Le camp des assassins

« Écrire, c’est bondir hors des rangs des assassins. » Franz KAFKA

Tu as reposé le livre sur la table basse. Tu as allumé une cigarette, et puis tu m’as parlé, à pas comptés comme tu aimes faire, choisissant les termes avec soin, marquant un silence entre chaque bloc de mots : c’est vrai qu’on vieillit sournoisement. Les minutes d’inattention se sont accumulées, et on a fini par perdre le fil de ce qui autrefois nous faisait battre le cœur. Nos caractères qu’on trouvait si subtils se sont peu à peu accommodés de la vulgarité de l’époque. On est devenus une caricature de nous-mêmes. Puis tu as évoqué ce qu’on s’est obstinés à ne pas voir durant toutes ces années, les images bouleversantes qui auraient dû nous faire agir, les phrases aussi qui venaient d’ailleurs. On ne les comprenait qu’imparfaitement, ces phrases, mais on aimait à les prononcer. C’étaient des antidotes, des formules magiques qu’on apprenait par cœur. On voulait croire qu’à force de les répéter elles nous sortiraient de là, mais rien ne s’est déroulé comme prévu. Tu as sans doute raison : tous ces détails, pris séparément, paraissent insignifiants, mais c’est leur accumulation qui a fini par nous perdre. On a rejoint le camp des assassins sans même qu’on s’en rende compte. A ressasser les mêmes pensées, à répéter les erreurs du passé, à refuser le combat contre ce qui nous consumait à petits feux, notre conscience s’est absentée. On a choisi la voie la plus confortable : un travail de gestionnaire dans une grosse boîte, une gentille petite famille, les vacances à la mer et à la montagne, en cachette quelques folies raisonnables, et pour le reste on ferme les écoutilles. Qui pourrait nous en faire le reproche ? On a suivi le cours naturel des choses. Comme tous les autres, on s’est engouffrés dans le tunnel de l’obéissance sans broncher. Il est tellement plus facile de vivre comme des automates, la tête pleine de poussière.

Et puis tu m’as demandé : combien de temps peut-on survivre ainsi, à bout de souffle ? Nos jeux usés jusqu’à l’os. Chaque jour tenir un jour de plus, et pourquoi tenir quand autour de nous plus rien ne tient, les uns attendant les échéances de brefs bonheurs particuliers, les autres se débattant dans leur coin avec les histoires qu’ils se racontent du matin au soir, certains tout de même, les plus obstinés, cherchant à bricoler leur petit rock avec un reste d’excitation adolescente, ce qui pour un temps leur permet de tenir la mort à distance. Une vie sans désir véritable ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà ce qu’on proclamait fièrement à 20 ans. Tu te souviens ? On rêvait d’être libres. On se croyait plus malins que les autres. Alors, avec ton ironie habituelle, tu m’as dit : c’est pas grave, on attendra la prochaine guerre pour s’acheter un super écran 3D. Il tapissera tout le mur du fond et on se laissera entraîner par le flux d’illusions en continu. On plongera en full HD au cœur du vide. Tu tiras une longue bouffée, puis, sûre de ton effet, tu ajoutas : maintenant il faut accepter le chaos sans se raconter d’histoires. On pourra se laisser porter par la beauté de l’artifice, mais sans en être dupes. On va plus s’aplatir, Léo, il nous reste une toute petite chance de nous inventer un autre destin.

(en images ici)

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atelier d’été, 3 | aller perdu dans la ville

C’était une balade nocturne dans Larabanga, petite ville du Ghana qui borde le parc national Mole, à la recherche de la pierre mystique dont on nous avait raconté l’histoire à notre arrivée : un homme venu d’Arabie Saoudite qui choisit Larabanga pour terminer son long voyage sur terre, il se recueille au pied de la pierre mystique et jette sa lance du haut de la colline, là où elle se plante il construira une mosquée et depuis les habitants se recueillent près de la pierre mystique, glissent des pièces sous le monolithe en formulant des vœux, s’assurant ainsi la protection d’Allah, piqué au vif je décide de partir après dîner à la recherche de cette pierre imposante en forme de table, je laisse Sarah allongée sur le lit en position du fœtus comme à son habitude, sa culotte jaune trouée, les fesses endolories par le long trajet en bâché, une dernière fois avant de fermer la porte je regarde avec tendresse la plante de ses pieds noircie par une corne épaisse, dehors j’allume une clope et j’écoute, deux oiseaux qui se répondent gaiement, le grésillement continu des néons blancs du bâtiment d’en face, le bruit mat des coups de pilon, au loin l’aboiement d’un chien, l’atmosphère est saturée d’eau, par où aller ? sur le plan ça a l’air simple : il suffit de traverser la ville en suivant la Sawla-Damongo Road sur trois cents mètres, puis de bifurquer vers le nord et de traverser le quartier au pied de la colline mais cette nuit la lune est masquée par d’épais nuages et la route principale n’est éclairée que par quelques ampoules vertes, jaunes et rouges, je distingue à peine les silhouettes des derniers promeneurs qui se déplacent en silence, un vieux reggae s’échappe d’une boutique encore ouverte, je reste quelques minutes à écouter avant de reprendre la route, je marche encore une centaine de mètres puis c’est le moment de prendre vers le nord, je m’engage avec appréhension dans le labyrinthe des rues désertes, presque toutes les cases sont closes, l’une d’elle, plus grande que les autres, est éclairée de l’intérieur, je m’approche et regarde à la fenêtre : une pièce coquettement aménagée, miroir et masques accrochés au mur, jolie table basse et étagères remplies de livres et de magazines, sûrement la maison d’un Peace Corp, j’hésite à frapper, finalement je continue mon exploration dans l’obscurité, devant j’entends un chien qui hurle à la mort, je décide de faire un détour par la droite, arrivé sur une petite place je devine deux garçons qui dorment sur une paillasse devant leur maison, près d’une marmite l’impression de voir un crucifix posé sur des fagots, de drôles d’images me viennent en tête, cadavre en décomposition de Sarah au fond d’un puits, sacrifices humains sur le monolithe… il fait encore plus lourd que tout à l’heure, le t-shirt colle à la peau, j’ai perdu tout point de repère, je tâtonne dans l’obscurité en essayant de garder mon calme et la même direction, ma main frôle les murs en terre, plus loin à la lumière d’une lampe à pétrole une famille est réunie autour d’une marmite fumante, Good evening Browny ! How a’ you ? joie des enfants qui rassure, le père m’indique la direction de la mystic stone avec un léger sourire aux lèvres, c’est là d’où je viens… il faut que je regagne la route principale, je presse le pas, des cris éclatent devant moi, j’aperçois des lueurs de torches qui s’approchent, s’éloignent et s’approchent de nouveau, je fais demi-tour mais il en vient aussi de l’autre côté, les flammes et les cris se déplacent rapidement, déjà ils m’entourent, ne sont plus qu’à quelques mètres, ils scandent toujours les mêmes mots en rythme : Domanika Ooh ! Domanika lololo ! Soudain trois adolescents surgissent au coin de la rue, ils font tournoyer des fétus de paille enflammés au-dessus de leur tête, se poursuivent, font mine de s’attaquer, et quand ils me voient figé contre le mur, ils éclatent de rire.

Toutes les contributions de l’atelier d’été proposé par François Bon

La marée des ancêtres

J’ai peur de me connaître, alors j’habite toujours les mêmes pièces, je balise mon identité, mais je sais qu’ils sont là, juste à mes côtés. Impossible de les ignorer, ils parlent en moi. Parfois même leur sang crie dans mes veines. Ils sont mon héritage et moi un de leurs vestiges, fruit du triomphe d’un instant ou bien d’un égarement. Énumérons-en quelques uns : le barbare bourré jusqu’à la gueule, l’aristocrate indomptable, le chercheur philosophe qui a passé sa vie à regarder au microscope l’âme humaine, le marin pauvre et sauvage, l’obscur pianiste de bar… Ma généalogie disloquée me manipule à volonté. Incroyable comme ils sont nombreux, tous ces fantômes qui remuent à l’intérieur. Ils font un drôle de bruit dans mes veines, un bruit de fond qui m’effraie la nuit. De ce bruit de fond j’essaie chaque jour de me réinventer. Superposant le passé au présent, il m’arrive de me prendre pour eux. Je me demande alors ce qui m’est propre. Hoel m’avait prévenu : ton identité, c’est du vent. Aurais-je un jour le courage d’aller y voir de plus près ?

Photo : J. Réault, Nantes – Femme, le poing tendu au dessus de son fils, maudissant la mer

Le soleil va percer

Simon colle son front à la vitre du magasin. Il garde les yeux fermés. Il entend quelque chose qui bat en lui. La joie, le bonheur, l’angoisse aussi… les choses sont en train de changer. Étonnant comme les métamorphoses les plus profondes se font dans la simplicité. Pas de doute, il est en train de tomber amoureux, lui qui a toujours pensé que l’amour était une imposture. À croire que le désir d’amour finit par l’emporter sur tout le reste. Il résume la situation : l’intrigue est d’une pauvreté affligeante : un type tombe amoureux d’une femme très belle qui donne son corps aux autres contre de l’argent. Tout le monde sait que l’issue sera fatale. La vitrine colle au front de Simon, alors il décolle son front et souffle doucement sur la vitre. Puis il dessine le doux visage toujours changeant de sa putain adorée. Je sens bien que ça commence à brûler. Jusqu’ici, tout était desséché à l’intérieur. Une vraie momie. Trente sept ans de cœur sec, ça ne pouvait sans doute pas durer.

Simon reprend sa marche libératrice dans l’air gris bleu de Paris. Il se sent disponible à ce qui l’entoure. Je me sens félin dans la fourmilière. Je suis un chat, un chat à la recherche d’aventures inexplicables. D’une route qui n’existe pas. Même si, contrairement au chat, j’ai le don de me perdre facilement, je me sens partout chez moi. Il se répète la phrase de Kipling “ Je suis le chat qui s’en va tout seul, et tous les chemins se valent pour moi. ”. Comme le chat je ne souris et ne pleure jamais. Du chat aussi je crois avoir l’instinct et l’odorat. Je flaire l’élasticité de l’instant, me vautre au soleil des anges et pour le fun, je tente parfois même de ressusciter la souris à coup de pattes. Je suis un solitaire qui aime la nuit. Simon s’éloigne de la foule qui se presse à l’entrée du Citadium. Leur agitation permanente, leurs gestes de nervosité, leur catastrophisme… ce sont autant de preuves de leur volonté d’en finir. Ils raccourcissent leur vie volontairement. Les plus usés doivent envier la paix des morts.

Au croisement de la rue Joubert et de la rue de Mogador, Simon se force à ne pas regarder la plaque du médecin qu’il a consulté il y a quelques jours. L’amour trouve sa force dans la clandestinité, se dit-il, sans doute pour ça que le mariage tue l’amour aussi sûrement… Bref, il va falloir s’organiser. Derrière l’Opéra, il entend une passante qui s’exclame : « tu as vu, le soleil va percer là ! ». Un groupe de touristes allemands est tassé devant les galeries Lafayette. Simon passe devant eux avec un étrange sourire aux lèvres. Des lambeaux de phrases lui parviennent : … machen das Leben unmöglichnicht sehr sauber, aber ich mag es… warum brauchen wir …? Puis il longe les galeries en lisant chaque slogan publicitaire : « La joie d’être belle », « Tous les bonheurs du monde », « Découvrir un confort absolu, même à contresens du poil ». S’arrête devant le mannequin dans la vitrine. Il porte un T-shirt sur lequel est écrit « I Love The Ocean ». Les promesses de choses essentielles rapportent toujours autant… parce que derrière tout ça, le point fixe c’est l’amour, non ?… Drôle comme l’amour m’obsède maintenant, moi qui m’en tenait si éloigné jusqu’ici. Contrairement à ce qu’on dit, je trouve que ça rend lucide, d’aimer. Oui, l’amour n’est peut-être pas qu’une illusion, il est aussi une…, Simon cherche le mot, disons… une connaissance. J’aime Li sans espérer que ça soit réciproque. Je l’aime avec la plus extrême inconséquence, mais je l’aime telle qu’elle est, en toute connaissance de cause, sans aucun espoir de la changer… À quel moment ça a commencé à piquer ? À quel moment j’ai commencé à la trouver si particulièrement belle ? Simon se creuse le cerveau, puis son regard se porte sur la jaquette d’un livre en devanture du Relais H : « Faites vibrer chaque seconde de votre vie. ». Partout les mêmes injonctions.

Le gratuit et le frugal perdus dans le passé

Les perspectives qui nous réunissaient lorsque nos pièces étaient vides. De retour d’Afrique, on avait repeint les murs en blanc. On n’avait pas encore de meubles. La chaîne Hi-Fi était posée par terre. La nuit, on apprenait à aimer de nouvelles musiques, de celles qui font traverser le temps. Il y avait une liberté. Comme tu me l’as dit l’autre jour, toutes les petites misères qu’on a connues par la suite n’effaceront pas le souvenir premier. À l’époque on se réinventait sans cesse. On s’amusait à changer de prénom pour le plaisir de se réinitialiser. Le passé était friable. On faisait la nuit sur tout ce qui nous avait encombrés. De l’enfance on ne gardait que le rêve qu’on en avait. Les jours de relâche, on s’armait d’un livre et on partait pour de longues traversées de la capitale. Dans les boulevards et les avenues, il y avait la volupté de se fondre dans la masse. Pris dans le tourbillon, on se laissait brasser par la marée humaine. Je ne voulais pas lâcher ta main et toi tu riais et le bruit de la foule couvrait le son de ta voix. Mais c’étaient les rues retirées du 19ème ou du 20ème qui avaient notre préférence : la rue de la Mare aux contours fuyants, la Villa Riberolle et son atelier d’artistes aux couleurs éclatantes. Il y avait aussi l’ange crasseux du passage Gambetta qui lisait nuit et jour, et les désirs de Miss.Tic qu’on traquait près du Père-Lachaise. Tu me parlais de la grâce des rues modestes et de certaines personnes qui y habitent. Tu disais : il suffit de s’arrêter trente secondes dans une rue qu’on croit connaître par cœur pour découvrir quelque chose de neuf. Durant ces balades, tu sortais ton appareil à l’improviste. Tu aimais photographier ce que personne ne photographiait. Pendant ce temps-là, je m’amusais à noter les paroles que j’entendais dans la rue : J’ai 88 de créatine. Vu ta masse musculaire, c’est énorme. Je sais pas combien c’est du mètre carré ici (entendu souvent). Ça, je dois avouer, je l’ai pris en pleine gueule. C’est sûr, ça laisse des souffrances. Jusque là je m’étais pas intéressé à ma carrière mais je vais pas vivoter comme ça jusqu’à la retraite. C’est les derniers embauchés qui vont partir. Je m’énervais contre elle, tu vois, elle pleurait, alors je me calmais. C’est vrai, elle se barre ? Putain, j’suis dégoûté, c’était la seule personne intègre du service. Je veux porter plainte, j’ai le droit de porter plainte ! La tête de ma mère qu’il m’a agressé ! Je vais la faire opérer à six mois, juste avant les premières chaleurs. Je t’ai menti, faut pas chercher à comprendre, y a rien à comprendre. C’est une des rares périodes où j’étais heureuse avec lui. Te fous pas de ma gueule. Comment tu veux vivre avec une fille pareille ? Ce qu’on perd comme temps. T’as rien à y gagner. Ce qui est bien dans cette boîte, c’est qu’y a une logique de résultat, pas une logique de pouvoir. T’as bien fait de lui répondre ça. J’ai payé le prix. Il est déjà tard. Tout s’est bien passé. C’était une belle journée, finalement.

C’étaient les conversations d’une époque prises au hasard.

De retour à l’appart, on laissait la plus grande place au silence. Pas besoin de se parler, nos rêves remplissaient les murs. Les habitudes n’étaient pas encore prises. Ensemble on creusait notre différence. Tout semblait si simple alors.

Comme si quelqu’un d’autre parlait en toi

Quatre heures du matin, tu as mal au crâne. Quelqu’un grince des dents à l’intérieur. C’est l’autre qui grince des dents, l’autre voix, celle du dedans. Ça fait longtemps que tu abrites un enfant solitaire, un enfant égoïste et dominateur qui laisse éclater sa joie et sa colère sans crier gare. L’être nocturne qui t’habite est aussi amoral qu’un enfant, aussi cynique qu’un vieillard. Tu n’as pas réussi à te libérer de lui, pas réussi à le faire mourir sur les chemins tordus de Mauritanie, malgré cette marche forcée dans l’Adrar. Car c’est aussi pour te débarrasser de lui que tu es parti là-bas. Mais le très vieil enfant semble indélogeable. Peut-être en fait que c’est lui qui a pris toutes les grandes décisions de ton existence. Tu t’es déjà posé la question.

Rien ne t’oblige à sourire à tous ces cons, te murmure cette nuit le très vieil enfant, rien ne t’oblige à ramper. Tu ne veux donc plus vivre, mon garçon ? Laisse ta colère verser ses larmes. Retrouve la pulsion de vie. Flambe, Léo, flambe ! Retrouve l’ardeur, la colère d’autrefois. Tu te souviens ? Y a pas si longtemps tu parlais de te jeter dans l’océan primitif. Tu voulais ressusciter le monstre marin de quand t’étais gosse. Allez, qu’est-ce que tu as à craindre de toute façon ? Tu es déjà mort.

Peut-être que tu t’inventes un ennemi pour penser contre toi-même, un ennemi à combattre et à surmonter. Cette nuit tu te lèves d’un bond pour écrire les premières phrases qui te viennent : Ennemi intérieur. Me fabriquera de l’intranquillité. Me donnera un coup de pied au cul quand je m’assoupirai. Me permettra d’avancer plus loin sur la route sinueuse qui ne mène nulle part. Peut-être aussi que tu te l’inventes pour te prouver que tu es rusé, courageux, fidèle à tes opinions, plus résistant que les autres, que sais-je… L’autre t’incitera surtout à continuer, car le plus difficile est bien de continuer. Continuer à désirer ce qu’on a, continuer à explorer les zones d’ombre sans craindre les fausses routes. Tu sais bien que le plus grand danger est la lassitude. Alors cette nuit tu t’accroches à l’idée que ce bon vieil ennemi te forcera à aller au bout de toi-même.

Tes chers éducateurs, Léo

École, collège et lycée, tout ça s’est fait sans passion aucune. Tu as vite compris que ce ne serait pas là que tu apprendrais l’essentiel. Tout semblait figé pour les siècles des siècles. Zéro et triple zéro. Chaque jour lever 6 heures, le bus qu’il ne faut surtout pas rater, le mur d’enceinte imposant qui te fout la frousse, les cours dans l’austère bâtiment en granit sombre sous le regard du crucifié, les odeurs de vestiaires et de réfectoire, les cris qui résonnent dans la cour mal goudronnée et les couloirs où l’on se perd, les devoirs du soir qui ne laissent plus de place à la rêverie, et puis dodo. Tellement rien par rapport au monde intérieur d’un enfant et d’un adolescent, te dis-tu. Ce sont des pans entiers de ton enfance rêveuse et solitaire qu’on t’arrachait.

Resituons les choses : dans les années quatre-vingt, l’Education Nationale n’avait pas encore un objectif de rentabilité immédiate. Elle avait pour ses élèves la mission d’en faire de bons citoyens, et non uniquement des travailleurs efficaces et adaptables au marché. L’entreprise n’était pas érigée comme aujourd’hui en modèle social ultime. Mais, à cette époque pas si lointaine, la grande machine de la culpabilisation tournait encore à plein régime. Pour se faire respecter les professeurs aimaient à détruire l’esprit critique de leurs élèves, et ils étouffaient méthodiquement la flamme de leur créativité. Pendant leurs années d’apprentissage les élèves perdaient rapidement leur enthousiasme et leur confiance en eux.

Tes chers éducateurs, Léo, visaient à faire de toi un sac de savoir, rien de plus. Alors le courage pour toi consistait à recueillir des miettes de vies inventées durant les heures poussiéreuses d’études scolaires et à les assembler la nuit selon ton imagination. Mais tu sentais bien que le gavage quotidien détruisait au fur et à mesure tes travaux nocturnes. Tu aurais aimé avoir des souvenirs de révolte, mais non, tu ne fus même pas un garçon indiscipliné. Comme la plupart d’entre nous, tu as été élevé dans le respect absolu de l’autorité. On écrit aussi pour se venger de tout ça.

Éveil

L’halogène est éteinte. Je retire mes chaussures pour ne pas les faire fuir. J’allume la petite lampe de bureau à l’abat jour orange. Me cache pour écrire dans l’orange. À la recherche du cœur sans cesse fuyant du réel, j’ai besoin de la pénombre pour me sentir bien, comme ces monstres obligés de se soustraire au regard des hommes pour pouvoir respirer. L’épaisseur de la nuit me protège. C’est mon abri contre la tempête. Assis à ma table d’écriture, j’ai le sentiment d’être à ma juste place dans le monde. Mes crocs s’aiguisent dans l’antre de l’écriture. Je vois mes différences croissantes baignées de lumière orangée. Elles me protègent du gris mat des jours sans sommeil. Les signes d’alerte attendent discrètement d’être dévoilés. Je suis disponible à chaque seconde qui s’ouvre. Cet état m’évoque la chasse sous-marine dite à l’agachon : le plongeur se met à l’affût au fond de l’eau accroché à un rocher, et il attend en bougeant le moins possible que le poisson s’approche de lui-même du fusil. Une petite musique infinie me tourne dans les oreilles. La parole s’éveille dans la chaleur orange. J’attends que vienne l’autre lumière.

Dérives

Dérives

Les oublis des jours sans travail te métamorphosaient. Ils te déposaient dans les jardins délicieux de l’imagination. Tu n’avais qu’une banane dans le ventre depuis le matin. La tête te tournait. Le ciel était bleu-gris comme les immeubles de la ville. Tu t’imaginais traverser un Paris en ruines. Un match de foot de l’équipe de France avait vidé les rues et rempli les cafés. La capitale était muette. L’asphalte recouvrait les ruines. Tu ne te faisais plus beaucoup d’illusions sur toi-même. Tu marchais jusqu’à la tombée de la nuit. Les jours s’allongeaient. Il faisait beau. Tu te sentais comme hors d’usage. Il régnait un silence étrange en plein cœur de la ville, un silence de couvre-feux. Il n’y avait plus aucune issue possible. Tu imaginais la ville assiégée par une foule aveugle, prête à tuer et à mourir. Tu sentis le cercle se resserrer, te paralyser, et tu te mis à pleurer comme un enfant. Tu étais à l’apogée de ton isolement.

Photo : Girfs, Paris

Fenêtre sur tours

Vue Paris de Bagnolet

Léo est assis à la fenêtre sur tours du salon. Du seizième étage, il contemple le paysage. Les peupliers au bord du périphérique poussent vers le soleil. Il y a plus de ciel que de béton vu d’ici. Léo observe les nuages épars. La nappe de pollution habituelle brunit l’horizon. Il n’y a pas un souffle de vent. La fumée monte droit des cheminées de l’usine d’incinération d’Ivry. Elles sont comme deux tornades immobiles. Les avions de l’aéroport d’Orly décollent toutes les vingt secondes, constate-t-il. Les lueurs bleutées des écrans de télévision s’allument l’une après l’autre dans les tours voisines. Léo pense à sa vie avec Sarah. Il fume leur histoire à la fenêtre du salon, et leur histoire il la laisse s’échapper et rejoindre les nuages et les fumées de l’usine d’incinération d’Ivry. Léo songe avec amusement à ses anciens amis. Ils sont au sommet de leur carrière d’employés de bureau. Se ruinent au travail et engouffrent leur vie dans l’achat d’un trois pièces à Paris ou dans l’ouest parisien. Le calcul suffit à leur vie.

Le ciel est maintenant rouge mobile à l’horizon. Le soleil est en sang. Du haut de son rêvoir, Léo s’amuse à plisser les yeux pour faire trembler le crépuscule. Les pulsations de lumière que je crée sont les battements de cœur de la ville, se dit-il, tiens faut que je note ça quelque part. Il écoute la marée constante du périphérique gronder à six cent cinquante mètres de là. Il observe le flux continuel. Des larmes qu’il ne s’explique pas restent planquées au fond de sa gorge. Sans doute sent-il confusément l’âge des possibles s’éloigner de lui. Il a le souvenir de rencontres fugitives, d’exaltations soudaines et éphémères. Ces petites éternités sont derrière moi, se dit-il. Devant, c’est la tranquillité, la fatigue et la mort. Faut pas que j’oublie de faire ma crise de la quarantaine, célébrer mes quarante nuages comme il se doit… A chaque nouvelle année, je passe deux fois plus de temps à me souvenir que l’année précédente. Et je vieillis deux fois plus vite. Le tremblement à l’horizon a cessé. La nuit se fait doucement autour de la grande mosquée de Bagnolet nouvellement construite. Une myriade de réverbères masque maintenant les étoiles. Léo ferme la fenêtre, s’allonge sur le canapé bleu du salon. L’appartement est lumineux mais un peu trop carré, un peu trop bauhaus à mon goût. L’appartement a le même âge que Léo. Travaux à prévoir, était-il écrit sur l’annonce immobilière. Sur le coup ça l’a fait sourire.