été aussi présente qu’ici, en plein Sahel. Le paysage dépouillé ravive le souvenir des longues promenades en solitaire sur la lande et la grève.

Circulation convulsive, brouillard bleu gitane des gaz d’échappement, rues fourmillantes à toute heure du jour, le spectacle est permanent. Des vendeurs de quincaillerie, de papeterie, de tissus, de fringues, des mini restos, des gargotes. Beaucoup cuisinent dans la rue. Les brochettes et les beignets frient sur le trottoir. Du monde partout, tout le temps. L’œil n’arrive pas à tout capter. On se saoule du bruit de la circulation, des rires clairs, des cris d’enfants. Les gamins se battent, sont séparés par les parents quand ça s’envenime. J’en vois d’autres qui dansent dans un coin. Très peu de pénibles, très peu d’insistants. Ça nous laisse entrevoir la possibilité de faire de vraies rencontres. « Bonjour ça va ? » Oui, des gamins vraiment adorables, qui nous serrent la main. « Bonjour Monsieur, ça va ? » « Oh excusez-moi, Madame. » Les adultes sont très courtois, beaucoup nous sourient avec bienveillance dès qu’on croise leur regard. Les rues deviennent calmes à 18h, à l’appel du muezzin. Je regarde le soleil éclairer la lune par en dessous. C’est beau et pas banal. Vers 19h, les chauves-souris nous rasent le crâne, c’est devenu une habitude. Elles partent toutes dans la même direction, peut-être pour faire leurs ablutions. Ailes membraneuses et couinements perçants nous préparent au rêve. La plupart des artères sont éclairées la nuit, contrairement aux villes du Sénégal, mais les étoiles et le sublime restent à portée de mains, il suffit de lever les yeux.

Pause fruits et légumes dans le jardin de la mission libanaise. Un Malien de stature imposante s’installe à ma droite. Il a une belle voix grave. Il discute avec un Belge à qui il vient d’acheter un moteur pour sa pinasse. Le Belge s’excuse, il doit s’absenter cinq minutes. Je me retrouve donc seul avec l’homme-à-la-belle-voix-grave. « Joli moteur », je lui fais, histoire d’engager la conversation. « Oui, je connais bien la marque, me répond-il, c’est une bonne marque, j’en ai déjà deux comme ça. Ça c’est un quarante chevaux. C’est pour traverser le fleuve que je m’en sers. J’habite d’un côté, et les cultures sont sur l’autre rive. » Le vendeur belge revient. Il aide mon interlocuteur à placer le moteur dans son 4×4 poussiéreux. Alors que l’homme-à-la-belle-voix-grave monte dans le véhicule et nous salue de la main, Ryan, un Californien originaire de Santa Cruz et joueur de djembé de son état vient s’asseoir à mes côtés. « Tu l’as reconnu ? » me demande-t-il. « Qui ça ? » « Celui avec qui tu parlais. » « Non, c’est qui ? » « Ali Farka Touré, le musicien le plus célèbre d’Afrique de l’Ouest ! Il joue une musique extraordinaire, un mélange de musique traditionnelle et de blues… Mais faut pas lui dire que c’est du blues. Nous on appelle ça du blues mais pour lui c’est de la musique africaine, c’est tout. » Le Belge s’approche de nous. « T’as fait une bonne affaire ? » lui demande Ryan. « Oh, c’est pas du business. On s’aide plutôt, tu sais. Ali Farka est quelqu’un de bien. Il fait vivre toute une région avec ses cultures. Alors moi je lui donne juste un coup de main. » Quand on évoque la carrière d’Ali Farka, le Belge nous dit : « Maintenant on ne le verra plus. Il a décidé d’arrêter les concerts à l’étranger. Il en avait marre de la façon dont ça se passait. Notamment parce qu’on lui demandait d’occidentaliser sa musique. Alors il ne donnera plus que des concerts par ici, de temps en temps. Sinon il s’occupe à plein temps de développer sa région. Ça lui tient énormément à cœur. »

Mon ventre salement déglingué depuis notre arrivée à Bamako se requinque petit à petit. La fièvre est presque partie. Celui qui ne s’occupe pas de son estomac, s’occupera difficilement d’autre chose, écrivait Samuel Johnson. C’est tellement juste.

« On a changé, m’as-tu dit hier soir de ta faible voix, on s’est durcis. C’est comme si on avait changé de peau. » Sur le coup je n’ai pas trop su quoi te répondre, mais c’est clair qu’on fatigue, Nin’, ça ne frétille plus beaucoup. Cette impression que le monde entier nous résiste. Faut qu’on fasse gaffe, on ne doit plus être loin de la rupture. Efforçons-nous d’exister et de désirer encore. Toutes nos fringues ont pris la couleur du paysage. La poussière de latérite nous a statufiés. Elle s’insinue dans chaque pore de notre peau. Sûrement aussi qu’un peu de confort manque à notre désir. Depuis des semaines, on est encerclés par trop d’âpreté. Ce soir, on prendra le temps de la séduction amoureuse. On retirera un à un les vêtements crasseux de l’autre. On essaiera aussi d’enlever nos différentes couches d’inquiétude, cette intranquillité diffuse et permanente qui nous colle à la peau. On se parfumera la nuque et le ventre pour retrouver la vie d’avant. Envy de Gucci pour toi, Kouros d’Yves Saint Laurent pour moi. Ça nous fera comme un cocon d’odeurs. Nos bras enlaceront le corps de l’autre pour le rendre à nouveau sensible. Au début, ma main tremblera légèrement ; je suis encore un peu malade. Mais tu sauras calmer le tremblement. On fermera les yeux. Les secondes s’étireront. Je te caresserai longuement pour que tu redeviennes chair, tu me caresseras longuement pour que je redevienne chair.

Texte intégral : Bamako

Touba Dialo – M’Bour – Nianing – Joal-Fadiouth – Sine-Saloum

Bonjour, comment ça va ? Ça va. Et vous, ça va ? Oui, ça va. Et la famille, ça va bien ? Oui ça va bien. Vous aussi, les parents ça va ? Oui ça va, merci. Et le travail, comment ça va ? Ça va. Et vous, les affaires, ça va bien ? Oui, ça va bien. Et la santé alors, comment ça va ? La santé, ça va. Vous aussi ? Oui, la santé, ça va. Ah, c’est bien alors, on fait comme ça. Les salutations interminables, si comiques et étonnantes pour les toubabs que nous sommes.

07/01/01 : M’Bour. Restaurant Chez Paulo, rencontre avec Samba, prof de français, de latin et de grec. « J’ai habité 3 ans en Algérie. Là-bas, ils m’appelaient l’Africain. Je rentrais dans un magasin vide. Cinq minutes après, il était plein de monde, ils se bousculaient pour me voir ! Ils n’avaient jamais vu de Noirs ! » « Les Français avaient la notion d’assimilation, contrairement aux Anglais qui ne désiraient qu’exploiter économiquement le pays. Les habitants de Saint Louis, Goré, Rufisque étaient des citoyens à part entière. Il y avait des députés noirs à l’assemblée nationale, même si cette assimilation a signifié la destruction des traditions et la culture africaine. » « Senghor est un personnage ambigu. D’un côté il est le produit de la civilisation occidentale, il se sent redevable de ce patrimoine, et de l’autre il est le créateur avec Aimé Césaire de la notion de négritude qui vise à retrouver les racines de la culture noire. » Alors Samba nous déclame avec ferveur le poème Femme Noire de Senghor : « Femme nue ! Femme noire ! Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ! J’ai grandi à ton ombre… la douceur de tes mains bandait mes yeux… » Accord parfait entre sa voix ample et le son étincelant de la Kora, puissance dramatique du phrasé, violence et douceur en alternance. Samba nous raconte la femme, et à travers elle, il nous raconte la vie (encore une fois l’emphase qui gâte mon écriture ; je mets ça sur le compte de la bière sénégalaise). Son charme magnétique nous donne la chair de poule et redonne chair au mot négritude, parce qu’il parle avec son corps, un corps de Noir qui sait jouir et souffrir tout son saoul. Un jour, je renaîtrai Noir pour voir ce que ça fait.

Nianing, journée mi-vécue mi-rêvée : matinée passée à faire des croquis dans le ventre du baobab sacré, rêvasser de longues minutes en fixant l’horizon, fermer les yeux, essayer d’emporter avec soi les visions d’ici, rejoindre Nin’ pour le déjeuner, courir avec elle dans les herbes sèches, piquer un somme à l’ombre d’un palmier, rester tous les deux enlacés à goûter les derniers rayons du soleil,  se jeter dans la mer à la nuit tombée, s’endormir sur la plage, se réveiller au milieu de la nuit et regarder les étoiles jusqu’au lendemain matin.

Etienne M’Diouf, un ostréiculteur rencontré sur le ponton reliant Fadiouth. Il fait aussi la récolte du coton. Il tient un discours étonnant pour m’expliquer son métier :

– Il faut être pur pour pécher des huîtres. Si on est impur, les huîtres, après, elles ont des péchés. Les gens impurs, ce sont ceux qui conduisent les machines, les voitures, les bicyclettes… Il faut compter six mois sans avoir toucher une seule machine si tu veux redevenir pur. Il faut aussi prier beaucoup, beaucoup. Les jeunes maintenant, ils sont impurs. Alors forcément ils font des péchés quand ils récoltent des huîtres, et ils font un deuxième péché quand ils ne stockent pas leurs huîtres au soleil, parce qu’alors les mauvais esprits ne peuvent pas s’échapper des huîtres. Il faut les stocker comme faisaient nos ancêtres… Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que les huîtres sont plus ou moins pures selon l’endroit où on les pêche. Chaque endroit a un nom d’animal : chien, chat, hyène ou chacal. Et si tu es bien avec l’animal ou avec la famille de l’animal (le chacal fait partie de la même famille que le chien), eh bien tu trouveras moins d’animosités dans les huîtres, moins d’esprits mauvais.

– Comment tu sais tout ça ?

– Je suis étudiant, j’étudie la nature, les esprits de la nature.

– Et les esprits te parlent ?

– Oui ils me parlent. Je suis issu d’une famille maraboutique. Dans les cimetières, grâce à l’esprit saint, les ancêtres nous enseignent comment travailler. Les terres que nous cultivons leur appartiennent. Il faut respecter la façon de travailler des anciens. C’est un sacerdoce de récolter le coton et de pêcher les huîtres. Il faut faire des ablutions et ne pas toucher de machines. Les jeunes aujourd’hui, ne travaillent plus, ou ils travaillent mal. Ils restent les bras croisés. Moi je travaille en respectant la tradition pour que les anciens, mon grand-père, ma grand-mère, puissent revivre un jour.

– C’est le prêtre qui t’a enseigné ça ?

– Non. Certains prêtres sont impurs, ils ont touché les machines. Je le sais parce que moi je vis directement avec la nature, sans machine. Je le sais parce que je suis étudiant et que je sais écouter les esprits. Je pourrais t’emmener dans ma pirogue pour te montrer comment on fait. On peut même y aller avec ta technologie (il pointe du doigt mon appareil photo).

Je suis au bord d’une réalité que j’ai du mal à appréhender. Je marche, je regarde, je rencontre des gens, je discute avec eux, je les écoute, je leur parle avec toute la sincérité dont je suis capable, mais une barrière invisible me sépare d’eux en permanence. Je suis né du côté rassurant de cette barrière. Je reste de cet Occident, quoi que je fasse. Même si je me la joue freewheeling, le risque pris en venant ici, même après avoir tout plaqué, est dérisoire par rapport à la précarité de leurs conditions de vie. Explorant l’Afrique sac au dos, à tout moment j’ai la possibilité de revenir dans le nid douillet de l’Occident. Dès que j’en aurai assez de découvrir la rugosité de l’autre côté, il me suffira d’acheter un billet retour pour vivre de nouveau à l’abri, dans le confort et dans l’ennui.

Tu m’as dit : on regarde mieux ce qu’on ne connaît pas et mon œil étonné regarde les manguiers et les baobabs déracinés qui défilent à toute allure depuis le taxi-brousse. Le gris vire à l’ocre sur la semelle de nos sandales. Ici la terre est rouge comme dans mes rêves. À chaque jour une nouvelle vie. La savane laisse place à un paysage de paludes. Les arbres se font de plus en plus rares. On peut voir les baobabs se regrouper par quatre ou cinq pour palabrer tranquilles.

Série d’impressions nouvelles, longues traversées peuplées de détails. Flux tellement dense de sons et d’images. Qu’est-ce qu’on retiendra de ce brouhaha indémêlable ? Essayer d’écrire en se tenant au plus près des sensations premières. Ne pas chercher à décortiquer ou à analyser. Simplement raconter ce que le regard capte.

Action musicale du climat. Nos peaux brûlées, nos corps plongés dans l’Atlantique pour ne pas qu’ils s’endurcissent trop et deviennent imperméables aux choses qui les entourent. Allongé sur le sable, je renifle ta nuque, lèche ton épaule salée et iodée. L’odeur de l’Afrique mêlée au goût de ta peau m’évade dans l’été divin.

Ce matin, cabotage paludéen. Notre pirogue remonte lentement un large bolong. On glisse tranquille sur l’eau quand notre regard est tranché net par un svastika peint sur une pirogue qu’on double au ralenti. Le svastika se détache en noir sur fond rouge et blanc. On questionne le piroguier et son pote. On n’obtient pas d’explications précises.

Aujourd’hui, jour de Korité, fin du Ramadan. Lassitude. J’attends qu’il me tombe quelque chose sur la figure mais rien ne se passe. Assis au bord d’un bolong, mon regard se perd dans une mer d’huile. D’ici, difficile d’imaginer que le manège occidental se poursuive de plus belle. Eau étale, ciel limpide, air tropical, odeur de mangrove : quelle quiétude, mais aujourd’hui, je ne suis sans doute pas à la hauteur du spectacle. Vie voluptueuse que j’ai pas la force d’aimer. Je me sens même pas loin de mordre le sable. Peut-être les médocs que je prends, ou la chaleur qui me fait divaguer. Ne pas faire chier les autres. Trouver un coin sombre. Aller se perdre un peu plus loin. Je piétine des tas de coquilles d’huîtres (c’est le pain quotidien du Sine Saloum). Chair de requin qui sèche sur des armatures de bois. Huîtres qui s’agrippent aux racines des palétuviers. Ma carcasse désorientée frôle les bougainvilliers gonflés de soleil. Je trouve finalement un gentil coin à l’ombre. Pendant de longues minutes, je ne bouge pas d’un cil et regarde le visage serein des Sénégalaises, leurs longs cils courbés. L’éclat de leur regard déjà me guérit. J’observe maintenant les racines de palétuviers se poursuivre en veines puissamment tendues. Elles déforment en la gonflant de façon grotesque la base du tronc. En fin d’aprem, je pique une tête dans l’Atlantique pour noyer les bulles que j’ai dans la tête. L’océan lavera tous mes crimes.

Merveilleux sourire de ce chef de village peul, ses traits fins, ses yeux en amande. Il nous offre une papaye en guise de bienvenue. Il nous montre sa carte de cultivateur. Nous explique ses différentes cultures. Il nous présente ensuite à ses six enfants, tous plus adorables les uns que les autres. Bonheur de ressentir la sérénité et l’harmonie qui règnent dans ce village.

Texte intégral ici : Touba Dialo – M’Bour – Nianing – Joal-Fadiouth – Sine-Saloum

Genèses dans les zones de flottement

Genèses dans les zones de flottement, les espaces entre les villes, les terrains vagues. Les portes de Paris agissent sur Léo comme des pôles magnétiques. Les parkings déserts, les friches industrielles, les voies ferrées abandonnées, les morceaux de taule dont on pourrait faire des sculptures, toutes les choses qui s’effondrent et ne font déjà plus partie du spectacle l’ont toujours fasciné. C’est sans doute parce qu’il aime se sentir à la lisière des choses, comme sur la grève d’Yffiniac où il courait enfant entre la terre et la mer, enveloppé de cette brume marine tendre et fraîche qui efface tout repère. J’ai grandi en décalé et maintenant encore, c’est dans l’entre-deux que je respire le mieux, lorsque j’ai l’impression d’échapper au contrôle social. Mes pensées ont besoin d’herbes folles, d’épaves rouillées et de beaucoup de ciel pour vagabonder. Léo peut errer pendant des heures jusqu’à ne plus savoir où il se trouve. Dérivant dans les interzones situées en bordure des villes, il s’imagine rejoindre les poètes et leur folie fragile. C’est dans la marge que se trouvent les braises, se répète-t-il. Le vide ouvre des possibilités de rêveries nouvelles. D’ailleurs, ce sont toujours les marginaux qui renouvellent notre façon de vivre. Aujourd’hui, il parcourt une ancienne zone industrielle située entre la Courneuve et AubervilliersSeuls quelques bâtiments définitivement provisoires se dressent çà et là. Le trop-plein de la ville est tenu à distance. Le bruit de la circulation est à peine perceptible. On entend quelques aboiements au loin. L’existence même de la ville semble incertaine. L’errance de Léo est parfois joyeuse, parfois mélancolique. Ce soir, les actualités rendent son humeur particulièrement sombre. Les rues sont sales, murmure-t-il, les habitants pourrissent sur place. Partout ça sent le malheur et le désespoir. Il s’accroupit près d’une benne à ordures, ramasse une boîte de conserve éventrée, passe son pouce sur le métal chromé rongé par la rouille. Trouver quelque chose de grand dans chaque déchet. Aussitôt reviennent les jeux de massacre de l’enfance, l’expo Warhol qu’il avait vu avec sa mère à la fin des années 80, et aussi les boîtes de sardines de la Croix-Rouge, couvertes de poussière, vendues dans une petite boutique de Chinguetti. Puis il regarde au loin, vers les entrepôts en briques désaffectés. Trois grues découpées sur l’horizon, comme des insectes menaçants. Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir construire dans un endroit pareil ? Un asile ? Une prison ? Léo sent bien que le fil fragile le rattachant à cette vie de chameau est prêt à se rompre. Qu’est-ce que j’ai encore dans le ventre ? Est-ce que je trouverai le courage de jouer ma vie jusqu’au bout, d’en faire une affaire personnelle, de ma vie, et de la jouer sur ce qui me tient le plus à cœur ? Le promeneur se redresse. Il plisse les yeux. Dans le jour qui s’éteint, il n’a pas à forcer beaucoup son imagination pour se retrouver en plein Sahel. Rejoindre les déserts comme avantce serait fuir la catastrophe qui s’annonce. C’est lourd, pénible, mais c’est ici et maintenant qu’il faut se battre. Sans haine mais sans relâche. Léo reprend sa marche, attentif au presque rien. Il déambule parmi les amas de ferraille et les fleurs sauvages. Il longe d’anciennes halles industrielles aux dimensions remarquables. Le chemin s’ouvre au hasard. Au bout d’une demi-heure de marche, il s’arrête sur un terrain de foot abandonné, scrute les barres d’immeubles délabrés et les tours décrépites pour évaluer l’étendue du désastre. La fine pellicule est en train de craquer. Comment sauver ce qui peut l’être ? Faudrait reprendre le récit de notre errance depuis le début. Léo sort la caméra de sa sacoche. Je vais filmer les décombres du présent pour essayer d’inventer la suite.

(en images ici)