Christophe Tarkos | L’argent

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Carnet de route du Mali – suite et fin

22 février 2001 – Arrivée à Telli dans la magnifique lumière du matin : cases aux murs de boue séchée et au toit de paille, greniers en terre nichés au fond d’une large crevasse. Une grande voûte de pierre coiffe le village. On longe l’amas de roche puis on s’enfonce dans des tranchées de latérite. Pause sur une petite place recouverte d’ombre. Nin’ s’allonge sur une chaise longue en bambou à côté d’un touriste à bob et chaussettes blanches que l’on croit d’abord assoupi, mais ce dernier ouvre les yeux lorsque Nin’ s’installe. Il l’observe discrètement. Va-t-il lui adresser la parole ? Trop tard, Nin’ vient de fermer les yeux.

« Touriste à bob et chaussettes blanches » ai-je écrit plus haut : le voyageur-baroudeur que je m’imagine être ricane en observant le touriste qu’il sera sans doute dans 20 ans.

Les jours se succèdent, dans leur beau dépouillement, dans la sécheresse blanche du désert, dans l’air immobile et bleu. Après une marche de deux heures sous le plein soleil, un simple verre d’eau enivre. Debout tout le jour, peu à peu elle et moi nous nous dénudons. Nos sacs-à-dos s’allègent et la route grandit. En voyage comme dans la vie, il est préférable d’un peu de manque que de trop plein. L’abondance assèche l’âme.

S’affaiblir, s’épuiser le corps, dans la torpeur du jour pousser le dénudé jusqu’au bout. Apprendre à vivre de peu pour être à la toute fin rendu au monde, dépouillé de toute volonté autre. Accepter aussi de ne pas y arriver. Ne pas se dérober à la douleur de vivre. Le plus précieux reste le plus fragile.

« Les Dogons ont longtemps résisté à l’islamisation de la région, nous dit notre guide, les habitants de Telli se sont convertis dans la première moitié du XIXème siècle. C’était surtout pour bénéficier de l’aide des villages autour » ajoute-t-il avec un sourire malicieux. Je l’interroge sur Amma, les Nommo, Renard pâle qui me fascine tant. J’espère recouper certaines des informations que j’ai lues dans le « Dieu d’Eau » de Griaule, mais le jeune guide me fait des réponses toutes autres ; elles détruisent le fragile édifice que j’avais tenté de bâtir sur la cosmologie dogon.

En début d’après-midi, on décide avec Nin’ de s’éloigner du village. On passe devant différentes personnes assises au bord de la piste, un homme qui nous demande des graines de Cola, un autre de l’argent, puis on croise une famille joyeuse sur une charrette bringuebalante tirée par un zébu efflanqué. Les trois gamins nous font de grands signes et nous encouragent dans notre marche sous le soleil sans fin. Lorsqu’on se met à escalader les rochers gris-rose, un enfant solitaire de 6-7 ans qui était assis à l’ombre d’un grand karité nous emboîte le pas. Tous les trois on suit la faille qui monte le long de la falaise dans un grand silence. Excitation de se frayer une percée vers le ciel ; jamais assez près du soleil. Après une demi-heure d’une marche exaltante, on fait une pause sur une grande pierre plate pour nous désaltérer. L’enfant s’assoit sur une souche en face de nous. Il refuse la gourde encore fraîche qu’on lui tend. On lui pose des questions basiques en nous aidant de nos mains. On comprend qu’il s’appelle Soulé. Au bout d’un moment il se lève et montre du doigt un étrange petit dessin tracé au fusain sur la paroi de grès. Je m’approche, ça ressemble vaguement à une créature mi-homme mi-poisson nageant la brasse… Me prenant pour un apprenti ethnologue, je recopie le curieux dessin le plus fidèlement possible. Soulé nous dit quelques mots qu’on ne comprend pas : guilé, sangara… puis il crache sur le dessin et l’efface de sa main. On reprend notre marche, toujours silencieusement et un sourire béat aux lèvres. Arrivés en haut de la falaise deux heures avant le coucher du soleil, on flâne sur le plateau de grès mythique sous l’immensité du ciel. Dans le crâne, les battements du sang et la brise légère du pays. On surplombe une immense plaine désertique que le grand soleil fait étinceler. Un modeste filet d’eau ruisselle le long de la falaise. La chaleur de la plaine monte jusqu’à nous. On se tient dans le souffle chaud, au bord du vide. À nos pieds, de l’ocre, du rose orangé et du vert à perte de vue. C’est un spectacle hallucinant d’immensité. Soulé va pisser derrière un arbuste. Nin’ s’assoit tout près du bord de la falaise. Léger sourire, elle a toujours aimé se faire peur. Je l’entends chantonner pour elle-même Tous les cris les SOS. Cet air lui rappelle son adolescence solitaire. Elle chante un peu faux, ne tient pas vraiment le rythme, mais j’aime par-dessus tout l’écouter chanter comme ça, un peu bancal. Elle est si belle dans la lumière poudreuse du soir, assise sur le bord du monde. Elle porte un T-shirt délavé, un bermuda fatigué et des sandales usées jusqu’à la corde que Van Gogh aurait sans doute aimé peindre. Vers cinq heures, elle s’en retourne à Timbolé, accompagné de Soulé, pour photographier la vie au village et la préparation du dîner. Je reste longuement dans la brûlure du jour finissant.

Le soleil s’est maintenant couché derrière moi. Les pieds nus sur la roche, les bras en croix et les yeux fermés, mon corps se dissipe dans l’air bleu indigo.

Sur la route du retour, à une centaine de mètres du village environ, je reste à distance de trois chiens errants que je devine dans la pénombre. Ils semblent tourner autour des restes d’une charogne non-identifiable. Soudain me reviennent les paroles de Ferré : Homme ou chien c’est pareil, on les regarde naviguer.

Même s’il faut se résigner à n’être que des touristes dans la plupart des endroits qu’on visite, il existe certains lieux où, miraculeusement, l’espace s’ouvre et où certaines personnes rencontrées deviennent pour un bref moment des cousins et des frères.

Endé : du Lonely Planet j’apprends que les Anciens habitaient dans la grotte naturelle située derrière les maisons exiguës en pierre coiffées d’une paroi rocheuse. J’imagine les tout-premiers hommes découvrir cette crevasse large et basse, se pencher pour observer attentivement la zone d’ombre, y pénétrer pas à pas, fouiller un peu dans la poussière blanche, y trouver des restes d’animaux, peut-être même de primates. Une fois les éclaireurs tout à fait rassurés, les familles s’installent au fond de la grotte. Ils sont au frais, protégés des intempéries, dans le ventre de la terre.

Très chouette atmosphère ici. Les femmes nous sourient et les enfants sont adorables. Le guide parle longuement à l’homme au beau visage émacié et au regard clair qui est venu nous accueillir, puis il se tourne vers nous et nous informe que le chef spirituel du village est à l’agonie. D’où cette phrase étrange qu’un vieil homme sec et courbé, croisé en chemin, nous avait dite et que j’avais notée dans mon carnet sans la comprendre : « Le serpent nettoie le corps du Hogon pour la dernière fois. » Le Hogon est le chef religieux de tous les Dogons. Il préside le conseil des Vieux qui gère l’ensemble des affaires publiques. Il est le représentant du culte du Lébé, le serpent qui a guidé les Dogons depuis le Mandé jusqu’aux falaises de Bandiagara. Selon la tradition, le Hogon ne se lave pas par lui-même, c’est le serpent sacré qui chaque nuit lui lèche le corps pour lui donner la force de traverser la nuit sain et sauf.

Yaba-Talu : nouveau petit village aux cases de torchis rectangulaires au pied du plateau rocheux. Sur l’une d’elles sont peintes des lignes de chevrons rouges et blanches. C’est la case du Hogon, nous dit un des Vieux du village. Cette double bande de chevrons est également présente sur les trois calebasses alignées le long de la case voisine. Les deux lignes représentent le cheminement de la parole et le cheminement de l’eau, nous explique le Vieux. Un enfant de 5-6 ans rencontré au village nous demande par gestes de le suivre. On se laisse entraîner par son enthousiasme débordant ; il nous conduit jusqu’à Timbolé, un village voisin. Chemin faisant, il nomme les êtres et les choses qui croisent son regard. Il le fait tendrement, et même amoureusement ai-je envie de dire, à la façon d’un chat qui caresse de la tête chaque objet qui se présente sur sa route. Il ne parle pas un mot de français et j’essaie tant bien que mal de traduire : « Dji », il me montre un fruit long dans un arbre (?). « Temé » veut sans doute dire « pierre ». « Bara », il fait un large geste du bras en suivant l’horizon. La plaine ? Le pays peut-être ? Un chien errant, langue pendante, nous considère avec indifférence au bord du chemin.

Un touriste canadien rencontré ce soir nous conseille de ne pas manquer le village de Bani lorsqu’on visitera le Burkina Faso. Un homme, qui se fait appeler Prophète Cissé, y a fondé une nouvelle religion et tout le village lui est dévoué corps et âme. On dit de lui qu’il aurait d’étranges pouvoirs. Sûr qu’on ne va pas louper ça. J’aimerais faire sa connaissance pour voir si notre esprit serait capable de résister à ses mauvais sorts.

Nuit du 22 février à Begnimato :

On se couche après dîner. Peu après minuit, on est brusquement réveillés par le son des tamtams et leurs échos sourds contre la roche. On tend l’oreille et on entend des voix de femmes qui accompagnent les tamtams : ce sont des chants polyphoniques qui percutent la falaise et c’est sublime. Munis de lampes frontales, on se dirige à tâtons dans l’obscurité vers ce qui nous semble être une cérémonie religieuse. On trébuche à plusieurs reprises contre des pierres et des racines. Un homme est posté devant l’une des cases les plus imposantes du village, il a une torche à la main. « Bonsoir… que se passe-t-il là-bas ? » lui demandé-je « Il y a une chanteuse connue qui est arrivée aujourd’hui dans le village. Elle vient de Koro pour l’enterrement d’un proche. Alors ils ont organisé une soirée en son honneur et ils chantent des chansons pour elle et avec elle. » On s’approche précautionneusement du lieu de réjouissance.

« Nous avons un seul Père ! Nous avons une seule Mère ! Nous devons rester unis ! Les autres sombrent dans la violence !

Nous devons vivre en paix ! » scande un magnifique cœur de femmes. Je me fais traduire les paroles par un jeune homme de l’assistance. « Leur chant parle de l’histoire des Dogons, m’explique le jeune homme, l’histoire de nos parents. Il parle aussi de l’avenir. Il dit qu’il faut nous préparer à la fin du monde car le monde est très fragile. »

La chanteuse de Koro est encadrée de quatre femmes et de deux hommes. Ils dansent autour d’un joueur de calebasse, d’un joueur de tamtam (avec des cordes sur le côté) et d’un type torse nu qui tient une torche. Danseuses et danseurs avancent en rythme par petits pas saccadés. La chanteuse de Koro répète la même phrase en en variant légèrement le rythme et la mélodie, le chœur des femmes lui répond avec ardeur. La chanteuse s’extrait maintenant du cercle des danseurs. Elle piétine le sol en accélérant progressivement le rythme. Les autres l’encouragent de leurs youyous. Elle s’approche des musiciens en balançant les bras. Elle s’accroupie devant le joueur de calebasse en continuant à taper du pied frénétiquement.

La longue journée de marche nous incite à nous recoucher, mais tellement heureux d’avoir pu assister à ce spectacle nocturne fascinant.

Nuit très courte. Réveillé bien avant l’aube, je me glisse hors du lit et hors de la case en prenant soin de ne pas réveiller Nin’. Je grimpe sur un promontoire rocheux que j’avais repéré la veille au soir pour attraper les premiers rayons du soleil. Assis en tailleur dans la demi-obscurité qui précède l’aurore, je respire longuement la fraîcheur de la terre. Le soleil pointe enfin son nez, il transfigure le paysage en quelques secondes. Longue extase à voir se déployer devant moi l’espace immense de la plaine à mesure que le soleil monte haut dans le ciel. C’est à en trembler de joie. Le paysage est presque intégralement minéral, pourtant je sens la vie qui pulse et frissonne tout autour. Après de longues minutes contemplatives, je me décide à redescendre. Je trouve un modeste coin de verdure en contrebas du village, m’y allonge pour continuer à contempler encore un peu le ciel sans filtre du matin. Des moutons paissent à quelques mètres de moi. Nin’ doit être maintenant réveillée. Au moment où je me décide à me lever pour la rejoindre, un oiseau noir au ventre blanc vient se poser près de mon épaule. Sa tête d’épingle en gros plan : il a un drôle de bec rouge en forme de plume de stylo et m’observe avec attention. Je reste parfaitement immobile pour ne pas l’effrayer mais au bout d’un moment la poussière ocre de la route qui s’est incrustée dans mes cheveux m’incite à me gratter la tête, et l’oiseau s’envole. De nouveau je me tourne vers les moutons. Le bélier le plus proche de moi se met à bêler fort sans raison apparente et il se dresse vigoureusement sur ses deux pattes arrière. Je crois entendre des coups de feu. Je me redresse. Oui ce sont bien des coups de feu au loin. Peut-être célèbrent-ils un enterrement dans un village voisin. Le grand bélier me scrute de ses yeux vitreux. Il se cabre après une nouvelle détonation, imité par plusieurs de ses congénères. Les détonations redoublent. Tous les moutons se dressent maintenant à l’unisson sur leurs pattes arrière au rythme des coups de feu qui semblent se rapprocher. J’ai la gorge sèche, les oreilles qui bourdonnent. La sueur qui coule abondamment de mon front et le soleil intense m’obligent à fermer les yeux. Lorsque je les ouvre de nouveau, les moutons portent tous le masque traditionnel dogon symbolisant l’union du ciel et de la terre, et s’approchent lentement de moi. Je tente de partir en courant mais une grosse pierre me fait trébucher. En pleine panique, je détale comme je peux à quatre pattes, m’écorchant mains et genoux contre les pierres branlantes de la falaise. Les bêlements s’intensifient derrière moi, le troupeau semble gagner du terrain, je sens son odeur. Je hurle pour couvrir de ma voix les cris des bêtes et mon propre cri me réveille en sursaut au milieu de la case parfaitement ronde, à côté d’elle dans le grand lit carré, sain et sauf. Mon t-shirt est trempé et mon cœur bat à tout rompre. Un petit oiseau noir au ventre blanc se pose dans l’encadrement de la fenêtre. Nin’ couine légèrement en se retournant dans le lit ; l’oiseau s’envole. Je tente de me remémorer la longue extase du rêve. Revivre ne serait-ce qu’une demi-seconde cette extase-là. Tenter aussi de saisir son surgissement par l’écriture.

Ce matin, un jeune homme de Begnimato nous raconte qu’il y a une semaine, une maison a brûlé dans son village. Toute la famille a péri sauf une des quatre filles. Hier soir, le corps de l’adolescente a été retrouvée dans la plaine, adossée à une imposante termitière : « Elle a été mordue par un serpent, nous dit le jeune homme, les villageois disent que l’incendie est aussi l’œuvre du serpent. Le serpent est un démon. Il a attiré la fille pour achever son travail. Ce soir, les villageois vont chanter et vont danser. Ils appelleront les Ancêtres pour qu’ils les protègent du serpent. »

De retour à Bankass, à l’heure bénie où les ombres s’allongent dans les cours intérieures. Pendant le dîner, je discute peinture avec France Gentil, un peintre belge venu chercher l’inspiration dans la falaise de Bandiagara, et c’est passionnant : « La forme, elle doit se saisir dans ses trois dimensions pour rendre compte du réel, m’explique-t-il. Aujourd’hui, par exemple, j’ai essayé de saisir les volumes et pas simplement les contours de la falaise. Pour y arriver, j’ai dû modifier le tracé des blocs de pierre tel que mes yeux les voyaient et ainsi retrouver la réalité de ces blocs de pierre. Drôle de truc, hein ? C’est pareil pour les couleurs, faut pas chercher à retrouver les couleurs telles qu’on les voit, mais en utiliser d’autres qui, bien que légèrement différentes ou même parfois très différentes, seront les témoins, les témoins exacts de la réalité. […] Je trouve que le problème de l’enseignement aux beaux-arts, c’est qu’ils cherchent souvent à appréhender le réel selon un seul point de vue. Durant leurs années d’apprentissage, les étudiants s’évertuent à dessiner et à peindre un modèle uniquement selon ce qu’ils voient, alors que l’étude du corps humain nécessite les connaissances les plus pointues dans les domaines les plus variés. Il faut multiplier les expériences et varier ses connaissances, en architecture, en danse, en géologie, en botanique, en paléontologie, etc.  Toutes ses connaissances sont nécessaires pour tenter de percer un peu l’obscurité du monde. Par exemple, j’ai passé des heures à étudier les lignes de force des squelettes des dinosaures. Les formes de mâchoires des carnivores sont essentielles pour réussir à dessiner le vrai visage, le visage réel d’un homme ou d’une femme. » France Gentil a la cinquantaine bien tassée mais, quand il parle peinture, il a l’enthousiasme d’un jeune homme. Il me dit avoir toujours refusé de se plier aux exigences du marché. « Je n’ai pas choisi de style. J’ai refusé de suivre les modes. Je ne fais partie d’aucun courant. La peinture, c’est la seule façon que j’ai trouvée de comprendre un peu mieux le monde.  Et c’est marrant, quand j’y repense, je me suis mis au départ à la peinture parce que je n’y comprenais rien, mais alors rien du tout ! »

On marche tout le jour sur de la poudre orange. Notre peau a bruni, avec le temps elle devient perméable. Ah, les frissons que ça nous fait… La lumière du Mali nous a décillés, m’as-tu soufflé hier soir, et aujourd’hui me revient en tête ce passage d’Henry Miller dans le Colosse de Maroussi, l’un de ses marquants : « J’avais marché les yeux bandés, à pas chancelants, hésitants ; j’étais orgueilleux, arrogant, satisfait de mener la vie fausse et restreinte du citadin ; la lumière de la Grèce m’a ouvert les yeux, a pénétré mes pores, a fait se dilater mon être tout entier. »

Moi et toi allongés sur le lit étroit dans la case aux murs lépreux éclairée par un néon blanc en fin de vie. Odeur persistante de poussière brûlée sur nos fringues. Plus de dix kilomètres à pied ce matin parmi les dégradés d’ocre et de vert sur une terre épuisée. Nos épaules se font robustes, dirait-on, nos pas prennent de l’assurance. J’éteins le néon pour mettre fin au grésillement. Ta main dans la mienne, on s’échange dans le noir des souvenirs de voyage. On a quand même quelques beaux passages à notre actif, me chuchotes-tu. Je devine ton sourire. Pour la première fois depuis le grand départ, on parle maintenant du temps qu’il nous reste, puis on évoque des projets qui feraient un peu rêver pour notre retour au bercail. On parle d’une ferme à rénover, d’une usine désaffectée pas loin de chez ses parents qu’on pourrait transformer en atelier d’artiste, des choses comme ça. Vraiment pas pressés de retrouver l’ordre et le conformisme, me dis-tu avec une pointe de tristesse, puis tu chantonnes Many rivers to cross de ta voix un peu fêlée que j’aime tant. Sûr que nos ventres ont encore faim de terres arides et de routes défoncées. Je sors quelques minutes pour m’aérer la tête. Vif plaisir à m’enfoncer dans la nuit bien noire des campagnes. J’observe l’alignement d’Orion, je cherche Sirius sans la trouver, puis retourne me coucher près de toi. Je sais que tu attends mon baiser rituel sur le front pour pouvoir t’endormir paisiblement. J’écoute ta respiration lente. Je sens que, comme moi et contrairement à ce qu’on s’est dit tout à l’heure, tu as maintenant des rêves de confort et de propreté. Après plus de cinq mois de rude vagabondage, on a tous les deux besoin d’un peu de tranquillité.

Voyage en Pays Dogon

Mopti -> Bankass : de loin l’itinéraire en bâché le plus éprouvant qu’on ait fait depuis le début du voyage. La piste ocre fait de la tôle ondulée, comme on dit par ici. Les puissantes vibrations nous tassent les vertèbres tout le long du trajet. Déplaisante sensation que mes intestins rejoignent mes testicules ; pas d’autres choix que de me tenir à bout de bras à l’armature du bâché. Les rares passages sablonneux sont des bénédictions. A la pause, on marche sur une terre poudreuse. On aspire l’air à chaque pas. A l’arrivée à Bankass, une fine pellicule de poussière ocre nous recouvre de la tête aux pieds ; c’est Holi en plein pays dogon.

20/02/01 Balade ce matin dans le marché de Bankass. Des attroupements de gamins se forment rapidement autour de nous ; on est aliens parmi les Maliens. Profusion de vie qui emplit le cœur. Les enfants jouent torse nu avec des pneus usagés dans la lumière matinale. L’Afrique, on la respire à pleins poumons. Me souviens de ce que tu me disais, il y a quatre mois à peine, la veille du départ : Une vie à l’écart, clandestine. Je te répondais : ne plus jamais participer à tout ce cirque. Et demain on explorera sac au dos le mythique pays dogon. J’accomplis le rêve que je formulai à mes vingt ans. Depuis ma découverte de Marcel Griaule et de Michel Leiris, cette région du monde représente pour moi le lieu d’un nouveau départ.

Je me renseigne auprès du gars à l’accueil de l’hôtel pour organiser l’excursion des prochains jours : « C’est beau comme village ? » je lui demande « Oui, mais quand même, pas tellement. » « Et c’est loin ? » « Un peu… » Puis il m’explique tranquillement que, dans cette région, lorsqu’une femme enceinte meurt, son mari doit quitter le village sinon un grand malheur se produira. Il doit alors violer la femme d’un autre village et ramener le pagne de la femme violée pour le montrer aux gens du village. Je sors m’aérer la tête ; je préfère me dire que le gars est mytho. Je m’assois sur une large pierre de grès et me plonge dans la lecture de Jean Rouch dans le clair intense de la pleine lune : « Chez les Dogons l’origine de la mort est venue en même temps que l’origine de la parole : c’est à dire que les hommes étaient immortels tant qu’ils n’avaient pas de langage articulé. A partir du moment où Dieu leur a donné la parole, ils ont commencé à mourir puisqu’ils pouvaient l’un l’autre se dire : « Tu vas mourir ». » Je referme le livre. Il est minuit passé. Il fait incroyablement doux. Le ciel nocturne est sublime. J’aimerais avoir l’énergie de traverser une nouvelle nuit blanche sous la voûte immense diamantée d’étoiles. Dans le grand silence, le couinement brusque d’un porc me fait sursauter. Il me rappelle étrangement le cri des mouettes sur la grève costarmoricaine. J’essaie d’imaginer l’inspiration première du peuple dogon : je ferme les yeux et vois la toute première personne qui, comme moi cette nuit, ne trouvait pas le sommeil. Elle s’est levée et elle est partie se promener le long de la falaise, des cris d’animaux au loin et les milliers d’étoiles au-dessus de sa tête.

Le village derrière elle a disparu dans l’obscurité. Comment déchiffrer la forêt de signes qui nous encercle ? Elle écoute le roulement de l’air nocturne, les bruits discrets de la nature, regarde les plantes, les arbres, la plaine sèche qui s’étend à l’Est, examine avec la plus grande attention la roche sédimentaire de la falaise, contemple longuement l’immensité de la nuit. Nommer simplement les choses que l’on voit ne suffit pas, il faudrait rendre grâce à toute cette splendeur, se dit-elle, réussir aussi à décrypter les mystères dissimulés derrière le jeu d’ombres et de formes du monde. Comment déciller mes proches, les subjuguer par un récit à la mesure de l’Enigme, un récit qui donne un sens à la dissémination hasardeuse des étoiles ? Son regard porte loin, vers les constellations. La nuit cristalline stimule ses obsessions. Dans la fièvre, elle cherche la fiction la plus juste qui éclairera d’abord son monde intérieur. Elle s’arrête au pied du grand baobab, caresse l’écorce lisse qui luit faiblement sous la lune, regarde les branches, puissantes comme des racines. Mon récit sera pareil à ces branches, se dit-elle. Elle serre entre ses deux mains une large feuille de l’arbre comme si elle voulait en ressentir chaque nervure. Peu à peu, elle commence à se sentir regardée par l’arbre. Ensemble, durant cette nuit si douce, ils se raconteront une longue histoire où la fantaisie et le réel s’entremêleront. À tour de rôle, ils compléteront les bouts de phrases que l’autre aura soufflés.

C’est à moi, cette nuit, d’activer la petite fabrique interne. Je vais tenter de m’inspirer de la grande poésie dogon pour inventer ma propre cosmogonie, ma petite révélation personnelle. J’aimerais que ça se passe comme dans un rêve : je vais fermer les yeux, prendre une profonde inspiration et expirer tout ce que j’ai dans le corps. Comme d’habitude, je m’en remets au hasard pour tenter de soulever un coin du voile.

Or donc, selon une des versions de la cosmogonie dogon, voilà comment tout commence :

Amma, Dieu suprême, crée la Terre et en fait sa compagne. Malgré une grande termitière, clitoris de la Terre, qui se dresse en rivale du sexe mâle, Amma s’accouple avec la Terre. Ce premier accouplement donne naissance à Yurugu, le Renard Pâle. Cette naissance est un échec car Yurugu est un fils unique et donc incomplet. Il est le mauvais fils, le fils rebelle, imparfait, qui apportera le chaos du monde. Errant en vain à la recherche d’une compagne, Yurugu finit par commettre l’inceste avec sa mère la Terre. Yurugu ou le Renard pâle, qui détruit l’ordre universel en couchant avec sa mère, est en possession de la parole originelle. Celle-ci est sortie du sexe de la Terre, mais ensuite l’inceste a rendu la Terre muette. Le sang menstruel apparaît, impur parce que signe de stérilité. Amma décide de détruire la termitière, puis Il s’accouple à nouveau avec la Terre excisée. Celle-ci met au monde le Nommo, un couple de jumeaux. Il est pétri en eau. Le couple Nommo est né complet et parfait, à la fois femme et homme (dans certaines circonstances je confirme qu’il est bien utile de se dédoubler pour rester en vie). Il est l’eau des mers, des pluies, des fleuves, des rivières. Il est aussi lumière ; à l’horizon il est le cuivre des nuages transpercés par les rayons du soleil. Les jumeaux garantissent l’équilibre de la vie sociale. Ils symbolisent le commerce : lors d’un troc, les choses échangées se doivent d’être équivalentes. Les jumeaux sont maîtres de l’Eau et de la Parole (le verbe et l’eau sont les fondements de la vie spirituelle). Ce sont par l’Eau et par la Parole que les êtres se régénèrent. Amma pétrit l’être humain en terre et en eau. La semence de l’homme, c’est la terre qui féconde l’eau de la femme. S’accoupler est un acte agricole. Amma façonne avec de l’argile un couple humain, qui donne ensuite naissance aux huit ancêtres. Le couple divin Nommo leur enseigne la parole, liée à l’humidité et au tissage car elle est faite de questions et de réponses entrelacées. Pour qu’il y ait parole, il faut qu’il y ait échange, il faut apprendre à donner et à recevoir. Pour que les êtres humains ne soient pas doubles comme le Nommo, pour débarrasser l’homme de sa féminité et débarrasser la femme de sa masculinité, prépuces et clitoris doivent être tranchés. La circoncision et l’excision séparent donc les femmes des hommes.

Qu’ai-je également appris sur les Dogons ? Que le tambour est la parole parfaite parce qu’elle est vibrante et circulaire (le tambour, c’est du tissage en trois dimensions). Que cultiver la terre, c’est faire pénétrer le verbe des ancêtres dans la terre, la faire respirer et par là même faire reculer l’aridité. Qu’il faut savoir danser au rythme des enclumes pour se relever des morts. Que les paroles sont recueillies par l’oreille mais aussi par le sexe de la femme.

Et si l’on en revient à ce cher Yurugu : dans la cosmogonie dogon, Renard Pâle symbolise les difficultés d’Amma. Pour moi, il représente le bad boy visionnaire. Il m’évoque les figures de Villon, Caravage, Rimbaud… Yurugu a le don de guider les devins. Pour ce faire, l’augure trace sur le sol un grand rectangle divisé en cases. Il y dessine des figures et y plante des bâtons. Ça fait comme un tableau abstrait. La personne voulant connaître son avenir lance alors dans le rectangle une poignée de cacahuètes. La nuit venue, un renard dans lequel Yurugu s’incarne vient manger les cacahuètes. En piétinant les traces et en renversant les bâtons, il bouscule l’ordre des choses. Le lendemain matin, le devin lit les présages sur le sol. Il interprète les bâtons renversés par l’animal et les traces laissées par ses pattes, son museau et sa queue épaisse.

La malédiction du Renard Pâle puis la naissance du couple Nommo qui vient rééquilibrer le monde m’évoque aussi, sans que je sache bien pourquoi, la mystérieuse phrase de Kafka : « dans ton combat contre le monde, seconde le monde ». J’aime assez l’idée que la cosmognie dogon détienne une des clefs de la grande énigme.

Tu veux retrouver le nom de l’eau, le nom du feu, le nom de la terre, le nom du sable, le nom du ciel. Tu sens que les mots du mythe lentement te réaniment l’âme et le corps, qu’ils te font basculer de l’autre côté de la nuit. Toi aussi t’aimerais prendre part à ces échanges murmurés entre initiés. Suffit de se pencher et de ramasser les secrets du verbe dans la poussière, t’a chuchoté ce matin le vendeur de volailles à l’étrange regard clair sur le marché de Bankass. De retour dans la petite chambre d’hôtel, tu t’es souvenu qu’enfant, tu passais des heures sidérantes à observer les fourmis dessiner le sublime dans la poussière de l’été. D’une idée l’autre, tu as ensuite songé aux millions de faits minuscules qui inconsciemment nous façonnent, aux millions de minuscules traces que chacun laisse derrière lui. Seules les traces font rêver, écrivait René Char. Elles n’agressent pas, les traces, elles suggèrent l’absence. Cette nuit, tu devines une main tendue dans l’obscurité. Tu prends le carnet qui ne te quitte pas et, de ton écriture patte de mouche tu retranscris rapidement les phrases qui te viennent entre veille et sommeil :

allez on va se raconter une histoire pour de faux comme avant une petite histoire qui comblera un peu le vide du ciel nocturne une histoire chuchotée sous la lune parce que la nuit c’est encore plus beau elle remue d’étranges souvenirs la nuit elle fait halluciner le réel alors craque l’allumette pour faire venir la braise des mots réveille nos fièvres adolescentes musique nouvelle au front musique des hauteurs au loin le roulement des perles sur la peau tendue fait monter la lumière du jour doucement tout doucement les tambours tissent à l’aube des cheveux d’or oui les génies du fleuve nous ont recontacté cette nuit alors du haut de la falaise on crie de joie et de rage pour crever le silence et notre cher Yurugu se réveille en sursaut il s’engouffre dans la grande termitière munie de petites dents acérées elles lui tailladent tout le corps il rampe ensanglanté notre Renard Pâle rampe dans le sexe de la Terre finit par trouver les éclats de soleil cachés dans les plis du vagin ressort exsangue dépose un à un les éclats de soleil sur le sol poudreux les traînées brunes de son sang sur la poussière ocre trace l’avenir du monde puis il expire humblement sous le soleil de midi au milieu du plateau de grès tandis que le Ciel agrandi d’Afrique comme l’Esprit d’Amma brusquement se déchire en deux alors le couple Nommo médiateur du Ciel et de la Terre en descend magnifiquement pour rejoindre la société des hommes pétris en terre et en eau les jumeaux incestueux se posent délicatement sur la cuticule du grand scorpion le neuvième ancêtre né d’une faille de la falaise se caressent longuement devant les vingt-quatre petits hommes sûrement ébahis derrière leur masque de cérémonie le couple maintenant goûtant l’un à l’autre sur le dard du scorpion qui agite ses pinces en vain mais soudain c’est le geste brusque le geste de trop et l’insecte colossal pique en un éclair les deux jumeaux langoureux qui périssent foudroyés sur le champ le neuvième ancêtre les découpe méthodiquement les déglutit avec application s’assoupit d’aise devant les petits hommes masqués qui profitent de la sieste du grand scorpion pour s’approcher sans bruit et lui transpercer le corps de leurs longues lances les vingt-quatre guerriers se taisent on n’entend que les craquements du cartilage de l’animal qui se brise suivis par des bruits visqueux écœurants ils s’acharnent sur son cadavre encore tiède s’aspergent du sang cuivré de leur victime brûlent sa carcasse sous la lune tandis que la bière tiède de mil contenue dans les grandes calebasses se déverse dans leurs gorges sauvages le grenier céleste est vide mon ami et le vide impossible à combler et puis l’homme est né criminel c’est comme ça il faut s’y faire le massacre durera toujours.

La personne insomniaque du début de cette histoire, maintenant détentrice de la parole première, rentre au village exténuée au petit matin. Depuis sa petite enfance elle fut hantée par la Grande Énigme et, à force de scruter obsessionnellement le réel, ça a fini par s’ouvrir tout seul dans sa tête. Jamais son cerveau ne fut plus libre que cette nuit. Oui, entraînée par le souffle de son propre récit, il lui a suffi d’une seule nuit pour construire tout le décor, imaginer les acteurs et les grands événements. Dans la fascination des idées qui la traversaient, les différents éléments ont trouvé naturellement leur place. Chaque tabouret, calebasse, ouverture, porte, ouverture, clef ou serrure est désormais sacré. Les signes sur terre ont des répercussions quelque part dans le ciel ; chaque maison dogon est l’univers tout entier. Notre voyante (j’ai maintenu l’ambiguïté jusqu’ici mais j’aime à penser que c’est femme qui a effectivement eu l’inspiration première) entre dans la chambre minuscule plongée dans le noir. Elle referme la porte sans un bruit, s’allonge sur la couche poussiéreuse qui occupe presque tout l’espace et, après avoir été dévorée par ses propres images du crépuscule jusqu’à l’aube, elle ferme enfin les yeux. À son réveil, elle transmettra aux autres villageois le feu sacré de cette nuit miraculeuse (qui m’évoque la plus belle nuit d’écriture de Cendrars).

Des braiments d’ânes me réveillent en sursaut au petit jour. Avec tout ça, j’ai dormi deux heures à peine et aujourd’hui débute notre grande randonnée en pays dogon.

Fin de matinée. Fixité de l’air. On marche dans un silence presque absolu, juste le bruit de la latérite poudreuse qui gobe nos sandales. Nin’ a enroulé un chèche bleu indigo autour de sa tête. C’est pour pas abîmer ma beauté ! me lance-t-elle avec son sourire malicieux. Écrasés de chaleur, on descend lentement vers la masse spectaculaire de roches beiges, grises, ocres, saumons, roses… Le rutilement du soleil sur la falaise de Bandiagara nous éblouit. On se regarde, léger sourire mais pas un mot, aucun de nous deux ne veut briser le silence. C’est sans doute aussi parce qu’on ne trouve pas les mots. On est submergés par la beauté brute du lieu. Le soleil de midi nous tabasse et aucun coin d’ombre vers lequel se réfugier. J’observe les baobabs en bordure, les étranges niches creusées plus haut dans la roche : notre guide nous explique qu’au milieu de la falaise on aperçoit les anciennes demeures des Tellem (peuple qui a précédé les Dogons), et quelques mètres plus bas les maisons troglodytes des anciens Dogons.

Comme l’explique Marcel Griaule : « On peut voir ainsi comment, dans la magistrale et minutieuse économie dogon, tout est dans tout ; comment des cultes considérables se fragmentent jusqu’à la poussière individuelle et comment cette poussière, par le jeu des symboles, contient l’immensité de l’organisation du monde humain. » Évidemment, tout ceci est une fable, comme les autres mythes et comme toutes les religions d’ailleurs, une fable qui aide les hommes à vivre, mais je pense qu’il est simpliste de ne voir dans cette cosmogonie qu’un moyen pour les hommes d’apaiser leur angoisse. Ces histoires d’androgynie, de gémellité, d’inceste et autres mystères vaginaux touchent évidemment à des vérités premières, à ce qui brûle.

Les astronomes ont récemment découvert que, comme l’enseigne la tradition dogon, la constellation de Sirius comporte non pas deux mais trois étoiles, nous explique notre jeune guide avec un sourire complice. Je lui rends son sourire mais n’y vois qu’un heureux hasard. Moi ce qui me fascine surtout dans la cosmogonie dogon c’est qu’elle part du plus concret : les étoiles sont des boulettes de glaise lancées dans le ciel, la lune et le soleil des poteries en terre, les hommes ont été façonnés avec de l’argile puis chauffés au soleil de midi, et elle nous mène marche après marche jusqu’au grenier céleste, d’où l’insaisissable, la brûlure, le tremblement, qu’importe le nom qu’on lui donne, se laisse parfois entrevoir.

Visage surexposé de Nin. Elle passe la phalange proximale de son pouce sur sa pommette gauche. Pensive, elle a un léger sourire aux lèvres. Je regarde palpiter sa carotide. Elle voit que je l’observe, alors elle me jette son regard par le bas de femme fatale. Puis elle tient la falaise mythique entre le pouce et l’index, et la jette négligemment en l’air dans un rire.

Pendant presque toute la rando, le guide a les écouteurs de son baladeur enfoncés dans les oreilles. Il porte un T-shirt « Rave Party » et se réfère souvent au mode de vie américain. Parlant des gens qui habitent au pied du plateau rocailleux, il dit : « C’est gens-là sont des animistes, c’est-à-dire qu’ils ne prient pas vraiment. » Je lui demande alors sa religion, « libre penseur » me répond-il, un sourire au coin des lèvres.

Tombouctou (suite)

Des glapissements de chiens nous font sursauter au petit jour. Nin’ se lève alors que je frissonne, entortillé dans les draps un peu pouilleux de l’hôtel. Je frissonne de froid mais aussi d’angoisse. L’angoisse d’un ratage imminent, ou peut-être déjà advenu, apportée par un rêve confus du bout de la nuit : je pénétrai dans une immense fourmilière, une fourmilière à taille humaine. Il y a eu un éboulement et le trou par lequel je me suis faufilé s’est rebouché juste après mon passage. Je rampais dans le noir. Mon dos raclait les parois du minuscule tunnel dans lequel je m’enfonçais. Comment sortir de ce labyrinthe ? Ça semblait impossible. J’ai eu alors la sensation oppressante de m’être perdu à l’intérieur même de mon crâne, et qu’en rampant, c’est mon propre crâne que je creusais. La chaleur devenait de plus en plus suffocante. J’avais déjà un mal fou à respirer quand une fumée épaisse a envahi le réseau de galeries. Derrière moi, j’ai commencé entendre des aboiements. Ils me parvenaient assourdis et abominablement déformés. Je me suis alors dit que je devais être en train de rêver, et ça m’a un peu rassuré. Devant moi je percevais une lueur jaune-orange, sûrement le foyer d’où provenait la fumée dense. Ne sachant plus où aller, je me suis dirigé vers cette lumière tremblante. J’étouffais de plus en plus et absurdement je me répétais : j’ai tout fait, j’ai tout fait, j’ai tout fait… Avant le réveil brutal, je crois que j’avais en tête l’idée insensée de me jeter dans les flammes pour ne pas mourir asphyxié, ou peut-être était-ce simplement la meilleure solution que j’avais trouvée pour m’extraire au plus vite de ce cauchemar.

Balade matinale dans ce qu’on imagine être le centre de la ville. Murs en terre dénudés. L’intérieur des bâtisses est sombre. Du sable recouvre le sol, le sable a envahi toutes les rues, toutes les maisons. Plafond de poutres et de branchages. Blocs de pierre entassés contre le mur d’enceinte de la grande mosquée. On se heurte aux bords du monde.

Des os pour déjeuner. J’ai un goût de poussière brûlée dans la bouche. Les yeux sont secs, le cœur s’est durci, et les désirs enfouis dans le sable. Depuis le matin, je suis entouré d’ombres impossibles à effacer, mauvais fantômes que je gère comme je peux. Fatigue du corps, de l’âme. Aucune des phrases qui tournent dans ma tête ne peut me servir d’échappatoire. Dans le flou du voyage, je ne rencontre plus que de l’aridité. Si je me souviens bien, l’idée de départ était de ne plus participer au cirque occidental, de partir léger et de s’enfoncer le plus loin possible à l’intérieur du désert. Se perdre dans le Grand Vide pour trouver le chemin vers soi-même, drôle de truc quand j’y repense… Il faut prendre le risque de vivre, me répétais-tu. On taillera la route en suivant notre instinct. Tant qu’à jouer un rôle, autant jouer celui qui nous plaît ! Ton enthousiasme était contagieux. Il s’agissait d’être à distance, de s’éloigner des villes, de l’énervement des foules, d’échapper à l’étouffement quotidien par le voyage, les rencontres, l’éclat de la nuit, l’air frais du matin, le vent tourbillonnant dans les plaines, les longues après-midi absolument seul dans les chemins creux. Tu disais : Tout larguer pour cette vie-là. Tu verras, ensemble on explorera les marges. On ira là où personne ne va. On changera notre petite existence de petits cadres en destin. Tu croyais en nous. Tu nous rêvais exaltés, féroces, aiguisés comme des couteaux… et nous voilà galériens égarés, épuisés à force de poursuivre d’autres lunes sur les routes poussiéreuses du Sahel.

Sur une petite place, des enfants jouent à une sorte de pétanque avec de grosses pierres qui, lorsqu’elles percutent le sol, le font vibrer. Ils nous saluent à notre passage : « Monsieur ! » « Madame ! » Leurs voix stridentes déjà nous encerclent. Les gosses dansent comme des fous, font des pirouettes autour de nous. Ils exhibent leurs corps fins et musclés avec fierté. Puis, comme cela se passe à chaque fois, ils nous demandent des bics et des cadeaux. Il n’y a que les enfants touarègues qui restent en retrait et ne nous demandent jamais rien. On s’éloigne rapidement en les saluant de la main. Le silence du désert est une bénédiction. On passe de longues minutes à scruter l’horizon pour soigner notre mélancolie. Arbustes épineux, touffes d’herbe jaune, route de sable vers le Nord, d’une trentaine de mètres de largeur. C’est la route qui mène vers les mines de sel, c’est-à-dire vers le bagne.

De la terrasse de la mosquée Djingareyber, aucune dune n’émerge de l’horizon. À l’ouest, d’étranges tentes igloo à l’armature en bois couvertes des mêmes rabanes que ceux de la Costa Del Sol de mon enfance. Aucun signe de vie dans ce coin de la ville. Seul le sable qui tourbillonne. Il est 17h. Le soleil robuste de la journée commence à peine à faiblir. On est seuls sur la terrasse. En termes de tranquillité, on est pas mal, me chuchotes-tu à l’oreille. À l’abri des regards, on s’enlace longuement. J’aurais fait une longue route avec toi, Nin’. All the way from Tangier to Timbuktu, je chantonne cette phrase sur l’air du Blind Willie McTell de Dylan.

De retour à l’hôtel, sous l’ampoule en fin de vie, je mets au propre les notes prises avant-hier soir avec le Touareg. Cette conversation m’a remué. Les paroles du Touareg font leur chemin de façon souterraine. Contre l’obsession de l’accumulation, l’homme du désert m’a donné quelques armes, quelques précieuses vérités à entretenir comme on entretient un feu. Je les mixe avec mes lectures nietzschéennes, ces vieilles copines qui m’ont accompagnées jusqu’ici, et aussi avec les leçons d’ascétisme de mes chers Grecs : éviter à tout prix l’excès, savoir se limiter, trouver la mesure en toute chose. Du Touareg j’ai retenu qu’il faut savoir se créer un manque pour aiguiser ses sens et fortifier son instinct. Un jour creuser le manque, le lendemain être au-dessus du manque. Toujours conduire son désir vers le plus modeste, le plus ténu, le plus fragile. Pour soi-même choisir le plus dur tout en acceptant ses insuffisances, son inachèvement. Le corps rendu au réel, combler un peu de cet inachèvement en surmontant sa peur, en supportant tant qu’elle est supportable la souffrance. Savoir serrer les dents, les poings. Résister à son propre avachissement. Sculpter sa volonté en hiérarchisant ses pulsions. Ne pas chercher à se protéger, ne pas chercher à éviter la rugosité du monde. S’accepter comme morceau de la nature. Ni plus, ni moins. Ne chercher ni la pureté ni la perfection. Rester libre.

Lorsque le touareg se sédentarise, il devient glouton, m’expliquait mon interlocuteur d’un soir, il oublie les privations du désert et devient l’esclave de son ventre. C’est par la frugalité et la force de caractère qu’on lutte contre l’envie. Simple et beau.

De retour au bercail, ne pas se laisser submerger par la profusion, que je me dis, choisir avec soin les sujets à approfondir, s’y consacrer pleinement. Pour ne pas oublier, je dresse une liste rapide et forcément provisoire :

Littérature américaine : Melville, Faulkner, DeLillo, Bellow, Roth, Mailer.

Poésie : Celan, Dupin, Michaux, Mandelstam, Spicer, Emaz, Tarkos.

Aller jusqu’au bout de la Recherche (et recommencer). S’attaquer aux Mémoires d’outre-tombe.

Et puis aussi Artaud, Koltès, Strindberg, Klee, Basquiat, de Kooning, Bergman, Kazan, Tarkovski, la musique soninké… tant d’autres choses.

Je sors de la chambre. Le vent crée une étrange brume orange et mouvante dans les rues livides de Tombouctou. Le désert qui envahit la ville est parsemé d’acacias. Au centre de la place vide du marché, je ferme les yeux. J’écarte légèrement les bras, paumes ouvertes. Je me cuis quelques secondes au soleil. Le temps ici gagne en épaisseur, tandis que nous on tente de s’alléger, de s’affûter et de s’émacier jusqu’à se faire transparent dans le paysage. Le vent rase le sol, soulève le sable. Je longe d’étranges monticules de sable ornés de cruches brisées. « C’est interdit ! C’est interdit ! » me lance un jeune homme. Je ne comprends pas où il veut en venir. « Cimetière ! Interdit ! » De retour à l’hôtel, je raconte l’événement au jeune homme de l’accueil. Il me dit, avec un léger sourire : ça porte malheur de marcher sur les morts.

Le soir tombe déjà. De nouveau seul en balade (Nin’ est épuisée par la chaleur). Je croise un gamin au coin d’une rue. Son visage s’illumine dès qu’il me voit. Dès que je lui rends son sourire, il me demande un cadeau, avec insistance. Je hausse les épaules, le fixe sans rien dire. J’ai entendu cette phrase tellement de fois… L’enfant repart au bout de quelques secondes, l’air désabusé. Le voyage m’a durci, sûrement un peu trop. Il est si facile de se figer dans la posture du baroudeur blasé. Je dois lutter contre ça, réapprendre tous les jours à m’ouvrir à l’inédit.

Nuit bleue, claire, intense. Balade quasi-surnaturelle dans les rues désertes illuminées par la pleine lune et les milliers d’étoiles. Les rares silhouettes d’hommes et de chiens qu’on aperçoit au loin sont des presque fantômes. Comme dans certains rêves, ce n’est ni la nuit, ni le jour. On est dans une autre dimension du temps. Où est-ce qu’on va ? On déambule au hasard des rues pour se donner l’impression d’être libres. Le bruit tendre de nos pas résonne dans le silence minéral. La marche est notre remède. Nin’ cherche les perspectives avec son appareil photo. La lune très réelle éclaire son visage concentré. J’essaie d’imaginer la vie derrière les épais murs en terre. Les soupirs, les cris, les gestes, les larmes, les sueurs.

Se déplacer dans le désert. Ouvrir des pistes. Strier les espaces lisses. Les routes les plus difficiles sont aussi les plus intéressantes, se répète-t-on. Grand silence tant recherché troublé par les mouches qu’on embarque avec soi. On est des bus à diptères par ici. On rêvait nos corps comme des machines de guerre, mais faut pas se voiler la face, on se sent chiffon ces derniers jours. On n’y arrive pas comme on voudrait. On a la peau sur les os. Lentement nos sens se paralysent, nos sentiments s’engourdissent. Certains jours, la liberté a un arrière-goût particulièrement amer. Dormir pour y croire encore un peu.

Aujourd’hui dernière confrontation avec le Sahara. On se lève à l’aube et l’on marche deux heures au nord de Tombouctou, toujours plus près du soleil qui dévore nos frêles silhouettes. Mon corps enfin reposé se réjouit dans cet air très chaud et très sec. A notre passage, les scarabées se planquent sous les crottes de moutons. Du satin blond à perte de vue. Rien à acheter ou à consommer par ici. Le bonheur c’est gratuit ! On se baigne dans l’espace. On grimpe sur la plus haute des dunes, celle qui est dépourvue d’acacia. Tombouctou n’est plus qu’une bande sombre à l’horizon. La ville est cachée derrière le long mur qui la protège du Sahara. Tout autour le désert grésille. Les dunes blondes se fondent dans un ciel laiteux. Assis sur la dune, on déguste des dattes, molles et sucrées comme des pruneaux, les meilleures qu’on ait mangées depuis le début du voyage. On se prend tous les deux en photo en mettant le retardateur.

Tout est silencieux. Nos silhouettes minuscules dans l’immensité. On est heureux. On se sent libres. Écoute, l’espace respire, me souffles-tu. Légitime fierté d’avoir exercé nos corps à traverser ces longues étendues désolées et d’être arrivés jusqu’ici par voie terrestre.

La fin du parcours n’est pas encore fixée. On déteste toujours autant fixer les choses du lendemain. On aimerait encore longtemps rester voyageurs au long cours, voyageurs à durée indéterminée. Demain, on quittera Tombouctou avec la quasi-certitude d’y revenir un jour.

Tu rêves de terre mouillée, d’herbe humide, de rivières claires et vives, de collines et de forêts bleues, puis tu entends Nin’ te dire : « … lorsqu’ils ouvriront un Mac Do à Tombouctou. » Tu n’as pas entendu le début de sa phrase. Qu’importe. Prendre ce bout de phrase et divaguer dessus. Rester aussi longtemps que possible dans les zones marécageuses où ton écriture, étrangement, prend racine. S’établir dans l’éphémère, s’installer dans l’entre-deux, fixer les vertiges : tu as toujours eu un goût immodéré pour ces injonctions paradoxales.

Durant le petit déj’, à la terrasse de l’hôtel, une Américaine quinquagénaire se désole de ne pas ramener autant de sculptures qu’elle voudrait, mais elle se félicite d’avoir dégoter quelques pièces rares. Elle est toute heureuse d’avoir acquis illégalement un masque en bois et feuilles d’aluminium qu’elle estime très ancien. C’est vrai, je l’ai acheté cher, dit-elle, mais j’espère en tirer un très bon prix en le revendant à New-York. Je me retiens de lui balancer une insulte. Je me contente de détourner le regard.

17/02/01. On sort de l’hôtel en devançant le soleil d’une heure. On va quitter Tombouctou comme des voleurs. Des chameaux braient au loin. Sans doute une caravane de sel venant du nord et qui s’approche de la ville. Aboiements de chiens derrière nous. Il fait encore nuit noire. Equipés de nos lampes frontales, on presse le pas vers le centre de la ville. Au détour d’une rue, deux chiens errants nous coupent la route. Je ramasse une pierre, lève le bras en poussant un cri bref. Heureusement ils se tirent sans demander leur reste. L’appel du Muezzin nous fait sursauter peu après. Fébriles, on sort de la ville à la petite pointe du jour. Un petit feu de bois fume à la sortie de la ville. Il n’y a personne autour. On bénit l’aube qui enfin se lève. Le Toyota Land Cruiser n’attend plus que nous.

Le 4×4 file sur la piste, Tombouctou s’enfuit derrière nous. Jeter un dernier coup d’œil à la ville du bout du monde qui nous aura tant fait fantasmer. Un soleil blafard se lève sur le fleuve Niger. Dans les cahots de la route, j’écris ces quelques mots d’une écriture malhabile : « et l’on quitte Tombouctou dans le gris du petit jour » Le jaune pâle se détache à peine du blanc céleste, puis le fleuve s’embrase. Des larmes me viennent aux yeux. Tu m’éblouis. Je dévie mon regard.

Le chauffeur nous fait descendre pour la traversée d’un bras du fleuve. On remonte de l’autre côté. Bringuebalé sur la piste cahotante, je me laisse envahir par une douce torpeur. Je regarde défiler la plaine désertique sur des dizaines de kilomètres. Le conducteur s’arrête en milieu de matinée pour acheter une pintade à un type à bicyclette. Sur le porte bagages, un fusil et un grand panier remplis de pintades. Les deux hommes discutent longuement le prix. Pendant ce temps-là, Nin’ chantonne une mélodie que je ne connais pas, un air aux inflexions tristes. Sa voix légèrement voilée, belle comme le brouillard. On repart enfin. Le 4×4 avale les kilomètres qu’on avait eu tant de mal à parcourir à l’aller, sur la lourde pinasse. Terre sablonneuse. L’ocre vire au noir. Des herbes courtes vert clair, on dirait presque un gazon anglais. Acacias et plantes grasses et beaucoup, beaucoup de bois mort. Vers le sud, une longue chaîne montagneuse ; je demande le nom à mon voisin : « Walo » me répond-il sobrement, et il repart dans sa rêverie.

Le chauffeur, clope au bec et lunettes de soleil à la top gun, discute avec un des passagers. Il lui explique qu’il n’est pas de Tombouctou et qu’il a eu beaucoup de mal à s’intégrer. « Quand t’es Bambara, ils te prennent pour un mangeur de chiens ! Et quand t’es pauvre, t’existes pas. C’est comme partout. » « Oui, mais les Tombouctiens sont des gens gentils. » « J’ai pas dit qu’ils n’étaient pas gentils. Les nobles de Tombouctou sont gentils. » « Mais les Tombouctiens sont naturellement nobles !… Moi j’ai vu mon oncle pleurer, et il pleurait parce qu’il était dans un bus où il n’y avait personne de Tombouctou. Chacun mangeait dans son coin et ça, ça a fait pleurer mon oncle. Les Tombouctiens partagent toujours leur repas. Toujours. On mange tous ensemble à Tombouctou. »

Notre chauffeur nous dit qu’il a une soixantaine d’années. On lui donne dix ans de moins, facile. C’est un rigolo : deux flics nous ont arrêté à la sortie d’un village : « Vos papiers administratifs ! » « Qu’est-ce que vous me demandez, répond le chauffeur, je suis pas administrateur, c’est un véhicule privé ! » « Montrez-moi la carte grise ! » « Mais regardez, tous les autocollants sont sur le pare-brise : vignette, contrôle technique, carte grise… J’ai rien d’autre à vous montrer moi ! Vous n’avez pas vu à la télévision ou écoutez à la radio, tout est sur le pare-brise maintenant !… J’ai mon permis depuis 1963, j’ai fait 12 ans de service, j’ai rien à vous montrer ! » « Et si je décide de fouiller le véhicule ? » « Libre à vous ! Libre à vous !!! » « C’est bon, c’est bon… Allez-y. » Puis il démarre en trombe. « Ils voulaient me couillonner, ces types, mais c’est eux les couillons ! »

Suite de la conversation entre le chauffeur et le passager :

« Tu connais Ahmadou  A… ?

– Ah mais bien sûr que je le connais ! on a travaillé pour le même patron en 74 !

– Eh ben c’est mon oncle…. Et Boubacar B…, tu le connais Boubacar B… ?

– Oui bien sûr, et son frère Toumani T… aussi.

– Eh ben Boubacar B… est mon intime ami. »

Et le chauffeur de continuer d’égrener ses connaissances pendant que je regarde par la fenêtre l’étrange plaine ocre et noire, et notamment les pierres sombres et étincelantes que j’imagine fragments de météorites. Les arbres sans feuille semblent calcinés. On s’approche d’une chaîne montagneuse qui se termine par de colossales roches dressées, au sommet arrondi. Le 4×4 s’engage dans un désert pierreux semblable à celui de l’Adrar. Les plateaux surgissent çà et là, surprenant toujours le regard. Des vents tourbillonnants se forment soudainement, cyclones miniatures ne durant que quelques secondes. Les changements de formes, les variations de couleurs, de lumières… je me saoule à essayer de capter chaque détail du paysage.

Encore un bout de discussion entre le chauffeur et le passager saisi au vol : « Le songhaï est une belle langue aussi… » « Ah oui, j’aime ça beaucoup ! Le songhaï est plus doux que le bambara. »

À la pause déjeuner, dans un village éloigné de tout, on est terriblement gênés de déballer notre pique-nique sous le regard affamé des enfants. Ils se jettent sur les galettes de pain qu’on leur tend. Je mange les yeux baissés pour ne pas avoir à supporter le regard fixe des affamés. J’ai honte d’être là, j’ai honte du bruit que fait ma bouche quand elle mâche et qu’elle avale, quand ma gorge déglutit. Ces gamins sont en survie perpétuelle, toute la journée en quête de nourriture. Pourtant pas visage accablé ou implorant, mais quelques sourires timides, des sourires qui nous donnent envie de pleurer. Au moment de repartir, on les voit sucer l’emballage de nos vache qui rit et récupérer nos pelures d’orange. L’un d’eux ramasse même les pépins que j’ai crachés par terre.

L’un des passagers du 4×4 me raconte la première attaque de Tombouctou par les rebelles. « C’était en 91. Ils ont attaqué en pleine nuit. Ils avaient des fusils militaires. On raconte que c’est la Lybie et l’Algérie qui les approvisionnent. Ils ont voulu prendre en otage le gouverneur, mais ils n’ont pas réussi. Nous on avait des carabines, des carabines à deux coups. Il fallait pas sortir. Si tu sortais dans la rue, t’étais mort. Les rebelles ont un problème avec le gouvernement, mais ils s’attaquent à nous, les civils. Nous on ne sait même pas ce qu’ils veulent. Il y a eu 4 morts du côté des civils et une vingtaine de rebelles qui ont été tués, c’est ce qu’on nous a dit. Heureusement nos militaires sont bien organisés. Il y a eu 4 vraies attaques à Tombouctou, et à Gao ça continue encore… Même à Tombouctou ça pourrait reprendre. Maintenant, dans la ville, entre les Noirs et les Touaregs, ça se passe bien. Et puis il y a aussi des Touaregs qui sont innocents. Mais il y a aussi des agents secrets dans la ville… Une fois, un convoyage de fond a été attaqué par les rebelles. Ils avaient obtenu tous les renseignements, alors que normalement seuls les militaires ont ce genre d’informations. »

Tombouctou

Première balade dans les rues fantômes de Tombouctou. On marche dans les allées poudreuses comme si on savait où aller. On prend soin de ne pas se faire remarquer par les chiens errants qui quadrillent la ville. Simplement regarder, écouter, sentir. Le paysage élémentaire vibre sous le soleil. Maisons de terre et de banco sur des kilomètres. La plupart semblent vides. Des carrefours de western. Entre deux maisons, on aperçoit au loin des vagues de sable battues par le vent. Il faudrait dessiner cette ville plutôt que de la décrire. Tracer de grands traits tremblés au fusain ou à la craie sur papier brun.

Le jour est tombé. Après le dîner, on discute à la terrasse de l’hôtel avec un Touareg. Il s’est assis à notre table pour nous proposer une méharée. On lui dit qu’on n’est pas intéressé. Il parle un très bon français. Diction appliquée et excellente élocution. Le chèche bleu azur entoure un visage émacié à la barbe bien taillée et au regard sombre, intense, déstabilisant. Il nous dit qu’il travaille dans le tourisme depuis que son cheptel de chèvres ne lui rapporte plus assez d’argent. Il donne une partie de ses bénéfices à ses parents qui continuent à s’occuper du troupeau. Il évoque la sécheresse de 73, 74 qui avait décimé la quasi-totalité des bêtes : vaches, moutons, chèvres, et aussi les dromadaires. « Les Touaregs vivent dans les banlieues des villes, mais ils refusent la sédentarisation. » « Pourquoi ? » « A cause du problème d’éducation des enfants. Dans la vie sédentaire, tu subis le voisinage. L’éducation que tu donnes à tes enfants est gâchée par ce voisinage. Dans la vie normale, nous avons des voisins mais nous pouvons en changer, rattraper la perte d’éducation causée par quelques semaines de mauvais voisinage. » « Et quelle éducation donnez-vous à vos enfants ? » « On leur apprend leur religion, l’Islam, on leur apprend à vivre leur religion en respectant celle des autres. On leur apprend le respect de la dignité de tout homme. Nous considérons toute personne qui a l’âge d’être notre fils comme notre fils, toute personne qui a l’âge d’être notre grand frère comme notre grand frère, toute personne qui a l’âge d’être notre père comme notre père, toute personne qui a l’âge d’être notre grand-père comme notre propre grand-père. On leur apprend aussi à accepter la souffrance, et à accepter aussi le manque matériel. Vous savez, les Touaregs n’ont pas d’autres armes que leur tradition. Si nous perdons notre tradition, nous perdons tout. C’est pour ça que nous refusons de mettre nos enfants dans les écoles. Sinon, ils perdraient la culture qu’on leur a enseigné. L’Afrique moderne ressemble de plus en plus à l’Occident… Pour mieux vous expliquer ce que nous refusons, je vais vous raconter une petite histoire : disons que vous avez un âne depuis des années. Il a toujours fait ce que vous lui demandiez de faire, vous êtes content de lui. Et puis un jour, alors que vous vous promenez sur votre âne, quelqu’un passe à côté de vous sur un dromadaire. Le dromadaire est plus rapide que l’âne, il est plus grand et plus majestueux. Et bien si vous êtes un Touareg, vous refuserez de jalouser le propriétaire du dromadaire. Vous allez vous imposer à vous-même de garder votre âne car vous savez que si aujourd’hui vous voulez un dromadaire, demain vous voudrez une voiture, et votre esprit deviendra alors de plus en plus faible. La force morale du Touareg est d’accepter sa souffrance de tous les jours et sa pauvre condition matérielle. Ainsi son esprit ne sera pas faible et il ne sera pas malheureux. Parce que nous refusons d’avoir plus, nous nous sentons plus forts. Parce que nous manquons, nous nous sentons vivre. On dit chez nous : mieux vaut se priver de ce dont on a besoin que de s’humilier pour l’obtenir. Si nos enfants vont à l’école, ils côtoieront les enfants des familles riches qui portent des chaussures à 60 000 francs CFA. Ils voudront leur ressembler et notre tradition sera perdue. C’est pourquoi nous tournons volontairement le dos au mode de vie occidental. Moi par exemple, j’habite au Mali mais je ne connais pas mon pays. Je suis de Tombouctou, qui est une ville internationale. On entend de l’anglais, de l’allemand, de l’italien, de l’espagnol… Je connais bien la région autour de Tombouctou mais je n’ai jamais traversé le fleuve Niger. Jamais. Ça ne m’intéresse pas. J’aime le désert, je me sens libre dans le désert. L’espace, le silence, ça suffit à mon bonheur. C’est parce que j’ai le silence et l’espace tout autour de moi que je suis au paradis. Pas la peine d’aller ailleurs. C’est vrai que nous n’avons pas beaucoup de matériel mais, comme je vous l’ai dit, notre culture nous enseigne à ne pas en demander plus. » « Et que pensez-vous du conflit entre les Touaregs et le gouvernement malien ? » « C’est un problème à la fois politique et économique. Moi je suis apolitique. Je suis un animal au sujet de la politique ! Le gouvernement malien ne m’intéresse pas. Il n’a aucune influence sur ma façon de penser ni sur ma façon d’agir. Ce que je veux juste dire, c’est que si on me donnait un cheptel suffisant pour vivre, je partirais définitivement vivre dans le Nord du Mali. Je n’aurais plus rien à faire dans ce pays. Le Sahara est immense et on peut faire vivre ses troupeaux autour des puits… Mais je ne soutiens pas les Touaregs qui continuent à créer des incidents. On est arrivés à un accord de paix et il ne faut pas le remettre en cause. Moi je travaille avec les touristes, j’établis une relation de confiance avec eux. Si je me comporte mal, une mauvaise réputation me suivra partout. Là ce sont des personnes de mon propre peuple qui détruise la confiance et qui font du tort au Mali. » Mon interlocuteur parle lentement, avec concentration. Il se garde quelques secondes de réflexion avant de répondre à mes questions. « Je voudrais revenir à votre acceptation de la souffrance et du manque matériel, le fait que vous vous imposiez vous-même des limites… il me semble que c’est aussi dans la nature humaine de vouloir toujours plus, non ? » « Comme je vous l’ai déjà dit, nous tournons le dos à ceci car nous pensons que c’est parce que nous ressentons le manque que nous renforçons notre esprit. C’est parce que nous ressentons le manque que nous avons de la volonté et que nous vivons comme les personnes qui sont au paradis… Mais nous respectons le comportement des étrangers. Nous le respectons et nous le comprenons. Nous sommes contents de pouvoir avoir des contacts avec les étrangers. Nous ne sommes pas contre plus de connaissances. Chaque peuple apporte quelque chose de différent, chaque peuple apporte quelque chose de bon aux autres peuples. Par exemple pour les maladies, lorsque la médecine traditionnelle n’est pas efficace, nous retournons en ville pour être soignés par les médecins occidentaux. Leur sagesse est efficace et permet des guérisons rapides. Le monde est intéressant parce qu’il est varié. Dans chaque partie du monde il y a des traditions différentes qu’il est bon de connaître… mais posséder plus pour accroître sa puissance, ça non. » Tard dans la soirée, il conclura notre conversation captivante par ces mots : « Mon grand-père m’a enseigné trois préceptes fondamentaux : la connaissance, la confiance et le respect. »

Note additionnelle : quand je me mets à douter de la trajectoire que prend ma vie, il m’arrive encore aujourd’hui de prolonger par un dialogue imaginaire la conversation que j’ai eue avec lui ce soir-là.

Mopti – Tombouctou

09/02/01 : départ pour Tombouctou, capitale du monde.

On voyage dans une pinasse à un étage. Au rez-de-chaussée, les passagers sont tassés les uns contre les autres. Ils dorment sur des sacs de mil et sur les bagages, juste à côté des moutons. Nous, on a la chance de partager une cabine au premier étage avec une vingtaine de personnes, dont trois touristes : deux Hollandais et un jeune français de 17 ans. Il y a deux grands bancs de chaque côté de la cabine et les matelas sont posés par terre. Voilà pour la cabine première classe qu’on nous a promis. Je sympathise rapidement avec Pierre, le français de 17 ans. Il est en train de lire Le Meilleur des Mondes. Il trouve le livre « assez chiant ». Je tente de lui expliquer le côté visionnaire de la chose, il ne semble guère convaincu.

On est à peine partis que déjà la pinasse est immobilisée par un banc de sable au large de Mopti. Une dizaine de personnes descendent du bateau sans hésiter. Ils ont de l’eau jusqu’à la taille. Au début des ordres contradictoires sont donnés puis la petite bande s’organise. Les hommes poussent la pinasse à l’aide de grosses perches dont ils se servent comme levier. Tout ça se fait dans la bonne humeur, « Inch’Allah on arrivera à se dégager. »

Atteindre les toilettes à l’avant du bateau est toute une aventure. Vous devez suivre les coursives à l’extérieur de la coque en s’agrippant où vous pouvez. Il est amusant d’observer les deux Hollandais se désinfecter les mains après avoir touché la coursive tandis que les Maliens sont en train de se baigner dans le Niger boueux.

Ce soir, on a encore été immobilisés par une langue de sable pendant deux heures. On accoste à la tombée de la nuit. La partie du fleuve qu’on aborde est trop dangereuse avec le chargement qu’on a, nous explique-t-on. Il va donc falloir marcher avec nos bagages le long du fleuve. On dîne d’une carotte salée et d’une banane. Déjà 15 heures de retard par rapport aux prévisions et presque plus rien à manger.

10/02/01 : ce matin, on débarque à nouveau à 6h45 pour décharger le bateau. On marche 2h30 le long de la berge. Il y a beaucoup de bébés avec nous et on entend que quelques pleurs de temps à autre. Personne ne songe à se plaindre ici. Attente d’une heure sous un ciel étrange, liquide, à la fois brouillé et lumineux. On se rationne. Deux biscuits + une banane au petit déjeuner. À peine 2 heures plus tard, j’ai déjà une faim de loup et deviens légèrement fébrile.

Les Maliens sont attentionnés envers les fragiles voyageurs que nous sommes. Un exemple parmi d’autres : « Allez, tout le monde descend ! » lance brutalement le chauffeur aux passagers au moment de débarquer, puis il s’adresse à moi en aparté : « Allez mon ami, il faut descendre maintenant. » J’ai honte en me remémorant la façon dont les réfugiés sont traités chez nous.

Les touffes d’herbes calcinées se raréfient à mesure que l’on remonte le fleuve. Le fleuve des fleuves traverse le désert des déserts, me dis-je, il nous brasse et nous rebrasse. L’immensité me rend quelque peu lyrique.

Temps élargi, paysage comme une page blanche, rêves étirés. Se rendre quelque part, très loin, pour rien, sans espoir d’y voir ou d’y trouver quelque chose de particulier, juste y aller.

Je lis dans le guide que la poussée touarègue ne date pas d’hier. Elle s’exerce sur le Mali depuis le XIIIème siècle, à l’époque où le Mali était encore un empire.

Nin’ marche en titubant légèrement, s’allonge délicatement sur notre matelas épuisé, chantonne doucement, se cure discrètement le nez… Quel bonheur de l’observer à la dérobée ! Juste rester à ses côtés pour toujours.

On se laisse bercer par la musique malienne. Elle déborde et se consume sur la braise, pshshshsh… Quelle découverte que cette musique ! Swing étincelant, kora et balafon, hoddu et calebasse adoucissent notre peine. Un vieil homme au visage sympathique nous traduit les paroles. Ça raconte l’histoire d’un homme qui apprend que sa femme le trompe. Elle donne aux pauvres le riz et la viande que son mari achète à son amant (je lui fais répéter car je ne suis pas sûr d’avoir bien compris, mais c’est bien ça). Ça le rend fou, le mari, qu’elle donne la nourriture aux pauvres, alors il bat sa femme. Les gens du village se réunissent pour juger le mari et la femme. Ils estiment que le mari est trop bête et que la femme est pieuse et bonne. Fin de la chanson.

Je sympathise aussi avec mon voisin touareg au beau visage ridé. Il possède vingt chameaux et quelques ânes. Il part à la recherche de pâturage à la saison chaude. « Le désert est beau. On a le vent, pas besoin de ventilateur ! rigole-t-il, et puis aussi une qualité de silence… Quand on travaille bien, on n’a pas de problème pour vivre. Mais l’année dernière, c’était plus dur avec la sécheresse. » Il vend ses bêtes dans les environs de Tamanrasset. Il a des difficultés à passer les frontières avec son troupeau. « Le Sahara est coupé à la règle, et puis les Algériens sont dangereux. » « Pourquoi vous dites ça ? » « Ils s’égorgent même entre eux. Mais avec moi ils sont corrects. Ils ont besoin de mon bétail. Une année, je suis parti travailler en Libye, dans le bâtiment. Je moulais des briques. C’était bien payé mais on était considéré comme des moustiques là-bas. Je ferai plus jamais ça. » Il préfère de loin vivre dans le désert, le visage fouetté par un ventilateur naturel.

11/02/01 : troisième jour de navigation (seulement). Journée invraisemblablement longue. Vertiges de la faim. Le temps devient déliquescent. On a l’impression d’être là depuis une bonne semaine. 8h du mat’ : on est de nouveau ensablés. Pour la 8ème, 9ème, 10ème fois ? Nous n’arriverons pas avant demain soir, avec minimum deux jours de retard. Le vent souffle en rafales. L’eau tourbillonne. Le bateau pivote brusquement, toujours les mêmes hommes courageux qui tentent de détacher la coque du sable et de la vase. Il ne nous reste plus qu’un paquet de biscuits à manger. On en savoure chaque miette. J’ouvre l’Antéchrist. Besoin de l’écriture tranchante du Nietzsche de la toute fin pour tenir le coup. Avancer dans le paysage, avancer jusqu’à disparaître à soi-même. Se dépouiller dans l’hallucination du désert. Apprendre à endurer mais sans jamais mépriser le corps.

Soleil blanc que j’observe sans cligner des yeux jusqu’à ce que la tête me tourne. Le fleuve pâlit ; le village plein nord se statufie. Des objets noirs non identifiés tâchent çà et là le désert. « J’attends la pluie », me chuchotes-tu doucement à l’oreille. Ta main dans la mienne. On ne voit pas beaucoup plus clair dans nos vies ici que là-bas, mais ici au moins on est heureux.

12/02/01. Insomnie. Je ne m’endors qu’au petit matin. Frigorifié et de sale humeur jusqu’à midi. Heureusement on réussit à faire quelques provisions auprès de vendeuses sur la rive. Un sachet de dattes, un sachet de beignets huileux. Un régal pour les grands affamés qu’on était. Et soudain, en début de soirée, le point de vue de l’aigle : lever de lune sur le Niger, miroitement infini à la surface du fleuve, plaine désertique mouchetée de lumière pâle et en fond sonore une mélodie aérienne jouée à la kora : tous les mondes possibles. Mon voisin me traduit une nouvelle fois les paroles de la chanson : « Oh cultivateur, tu travailles avec ardeur ! Oh cultivateur, nous chantons tes louanges ! Oh cultivateur, que Dieu te protège ! Oh cultivateur, c’est toi qui nous nourrit ! » Sur la rive, au milieu de nulle part, je m’étonne de voir une grande antenne TV se dresser au-dessus d’une maison de terre isolée. « Ils ont des batteries » m’explique mon compagnon de navigation.

6h30 : brusquement réveillés par un type qui est tombé à l’eau d’une coursive. Heureusement on arrive à le récupérer rapidement.

Ciel gris clair ce matin. Je me serais cru en pleine mer lorsque j’ai ouvert les yeux. Le vent est frais. Un temps breton qui ranime mes spectacles intérieurs. Toutes les vibrations du passé à nouveau disponibles. Le fleuve s’élargit. Je ne distingue plus qu’une fine bande de terre désolée à bâbord. Je reçois des gerbes d’eau froide. Joie. Je ne demande rien d’autre au monde que d’être là, à remonter le Niger en direction Tombouctou. Remonter le fleuve comme on remonte à l’intérieur de soi-même. Dériver ici, au bord du monde, pour tenter de s’approcher soi-même.

Je lis des extraits de Marcel Griaule sur la cosmogonie dogon : Amma, la termitière, Renard pâle, les Nommo, les hommes à cornes, les hommes ailés, les hommes qui rampent. Et puis s’enfoncer dans la fourmilière chaude et humide. Habiller la terre avec une jupe d’herbe. Tisser et parler comme une seule et même activité… Tout ça, je le sens, va beaucoup m’inspirer.

Durant nos escales incertaines, des femmes peules agitent des sacs de dattes et de noix de beurre de cacahuètes.

Tombouctou est toujours hors d’atteinte. La pinasse racle le lit du Niger. Brusque glissade des sacs de mil. Encore obligés de débarquer. On observe la pinasse pivoter et se dégager du lit gluant. On attend encore plus d’une heure sur la rive. Le vent forcit. Pourquoi ne peut-on pas embarquer à nouveau ? On ne comprend rien, les infos sont contradictoires. Pierre s’énerve. La fougue de la jeunesse.

Fin d’une nouvelle journée interminable. On glisse sur l’eau, sans bruit, le ventre vide, contemplant la rive lointaine d’un œil hagard. La réalité devient flottante. Mort et vie en suspens. Les heures défilent. Je somnole, m’assoupis, m’éveille à demi, rêve éveillé. Perte des points de repère habituels pour entrer dans un nouvel espace-temps, l’espace du désert et le temps du fleuve.

15/02/01 – Suite de la pinasse ivre dans la boucle du Niger. L’horizon se trouble, ou peut-être est-ce la fatigue ? Ou bien une mauvaise fièvre ? On devrait être arrivés depuis trois jours. Toujours cette musique lancinante, obsédante. Nos voisins scrutent l’horizon vide pendant des heures. La plupart d’entre eux crache par-dessus bord avec application et régularité. La nuit, ils roulent leur tête sous nos pieds. Je leur ai demandé, eux n’ont plus ne savent pas quand on arrive. Inch Allah… Inch Allah… se contentent-ils de répondre. Ça ne cause plus trop, on s’économise et on essaie de se tenir chaud la nuit. On dort depuis cinq nuits sur un matelas trop fin et trop fatigué pour amortir la tôle ondulée en dessous. On ne sait plus dans quelle position dormir. On a le dos labouré. Heureusement qu’il y a tes lèvres, Nin’, des coussinets de tendresse. Hier, je me disais que plus on avançait, plus on découvrait de choses à aimer, mais ce soir, toute mon énergie s’est évaporée dans le désert et je n’attends plus grand chose de ce périple. L’aridité et l’immensité tout autour apprennent rapidement l’humilité.

16/02/01 – À nouveau plus rien à manger. Heureusement nos voisins partagent leur repas avec nous. Ils ont la générosité des peuples courageux.

L’eau commence à envahir dangereusement l’étage du dessous. Un bouillon de déchets « en pagaille » comme ils disent (épluchures de légumes, pelures d’orange, crottes de moutons…). À tour de rôle, les passagers écopent en continu. À notre étage, les hommes sont couchés, les femmes à genoux. Certaines ont les yeux mi-clos. À quoi rêvent-elles ? Un bébé dort à poings fermés sur le dos de sa maman. Une femme très pauvre dort entre les toilettes et les bagages. Elle était transie de froid dans son fin boubou. Une passagère lui a prêté une couverture ce matin. La radio à l’arrière de la pinasse diffuse de la musique malinké, des notes de Blues décharnées. J’écoute l’orchestre étirer le même air depuis près d’une heure. La cadence hypnotisante soutient une mélopée inlassable. La musique malinké est à la fois obsédante et envoûtante.

Odeurs fétides sur la pinasse, manque de place, vent frais, dos en compote, faim constante, lente inanition… Bah ! Des broutilles ! Tu es peut-être déjà mort, va savoir. La rive s’éloigne et toi tu traverses gaiement le Styx sur une pinasse ivre.

Belle forêt de peupliers le long du cours d’eau, puis on s’enfonce dans les terres et le paysage change brutalement : il n’y a plus que du sable et des acacias. Et là-bas ? Là-bas c’est Tombouctou ! Enfin nous atteignons Tombouctou ! Ça y est, on arrive au bord du monde, le lieu dont on rêvait depuis si longtemps. On débarque avec empressement. Soleil blanc. Rues envahies par les sables comme sur les photos qu’on a scrutées tant de fois. Il fait très frais. L’endroit est venteux. Je me plais à imaginer que Tombouctou est notre véritable point de départ vers l’ailleurs. Baigné dans une blancheur irréelle, je scrute le ciel blond à l’horizon. Des silhouettes effilées, et quelques touffes d’herbes calcinées. Hommes à la démarche lente et droite. Femmes voilées, femmes touaregs enveloppées de noir. Noblesse fascinante de leur allure. Le sable soulevé par le vent fouette le visage. C’est lui qui fait avancer le désert et étouffe lentement la ville. J’écoute son sifflement dans les branches d’acacia. Bien sûr on a toujours aussi faim mais c’est la sensation exaltante d’être allé aussi loin qui domine. Après avoir déposé nos lourds sacs à dos, on file au bar-restaurant à deux pas. Le Run on de Moby tourne sur la platine quand on entre. On déguste un copieux zamè viande. La satiété nous apporte une légère ivresse. Je suis parfaitement heureux. Je songe à tout ce que je dois à certains écrivains : Bouvier, Cendrars, Rimbaud, Kerouac, Burroughs, London, Hemingway, les deux frères Rolin et quelques autres. Moi aussi j’ai voulu me créer un bout de légende en venant jusqu’ici. Je dégote un album de Tom Waits à côté de la chaîne hi-fi. Closing Time. On écoute « stars beginning to fade ». Un chaton couleur sable se love entre mes cuisses. Je regarde les Touaregs enveloppés de bleu-turquin aller et venir dans le resto. La voix brute de décoffrage de Tom Waits prolonge ma rêverie. « … I’m afraid falling love to you… » La petite boule de poils s’allonge sur le dos et s’endort les pattes en l’air.

Mali 11Mali 1n°39 2Bord Niger 3