Carnet de route du Mali – suite et fin

22 février 2001 – Arrivée à Telli dans la magnifique lumière du matin : cases aux murs de boue séchée et au toit de paille, greniers en terre nichés au fond d’une large crevasse. Une grande voûte de pierre coiffe le village. On longe l’amas de roche puis on s’enfonce dans des tranchées de latérite. Pause sur une petite place recouverte d’ombre. Nin’ s’allonge sur une chaise longue en bambou à côté d’un touriste à bob et chaussettes blanches que l’on croit d’abord assoupi, mais ce dernier ouvre les yeux lorsque Nin’ s’installe. Il l’observe discrètement. Va-t-il lui adresser la parole ? Trop tard, Nin’ vient de fermer les yeux.

« Touriste à bob et chaussettes blanches » ai-je écrit plus haut : le voyageur-baroudeur que je m’imagine être ricane en observant le touriste qu’il sera sans doute dans 20 ans.

Les jours se succèdent, dans leur beau dépouillement, dans la sécheresse blanche du désert, dans l’air immobile et bleu. Après une marche de deux heures sous le plein soleil, un simple verre d’eau enivre. Debout tout le jour, peu à peu elle et moi nous nous dénudons. Nos sacs-à-dos s’allègent et la route grandit. En voyage comme dans la vie, il est préférable d’un peu de manque que de trop plein. L’abondance assèche l’âme.

S’affaiblir, s’épuiser le corps, dans la torpeur du jour pousser le dénudé jusqu’au bout. Apprendre à vivre de peu pour être à la toute fin rendu au monde, dépouillé de toute volonté autre. Accepter aussi de ne pas y arriver. Ne pas se dérober à la douleur de vivre. Le plus précieux reste le plus fragile.

« Les Dogons ont longtemps résisté à l’islamisation de la région, nous dit notre guide, les habitants de Telli se sont convertis dans la première moitié du XIXème siècle. C’était surtout pour bénéficier de l’aide des villages autour » ajoute-t-il avec un sourire malicieux. Je l’interroge sur Amma, les Nommo, Renard pâle qui me fascine tant. J’espère recouper certaines des informations que j’ai lues dans le « Dieu d’Eau » de Griaule, mais le jeune guide me fait des réponses toutes autres ; elles détruisent le fragile édifice que j’avais tenté de bâtir sur la cosmologie dogon.

En début d’après-midi, on décide avec Nin’ de s’éloigner du village. On passe devant différentes personnes assises au bord de la piste, un homme qui nous demande des graines de Cola, un autre de l’argent, puis on croise une famille joyeuse sur une charrette bringuebalante tirée par un zébu efflanqué. Les trois gamins nous font de grands signes et nous encouragent dans notre marche sous le soleil sans fin. Lorsqu’on se met à escalader les rochers gris-rose, un enfant solitaire de 6-7 ans qui était assis à l’ombre d’un grand karité nous emboîte le pas. Tous les trois on suit la faille qui monte le long de la falaise dans un grand silence. Excitation de se frayer une percée vers le ciel ; jamais assez près du soleil. Après une demi-heure d’une marche exaltante, on fait une pause sur une grande pierre plate pour nous désaltérer. L’enfant s’assoit sur une souche en face de nous. Il refuse la gourde encore fraîche qu’on lui tend. On lui pose des questions basiques en nous aidant de nos mains. On comprend qu’il s’appelle Soulé. Au bout d’un moment il se lève et montre du doigt un étrange petit dessin tracé au fusain sur la paroi de grès. Je m’approche, ça ressemble vaguement à une créature mi-homme mi-poisson nageant la brasse… Me prenant pour un apprenti ethnologue, je recopie le curieux dessin le plus fidèlement possible. Soulé nous dit quelques mots qu’on ne comprend pas : guilé, sangara… puis il crache sur le dessin et l’efface de sa main. On reprend notre marche, toujours silencieusement et un sourire béat aux lèvres. Arrivés en haut de la falaise deux heures avant le coucher du soleil, on flâne sur le plateau de grès mythique sous l’immensité du ciel. Dans le crâne, les battements du sang et la brise légère du pays. On surplombe une immense plaine désertique que le grand soleil fait étinceler. Un modeste filet d’eau ruisselle le long de la falaise. La chaleur de la plaine monte jusqu’à nous. On se tient dans le souffle chaud, au bord du vide. À nos pieds, de l’ocre, du rose orangé et du vert à perte de vue. C’est un spectacle hallucinant d’immensité. Soulé va pisser derrière un arbuste. Nin’ s’assoit tout près du bord de la falaise. Léger sourire, elle a toujours aimé se faire peur. Je l’entends chantonner pour elle-même Tous les cris les SOS. Cet air lui rappelle son adolescence solitaire. Elle chante un peu faux, ne tient pas vraiment le rythme, mais j’aime par-dessus tout l’écouter chanter comme ça, un peu bancal. Elle est si belle dans la lumière poudreuse du soir, assise sur le bord du monde. Elle porte un T-shirt délavé, un bermuda fatigué et des sandales usées jusqu’à la corde que Van Gogh aurait sans doute aimé peindre. Vers cinq heures, elle s’en retourne à Timbolé, accompagné de Soulé, pour photographier la vie au village et la préparation du dîner. Je reste longuement dans la brûlure du jour finissant.

Le soleil s’est maintenant couché derrière moi. Les pieds nus sur la roche, les bras en croix et les yeux fermés, mon corps se dissipe dans l’air bleu indigo.

Sur la route du retour, à une centaine de mètres du village environ, je reste à distance de trois chiens errants que je devine dans la pénombre. Ils semblent tourner autour des restes d’une charogne non-identifiable. Soudain me reviennent les paroles de Ferré : Homme ou chien c’est pareil, on les regarde naviguer.

Même s’il faut se résigner à n’être que des touristes dans la plupart des endroits qu’on visite, il existe certains lieux où, miraculeusement, l’espace s’ouvre et où certaines personnes rencontrées deviennent pour un bref moment des cousins et des frères.

Endé : du Lonely Planet j’apprends que les Anciens habitaient dans la grotte naturelle située derrière les maisons exiguës en pierre coiffées d’une paroi rocheuse. J’imagine les tout-premiers hommes découvrir cette crevasse large et basse, se pencher pour observer attentivement la zone d’ombre, y pénétrer pas à pas, fouiller un peu dans la poussière blanche, y trouver des restes d’animaux, peut-être même de primates. Une fois les éclaireurs tout à fait rassurés, les familles s’installent au fond de la grotte. Ils sont au frais, protégés des intempéries, dans le ventre de la terre.

Très chouette atmosphère ici. Les femmes nous sourient et les enfants sont adorables. Le guide parle longuement à l’homme au beau visage émacié et au regard clair qui est venu nous accueillir, puis il se tourne vers nous et nous informe que le chef spirituel du village est à l’agonie. D’où cette phrase étrange qu’un vieil homme sec et courbé, croisé en chemin, nous avait dite et que j’avais notée dans mon carnet sans la comprendre : « Le serpent nettoie le corps du Hogon pour la dernière fois. » Le Hogon est le chef religieux de tous les Dogons. Il préside le conseil des Vieux qui gère l’ensemble des affaires publiques. Il est le représentant du culte du Lébé, le serpent qui a guidé les Dogons depuis le Mandé jusqu’aux falaises de Bandiagara. Selon la tradition, le Hogon ne se lave pas par lui-même, c’est le serpent sacré qui chaque nuit lui lèche le corps pour lui donner la force de traverser la nuit sain et sauf.

Yaba-Talu : nouveau petit village aux cases de torchis rectangulaires au pied du plateau rocheux. Sur l’une d’elles sont peintes des lignes de chevrons rouges et blanches. C’est la case du Hogon, nous dit un des Vieux du village. Cette double bande de chevrons est également présente sur les trois calebasses alignées le long de la case voisine. Les deux lignes représentent le cheminement de la parole et le cheminement de l’eau, nous explique le Vieux. Un enfant de 5-6 ans rencontré au village nous demande par gestes de le suivre. On se laisse entraîner par son enthousiasme débordant ; il nous conduit jusqu’à Timbolé, un village voisin. Chemin faisant, il nomme les êtres et les choses qui croisent son regard. Il le fait tendrement, et même amoureusement ai-je envie de dire, à la façon d’un chat qui caresse de la tête chaque objet qui se présente sur sa route. Il ne parle pas un mot de français et j’essaie tant bien que mal de traduire : « Dji », il me montre un fruit long dans un arbre (?). « Temé » veut sans doute dire « pierre ». « Bara », il fait un large geste du bras en suivant l’horizon. La plaine ? Le pays peut-être ? Un chien errant, langue pendante, nous considère avec indifférence au bord du chemin.

Un touriste canadien rencontré ce soir nous conseille de ne pas manquer le village de Bani lorsqu’on visitera le Burkina Faso. Un homme, qui se fait appeler Prophète Cissé, y a fondé une nouvelle religion et tout le village lui est dévoué corps et âme. On dit de lui qu’il aurait d’étranges pouvoirs. Sûr qu’on ne va pas louper ça. J’aimerais faire sa connaissance pour voir si notre esprit serait capable de résister à ses mauvais sorts.

Nuit du 22 février à Begnimato :

On se couche après dîner. Peu après minuit, on est brusquement réveillés par le son des tamtams et leurs échos sourds contre la roche. On tend l’oreille et on entend des voix de femmes qui accompagnent les tamtams : ce sont des chants polyphoniques qui percutent la falaise et c’est sublime. Munis de lampes frontales, on se dirige à tâtons dans l’obscurité vers ce qui nous semble être une cérémonie religieuse. On trébuche à plusieurs reprises contre des pierres et des racines. Un homme est posté devant l’une des cases les plus imposantes du village, il a une torche à la main. « Bonsoir… que se passe-t-il là-bas ? » lui demandé-je « Il y a une chanteuse connue qui est arrivée aujourd’hui dans le village. Elle vient de Koro pour l’enterrement d’un proche. Alors ils ont organisé une soirée en son honneur et ils chantent des chansons pour elle et avec elle. » On s’approche précautionneusement du lieu de réjouissance.

« Nous avons un seul Père ! Nous avons une seule Mère ! Nous devons rester unis ! Les autres sombrent dans la violence !

Nous devons vivre en paix ! » scande un magnifique cœur de femmes. Je me fais traduire les paroles par un jeune homme de l’assistance. « Leur chant parle de l’histoire des Dogons, m’explique le jeune homme, l’histoire de nos parents. Il parle aussi de l’avenir. Il dit qu’il faut nous préparer à la fin du monde car le monde est très fragile. »

La chanteuse de Koro est encadrée de quatre femmes et de deux hommes. Ils dansent autour d’un joueur de calebasse, d’un joueur de tamtam (avec des cordes sur le côté) et d’un type torse nu qui tient une torche. Danseuses et danseurs avancent en rythme par petits pas saccadés. La chanteuse de Koro répète la même phrase en en variant légèrement le rythme et la mélodie, le chœur des femmes lui répond avec ardeur. La chanteuse s’extrait maintenant du cercle des danseurs. Elle piétine le sol en accélérant progressivement le rythme. Les autres l’encouragent de leurs youyous. Elle s’approche des musiciens en balançant les bras. Elle s’accroupie devant le joueur de calebasse en continuant à taper du pied frénétiquement.

La longue journée de marche nous incite à nous recoucher, mais tellement heureux d’avoir pu assister à ce spectacle nocturne fascinant.

Nuit très courte. Réveillé bien avant l’aube, je me glisse hors du lit et hors de la case en prenant soin de ne pas réveiller Nin’. Je grimpe sur un promontoire rocheux que j’avais repéré la veille au soir pour attraper les premiers rayons du soleil. Assis en tailleur dans la demi-obscurité qui précède l’aurore, je respire longuement la fraîcheur de la terre. Le soleil pointe enfin son nez, il transfigure le paysage en quelques secondes. Longue extase à voir se déployer devant moi l’espace immense de la plaine à mesure que le soleil monte haut dans le ciel. C’est à en trembler de joie. Le paysage est presque intégralement minéral, pourtant je sens la vie qui pulse et frissonne tout autour. Après de longues minutes contemplatives, je me décide à redescendre. Je trouve un modeste coin de verdure en contrebas du village, m’y allonge pour continuer à contempler encore un peu le ciel sans filtre du matin. Des moutons paissent à quelques mètres de moi. Nin’ doit être maintenant réveillée. Au moment où je me décide à me lever pour la rejoindre, un oiseau noir au ventre blanc vient se poser près de mon épaule. Sa tête d’épingle en gros plan : il a un drôle de bec rouge en forme de plume de stylo et m’observe avec attention. Je reste parfaitement immobile pour ne pas l’effrayer mais au bout d’un moment la poussière ocre de la route qui s’est incrustée dans mes cheveux m’incite à me gratter la tête, et l’oiseau s’envole. De nouveau je me tourne vers les moutons. Le bélier le plus proche de moi se met à bêler fort sans raison apparente et il se dresse vigoureusement sur ses deux pattes arrière. Je crois entendre des coups de feu. Je me redresse. Oui ce sont bien des coups de feu au loin. Peut-être célèbrent-ils un enterrement dans un village voisin. Le grand bélier me scrute de ses yeux vitreux. Il se cabre après une nouvelle détonation, imité par plusieurs de ses congénères. Les détonations redoublent. Tous les moutons se dressent maintenant à l’unisson sur leurs pattes arrière au rythme des coups de feu qui semblent se rapprocher. J’ai la gorge sèche, les oreilles qui bourdonnent. La sueur qui coule abondamment de mon front et le soleil intense m’obligent à fermer les yeux. Lorsque je les ouvre de nouveau, les moutons portent tous le masque traditionnel dogon symbolisant l’union du ciel et de la terre, et s’approchent lentement de moi. Je tente de partir en courant mais une grosse pierre me fait trébucher. En pleine panique, je détale comme je peux à quatre pattes, m’écorchant mains et genoux contre les pierres branlantes de la falaise. Les bêlements s’intensifient derrière moi, le troupeau semble gagner du terrain, je sens son odeur. Je hurle pour couvrir de ma voix les cris des bêtes et mon propre cri me réveille en sursaut au milieu de la case parfaitement ronde, à côté d’elle dans le grand lit carré, sain et sauf. Mon t-shirt est trempé et mon cœur bat à tout rompre. Un petit oiseau noir au ventre blanc se pose dans l’encadrement de la fenêtre. Nin’ couine légèrement en se retournant dans le lit ; l’oiseau s’envole. Je tente de me remémorer la longue extase du rêve. Revivre ne serait-ce qu’une demi-seconde cette extase-là. Tenter aussi de saisir son surgissement par l’écriture.

Ce matin, un jeune homme de Begnimato nous raconte qu’il y a une semaine, une maison a brûlé dans son village. Toute la famille a péri sauf une des quatre filles. Hier soir, le corps de l’adolescente a été retrouvée dans la plaine, adossée à une imposante termitière : « Elle a été mordue par un serpent, nous dit le jeune homme, les villageois disent que l’incendie est aussi l’œuvre du serpent. Le serpent est un démon. Il a attiré la fille pour achever son travail. Ce soir, les villageois vont chanter et vont danser. Ils appelleront les Ancêtres pour qu’ils les protègent du serpent. »

De retour à Bankass, à l’heure bénie où les ombres s’allongent dans les cours intérieures. Pendant le dîner, je discute peinture avec France Gentil, un peintre belge venu chercher l’inspiration dans la falaise de Bandiagara, et c’est passionnant : « La forme, elle doit se saisir dans ses trois dimensions pour rendre compte du réel, m’explique-t-il. Aujourd’hui, par exemple, j’ai essayé de saisir les volumes et pas simplement les contours de la falaise. Pour y arriver, j’ai dû modifier le tracé des blocs de pierre tel que mes yeux les voyaient et ainsi retrouver la réalité de ces blocs de pierre. Drôle de truc, hein ? C’est pareil pour les couleurs, faut pas chercher à retrouver les couleurs telles qu’on les voit, mais en utiliser d’autres qui, bien que légèrement différentes ou même parfois très différentes, seront les témoins, les témoins exacts de la réalité. […] Je trouve que le problème de l’enseignement aux beaux-arts, c’est qu’ils cherchent souvent à appréhender le réel selon un seul point de vue. Durant leurs années d’apprentissage, les étudiants s’évertuent à dessiner et à peindre un modèle uniquement selon ce qu’ils voient, alors que l’étude du corps humain nécessite les connaissances les plus pointues dans les domaines les plus variés. Il faut multiplier les expériences et varier ses connaissances, en architecture, en danse, en géologie, en botanique, en paléontologie, etc.  Toutes ses connaissances sont nécessaires pour tenter de percer un peu l’obscurité du monde. Par exemple, j’ai passé des heures à étudier les lignes de force des squelettes des dinosaures. Les formes de mâchoires des carnivores sont essentielles pour réussir à dessiner le vrai visage, le visage réel d’un homme ou d’une femme. » France Gentil a la cinquantaine bien tassée mais, quand il parle peinture, il a l’enthousiasme d’un jeune homme. Il me dit avoir toujours refusé de se plier aux exigences du marché. « Je n’ai pas choisi de style. J’ai refusé de suivre les modes. Je ne fais partie d’aucun courant. La peinture, c’est la seule façon que j’ai trouvée de comprendre un peu mieux le monde.  Et c’est marrant, quand j’y repense, je me suis mis au départ à la peinture parce que je n’y comprenais rien, mais alors rien du tout ! »

On marche tout le jour sur de la poudre orange. Notre peau a bruni, avec le temps elle devient perméable. Ah, les frissons que ça nous fait… La lumière du Mali nous a décillés, m’as-tu soufflé hier soir, et aujourd’hui me revient en tête ce passage d’Henry Miller dans le Colosse de Maroussi, l’un de ses marquants : « J’avais marché les yeux bandés, à pas chancelants, hésitants ; j’étais orgueilleux, arrogant, satisfait de mener la vie fausse et restreinte du citadin ; la lumière de la Grèce m’a ouvert les yeux, a pénétré mes pores, a fait se dilater mon être tout entier. »

Moi et toi allongés sur le lit étroit dans la case aux murs lépreux éclairée par un néon blanc en fin de vie. Odeur persistante de poussière brûlée sur nos fringues. Plus de dix kilomètres à pied ce matin parmi les dégradés d’ocre et de vert sur une terre épuisée. Nos épaules se font robustes, dirait-on, nos pas prennent de l’assurance. J’éteins le néon pour mettre fin au grésillement. Ta main dans la mienne, on s’échange dans le noir des souvenirs de voyage. On a quand même quelques beaux passages à notre actif, me chuchotes-tu. Je devine ton sourire. Pour la première fois depuis le grand départ, on parle maintenant du temps qu’il nous reste, puis on évoque des projets qui feraient un peu rêver pour notre retour au bercail. On parle d’une ferme à rénover, d’une usine désaffectée pas loin de chez ses parents qu’on pourrait transformer en atelier d’artiste, des choses comme ça. Vraiment pas pressés de retrouver l’ordre et le conformisme, me dis-tu avec une pointe de tristesse, puis tu chantonnes Many rivers to cross de ta voix un peu fêlée que j’aime tant. Sûr que nos ventres ont encore faim de terres arides et de routes défoncées. Je sors quelques minutes pour m’aérer la tête. Vif plaisir à m’enfoncer dans la nuit bien noire des campagnes. J’observe l’alignement d’Orion, je cherche Sirius sans la trouver, puis retourne me coucher près de toi. Je sais que tu attends mon baiser rituel sur le front pour pouvoir t’endormir paisiblement. J’écoute ta respiration lente. Je sens que, comme moi et contrairement à ce qu’on s’est dit tout à l’heure, tu as maintenant des rêves de confort et de propreté. Après plus de cinq mois de rude vagabondage, on a tous les deux besoin d’un peu de tranquillité.

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