Bamako

27/01/01, de Tambacounda à Bamako : Départ du train à 22h. Toujours aimé les trains de nuit, passage d’une vie à l’autre. Johan est reparti hier en France, c’était chouette de vivre ces quelques semaines africaines en sa compagnie. Après une bonne nuit de sommeil, on se réveille frais comme des gardons. Dans le compartiment d’à côté, un Gambien originaire du Mali et une Canadienne jouent du djembé à un rythme effréné. On s’exclame et on les applaudit. Je vais dans le couloir, je jette un œil au concert improvisé tout en regardant à la fenêtre le paysage irréel qui défile : canyons ocres avec des dégradés de brun surgissant de la savane, arbres au feuillage argenté, vermillon, jaune, fauve, vert pétant (n’en jetez plus) puis drôles d’arbres à l’écorce sombre et comme ornés de merveilleuses roses rouges. À mes côtés, un passager semble lui aussi fasciné par le spectacle. Au bout d’un moment, nos regards se croisent, on se salue en silence, puis la conversation s’engage. Il est Gambien. Il me dit que les Maliens sont plus « strictfull » que les Sénégalais, « strictfull like english people », précise-t-il. Il semble particulièrement apprécier le Mali : « There’s no beggars in the streets. » Nouveaux applaudissements derrière nous, je me retourne un instant (rires, embrassades, tapes dans la main) puis regarde à nouveau par la fenêtre. Le train décélère et traverse au ralenti le fleuve Sénégal. Arbre déraciné sur la rive sablonneuse, deux nuages isolés se reflétant sur l’eau étale et au loin une pirogue qu’une voile de fortune fait glisser lentement. Toujours en revenir aux cours d’eau et à la mer. Je suis captif des images très réelles qui défilent sous mes yeux. L’ombre de moi-même laissé quelque part, dans un coin de désert au sud du Maroc ou dans l’Adrar mauritanien. Regrets effacés par le paysage qui accélère alors que le corps ne bouge pas d’un pouce. Bientôt les terres brûlées. La savane va céder la place au désert.

Arrivée à Bamako (du bambara Bammakô qui signifie le « marigot du caïman ») sous un ciel de poussière. À peine arrivés, visite éclair d’une demi-heure. Sens tendus à l’extrême, flot d’images fugitives comme des apparitions. Fourmillement du cerveau à chaque nouvelle plongée en terra incognita. Les toutes premières visions que l’œil capte, les odeurs nouvelles, les sons inédits de la rue : je sais que ces premières impressions d’un nouveau territoire qu’on explore seront aussi les plus durables.

Des vendeurs sympathiques, pas du tout agressifs. Pas ou peu de mendiants (ce qui serait inimaginable dans une ville sénégalaise de cette taille). Quelques beaux bâtiments coloniaux en cours de restauration et, au sud de la ville, notre première rencontre avec le fleuve Niger. Large, paisible, puissant, absorbé-absorbant le bleu profond du ciel. Ça et là des îlots verts, des pirogues effilées ayant l’allure de felouques, et de généreuses lavandières (quel mot délicieusement désuet) sur les rives du fleuve elles aussi généreuses. Les femmes portent de très belles robes en tissu Wax. On croise un homme à moitié nu qui parle tout seul à un chien jaune, galeux, qui lui tient aimablement compagnie. On s’arrête devant le monument commémorant les manifs pour la démocratie, la liberté de la presse et le multipartisme. Une mosaïque représente la figure d’un martyr au-dessus d’une foule de manifestants. « OSER LUTTER, C’EST OSER VAINCRE » peut-on lire sur une banderole.

Balade dans un vaste terrain vague qui borde la ville. Nin’ est aux aguets. Elle attend que le soleil décline encore un peu pour prendre des photos. Je m’assois sur un pneu crevé. C’est drôle, ma Bretagne intérieure ne m’a jamais été aussi présente qu’ici, en plein Sahel. Le paysage dépouillé ravive le souvenir des longues promenades en solitaire sur la lande et la grève.

Circulation convulsive, brouillard bleu gitane des gaz d’échappement, rues fourmillantes à toute heure du jour, le spectacle est permanent. Des vendeurs de quincaillerie, de papeterie, de tissus, de fringues, des mini restos, des gargotes. Beaucoup cuisinent dans la rue. Les brochettes et les beignets frient sur le trottoir. Du monde partout, tout le temps. L’œil n’arrive pas à tout capter. On se saoule du bruit de la circulation, des rires clairs, des cris d’enfants. Les gamins se battent, sont séparés par les parents quand ça s’envenime. J’en vois d’autres qui dansent dans un coin. Très peu de pénibles, très peu d’insistants. Ça nous laisse entrevoir la possibilité de faire de vraies rencontres. « Bonjour ça va ? » Oui, des gamins vraiment adorables, qui nous serrent la main. « Bonjour Monsieur, ça va ? » « Oh excusez-moi, Madame. » Les adultes sont très courtois, beaucoup nous sourient avec bienveillance dès qu’on croise leur regard. Les rues deviennent calmes à 18h, à l’appel du muezzin. Je regarde le soleil éclairer la lune par en dessous. C’est beau et pas banal. Vers 19h, les chauves-souris nous rasent le crâne, c’est devenu une habitude. Elles partent toutes dans la même direction, peut-être pour faire leurs ablutions. Ailes membraneuses et couinements perçants nous préparent au rêve. La plupart des artères sont éclairées la nuit, contrairement aux villes du Sénégal, mais les étoiles et le sublime restent à portée de mains, il suffit de lever les yeux.

Pause fruits et légumes dans le jardin de la mission libanaise. Un Malien de stature imposante s’installe à ma droite. Il a une belle voix grave. Il discute avec un Belge à qui il vient d’acheter un moteur pour sa pinasse. Le Belge s’excuse, il doit s’absenter cinq minutes. Je me retrouve donc seul avec l’homme-à-la-belle-voix-grave. « Joli moteur », je lui fais, histoire d’engager la conversation. « Oui, je connais bien la marque, me répond-il, c’est une bonne marque, j’en ai déjà deux comme ça. Ça c’est un quarante chevaux. C’est pour traverser le fleuve que je m’en sers. J’habite d’un côté, et les cultures sont sur l’autre rive. » Le vendeur belge revient. Il aide mon interlocuteur à placer le moteur dans son 4×4 poussiéreux. Alors que l’homme-à-la-belle-voix-grave monte dans le véhicule et nous salue de la main, Ryan, un Californien originaire de Santa Cruz et joueur de djembé de son état vient s’asseoir à mes côtés. « Tu l’as reconnu ? » me demande-t-il. « Qui ça ? » « Celui avec qui tu parlais. » « Non, c’est qui ? » « Ali Farka Touré, le musicien le plus célèbre d’Afrique de l’Ouest ! Il joue une musique extraordinaire, un mélange de musique traditionnelle et de blues… Mais faut pas lui dire que c’est du blues. Nous on appelle ça du blues mais pour lui c’est de la musique africaine, c’est tout. » Le Belge s’approche de nous. « T’as fait une bonne affaire ? » lui demande Ryan. « Oh, c’est pas du business. On s’aide plutôt, tu sais. Ali Farka est quelqu’un de bien. Il fait vivre toute une région avec ses cultures. Alors moi je lui donne juste un coup de main. » Quand on évoque la carrière d’Ali Farka, le Belge nous dit : « Maintenant on ne le verra plus. Il a décidé d’arrêter les concerts à l’étranger. Il en avait marre de la façon dont ça se passait. Notamment parce qu’on lui demandait d’occidentaliser sa musique. Alors il ne donnera plus que des concerts par ici, de temps en temps. Sinon il s’occupe à plein temps de développer sa région. Ça lui tient énormément à cœur. »

Mon ventre salement déglingué depuis notre arrivée à Bamako se requinque petit à petit. La fièvre est presque partie. Celui qui ne s’occupe pas de son estomac, s’occupera difficilement d’autre chose, écrivait Samuel Johnson. C’est tellement juste.

« On a changé, m’as-tu dit hier soir de ta faible voix, on s’est durcis. C’est comme si on avait changé de peau. » Sur le coup je n’ai pas trop su quoi te répondre, mais c’est clair qu’on fatigue, Nin’, ça ne frétille plus beaucoup. Cette impression que le monde entier nous résiste. Faut qu’on fasse gaffe, on ne doit plus être loin de la rupture. Efforçons-nous d’exister et de désirer encore. Toutes nos fringues ont pris la couleur du paysage. La poussière de latérite nous a statufiés. Elle s’insinue dans chaque pore de notre peau. Sûrement aussi qu’un peu de confort manque à notre désir. Depuis des semaines, on est encerclés par trop d’âpreté. Ce soir, on prendra le temps de la séduction amoureuse. On retirera un à un les vêtements crasseux de l’autre. On essaiera aussi d’enlever nos différentes couches d’inquiétude, cette intranquillité diffuse et permanente qui nous colle à la peau. On se parfumera la nuque et le ventre pour retrouver la vie d’avant. Envy de Gucci pour toi, Kouros d’Yves Saint Laurent pour moi. Ça nous fera comme un cocon d’odeurs. Nos bras enlaceront le corps de l’autre pour le rendre à nouveau sensible. Au début, ma main tremblera légèrement ; je suis encore un peu malade. Mais tu sauras calmer le tremblement. On fermera les yeux. Les secondes s’étireront. Je te caresserai longuement pour que tu redeviennes chair, tu me caresseras longuement pour que je redevienne chair.

Texte intégral : Bamako

Touba Dialo – M’Bour – Nianing – Joal-Fadiouth – Sine-Saloum

Bonjour, comment ça va ? Ça va. Et vous, ça va ? Oui, ça va. Et la famille, ça va bien ? Oui ça va bien. Vous aussi, les parents ça va ? Oui ça va, merci. Et le travail, comment ça va ? Ça va. Et vous, les affaires, ça va bien ? Oui, ça va bien. Et la santé alors, comment ça va ? La santé, ça va. Vous aussi ? Oui, la santé, ça va. Ah, c’est bien alors, on fait comme ça. Les salutations interminables, si comiques et étonnantes pour les toubabs que nous sommes.

07/01/01 : M’Bour. Restaurant Chez Paulo, rencontre avec Samba, prof de français, de latin et de grec. « J’ai habité 3 ans en Algérie. Là-bas, ils m’appelaient l’Africain. Je rentrais dans un magasin vide. Cinq minutes après, il était plein de monde, ils se bousculaient pour me voir ! Ils n’avaient jamais vu de Noirs ! » « Les Français avaient la notion d’assimilation, contrairement aux Anglais qui ne désiraient qu’exploiter économiquement le pays. Les habitants de Saint Louis, Goré, Rufisque étaient des citoyens à part entière. Il y avait des députés noirs à l’assemblée nationale, même si cette assimilation a signifié la destruction des traditions et la culture africaine. » « Senghor est un personnage ambigu. D’un côté il est le produit de la civilisation occidentale, il se sent redevable de ce patrimoine, et de l’autre il est le créateur avec Aimé Césaire de la notion de négritude qui vise à retrouver les racines de la culture noire. » Alors Samba nous déclame avec ferveur le poème Femme Noire de Senghor : « Femme nue ! Femme noire ! Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ! J’ai grandi à ton ombre… la douceur de tes mains bandait mes yeux… » Accord parfait entre sa voix ample et le son étincelant de la Kora, puissance dramatique du phrasé, violence et douceur en alternance. Samba nous raconte la femme, et à travers elle, il nous raconte la vie (encore une fois l’emphase qui gâte mon écriture ; je mets ça sur le compte de la bière sénégalaise). Son charme magnétique nous donne la chair de poule et redonne chair au mot négritude, parce qu’il parle avec son corps, un corps de Noir qui sait jouir et souffrir tout son saoul. Un jour, je renaîtrai Noir pour voir ce que ça fait.

Nianing, journée mi-vécue mi-rêvée : matinée passée à faire des croquis dans le ventre du baobab sacré, rêvasser de longues minutes en fixant l’horizon, fermer les yeux, essayer d’emporter avec soi les visions d’ici, rejoindre Nin’ pour le déjeuner, courir avec elle dans les herbes sèches, piquer un somme à l’ombre d’un palmier, rester tous les deux enlacés à goûter les derniers rayons du soleil,  se jeter dans la mer à la nuit tombée, s’endormir sur la plage, se réveiller au milieu de la nuit et regarder les étoiles jusqu’au lendemain matin.

Etienne M’Diouf, un ostréiculteur rencontré sur le ponton reliant Fadiouth. Il fait aussi la récolte du coton. Il tient un discours étonnant pour m’expliquer son métier :

– Il faut être pur pour pécher des huîtres. Si on est impur, les huîtres, après, elles ont des péchés. Les gens impurs, ce sont ceux qui conduisent les machines, les voitures, les bicyclettes… Il faut compter six mois sans avoir toucher une seule machine si tu veux redevenir pur. Il faut aussi prier beaucoup, beaucoup. Les jeunes maintenant, ils sont impurs. Alors forcément ils font des péchés quand ils récoltent des huîtres, et ils font un deuxième péché quand ils ne stockent pas leurs huîtres au soleil, parce qu’alors les mauvais esprits ne peuvent pas s’échapper des huîtres. Il faut les stocker comme faisaient nos ancêtres… Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que les huîtres sont plus ou moins pures selon l’endroit où on les pêche. Chaque endroit a un nom d’animal : chien, chat, hyène ou chacal. Et si tu es bien avec l’animal ou avec la famille de l’animal (le chacal fait partie de la même famille que le chien), eh bien tu trouveras moins d’animosités dans les huîtres, moins d’esprits mauvais.

– Comment tu sais tout ça ?

– Je suis étudiant, j’étudie la nature, les esprits de la nature.

– Et les esprits te parlent ?

– Oui ils me parlent. Je suis issu d’une famille maraboutique. Dans les cimetières, grâce à l’esprit saint, les ancêtres nous enseignent comment travailler. Les terres que nous cultivons leur appartiennent. Il faut respecter la façon de travailler des anciens. C’est un sacerdoce de récolter le coton et de pêcher les huîtres. Il faut faire des ablutions et ne pas toucher de machines. Les jeunes aujourd’hui, ne travaillent plus, ou ils travaillent mal. Ils restent les bras croisés. Moi je travaille en respectant la tradition pour que les anciens, mon grand-père, ma grand-mère, puissent revivre un jour.

– C’est le prêtre qui t’a enseigné ça ?

– Non. Certains prêtres sont impurs, ils ont touché les machines. Je le sais parce que moi je vis directement avec la nature, sans machine. Je le sais parce que je suis étudiant et que je sais écouter les esprits. Je pourrais t’emmener dans ma pirogue pour te montrer comment on fait. On peut même y aller avec ta technologie (il pointe du doigt mon appareil photo).

Je suis au bord d’une réalité que j’ai du mal à appréhender. Je marche, je regarde, je rencontre des gens, je discute avec eux, je les écoute, je leur parle avec toute la sincérité dont je suis capable, mais une barrière invisible me sépare d’eux en permanence. Je suis né du côté rassurant de cette barrière. Je reste de cet Occident, quoi que je fasse. Même si je me la joue freewheeling, le risque pris en venant ici, même après avoir tout plaqué, est dérisoire par rapport à la précarité de leurs conditions de vie. Explorant l’Afrique sac au dos, à tout moment j’ai la possibilité de revenir dans le nid douillet de l’Occident. Dès que j’en aurai assez de découvrir la rugosité de l’autre côté, il me suffira d’acheter un billet retour pour vivre de nouveau à l’abri, dans le confort et dans l’ennui.

Tu m’as dit : on regarde mieux ce qu’on ne connaît pas et mon œil étonné regarde les manguiers et les baobabs déracinés qui défilent à toute allure depuis le taxi-brousse. Le gris vire à l’ocre sur la semelle de nos sandales. Ici la terre est rouge comme dans mes rêves. À chaque jour une nouvelle vie. La savane laisse place à un paysage de paludes. Les arbres se font de plus en plus rares. On peut voir les baobabs se regrouper par quatre ou cinq pour palabrer tranquilles.

Série d’impressions nouvelles, longues traversées peuplées de détails. Flux tellement dense de sons et d’images. Qu’est-ce qu’on retiendra de ce brouhaha indémêlable ? Essayer d’écrire en se tenant au plus près des sensations premières. Ne pas chercher à décortiquer ou à analyser. Simplement raconter ce que le regard capte.

Action musicale du climat. Nos peaux brûlées, nos corps plongés dans l’Atlantique pour ne pas qu’ils s’endurcissent trop et deviennent imperméables aux choses qui les entourent. Allongé sur le sable, je renifle ta nuque, lèche ton épaule salée et iodée. L’odeur de l’Afrique mêlée au goût de ta peau m’évade dans l’été divin.

Ce matin, cabotage paludéen. Notre pirogue remonte lentement un large bolong. On glisse tranquille sur l’eau quand notre regard est tranché net par un svastika peint sur une pirogue qu’on double au ralenti. Le svastika se détache en noir sur fond rouge et blanc. On questionne le piroguier et son pote. On n’obtient pas d’explications précises.

Aujourd’hui, jour de Korité, fin du Ramadan. Lassitude. J’attends qu’il me tombe quelque chose sur la figure mais rien ne se passe. Assis au bord d’un bolong, mon regard se perd dans une mer d’huile. D’ici, difficile d’imaginer que le manège occidental se poursuive de plus belle. Eau étale, ciel limpide, air tropical, odeur de mangrove : quelle quiétude, mais aujourd’hui, je ne suis sans doute pas à la hauteur du spectacle. Vie voluptueuse que j’ai pas la force d’aimer. Je me sens même pas loin de mordre le sable. Peut-être les médocs que je prends, ou la chaleur qui me fait divaguer. Ne pas faire chier les autres. Trouver un coin sombre. Aller se perdre un peu plus loin. Je piétine des tas de coquilles d’huîtres (c’est le pain quotidien du Sine Saloum). Chair de requin qui sèche sur des armatures de bois. Huîtres qui s’agrippent aux racines des palétuviers. Ma carcasse désorientée frôle les bougainvilliers gonflés de soleil. Je trouve finalement un gentil coin à l’ombre. Pendant de longues minutes, je ne bouge pas d’un cil et regarde le visage serein des Sénégalaises, leurs longs cils courbés. L’éclat de leur regard déjà me guérit. J’observe maintenant les racines de palétuviers se poursuivre en veines puissamment tendues. Elles déforment en la gonflant de façon grotesque la base du tronc. En fin d’aprem, je pique une tête dans l’Atlantique pour noyer les bulles que j’ai dans la tête. L’océan lavera tous mes crimes.

Merveilleux sourire de ce chef de village peul, ses traits fins, ses yeux en amande. Il nous offre une papaye en guise de bienvenue. Il nous montre sa carte de cultivateur. Nous explique ses différentes cultures. Il nous présente ensuite à ses six enfants, tous plus adorables les uns que les autres. Bonheur de ressentir la sérénité et l’harmonie qui règnent dans ce village.

Texte intégral ici : Touba Dialo – M’Bour – Nianing – Joal-Fadiouth – Sine-Saloum

Genèses dans les zones de flottement

Genèses dans les zones de flottement, les espaces entre les villes, les terrains vagues. Les portes de Paris agissent sur Léo comme des pôles magnétiques. Les parkings déserts, les friches industrielles, les voies ferrées abandonnées, les morceaux de taule dont on pourrait faire des sculptures, toutes les choses qui s’effondrent et ne font déjà plus partie du spectacle l’ont toujours fasciné. C’est sans doute parce qu’il aime se sentir à la lisière des choses, comme sur la grève d’Yffiniac où il courait enfant entre la terre et la mer, enveloppé de cette brume marine tendre et fraîche qui efface tout repère. J’ai grandi en décalé et maintenant encore, c’est dans l’entre-deux que je respire le mieux, lorsque j’ai l’impression d’échapper au contrôle social. Mes pensées ont besoin d’herbes folles, d’épaves rouillées et de beaucoup de ciel pour vagabonder. Léo peut errer pendant des heures jusqu’à ne plus savoir où il se trouve. Dérivant dans les interzones situées en bordure des villes, il s’imagine rejoindre les poètes et leur folie fragile. C’est dans la marge que se trouvent les braises, se répète-t-il. Le vide ouvre des possibilités de rêveries nouvelles. D’ailleurs, ce sont toujours les marginaux qui renouvellent notre façon de vivre. Aujourd’hui, il parcourt une ancienne zone industrielle située entre la Courneuve et AubervilliersSeuls quelques bâtiments définitivement provisoires se dressent çà et là. Le trop-plein de la ville est tenu à distance. Le bruit de la circulation est à peine perceptible. On entend quelques aboiements au loin. L’existence même de la ville semble incertaine. L’errance de Léo est parfois joyeuse, parfois mélancolique. Ce soir, les actualités rendent son humeur particulièrement sombre. Les rues sont sales, murmure-t-il, les habitants pourrissent sur place. Partout ça sent le malheur et le désespoir. Il s’accroupit près d’une benne à ordures, ramasse une boîte de conserve éventrée, passe son pouce sur le métal chromé rongé par la rouille. Trouver quelque chose de grand dans chaque déchet. Aussitôt reviennent les jeux de massacre de l’enfance, l’expo Warhol qu’il avait vu avec sa mère à la fin des années 80, et aussi les boîtes de sardines de la Croix-Rouge, couvertes de poussière, vendues dans une petite boutique de Chinguetti. Puis il regarde au loin, vers les entrepôts en briques désaffectés. Trois grues découpées sur l’horizon, comme des insectes menaçants. Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir construire dans un endroit pareil ? Un asile ? Une prison ? Léo sent bien que le fil fragile le rattachant à cette vie de chameau est prêt à se rompre. Qu’est-ce que j’ai encore dans le ventre ? Est-ce que je trouverai le courage de jouer ma vie jusqu’au bout, d’en faire une affaire personnelle, de ma vie, et de la jouer sur ce qui me tient le plus à cœur ? Le promeneur se redresse. Il plisse les yeux. Dans le jour qui s’éteint, il n’a pas à forcer beaucoup son imagination pour se retrouver en plein Sahel. Rejoindre les déserts comme avantce serait fuir la catastrophe qui s’annonce. C’est lourd, pénible, mais c’est ici et maintenant qu’il faut se battre. Sans haine mais sans relâche. Léo reprend sa marche, attentif au presque rien. Il déambule parmi les amas de ferraille et les fleurs sauvages. Il longe d’anciennes halles industrielles aux dimensions remarquables. Le chemin s’ouvre au hasard. Au bout d’une demi-heure de marche, il s’arrête sur un terrain de foot abandonné, scrute les barres d’immeubles délabrés et les tours décrépites pour évaluer l’étendue du désastre. La fine pellicule est en train de craquer. Comment sauver ce qui peut l’être ? Faudrait reprendre le récit de notre errance depuis le début. Léo sort la caméra de sa sacoche. Je vais filmer les décombres du présent pour essayer d’inventer la suite.

(en images ici)

Dakar – Casamance

Soirée à l’ouest de Dakar, au bout de la presqu’ile du Cap-Vert, au phare des Mamelles. On n’allait pas louper un nom comme ça. Coucher de soleil à se flinguer. Chant d’un coq au loin avec cette impression un peu stupide d’être chez soi dès qu’on l’entend, suivi par celui d’oiseaux que je me plais à imaginer migrateurs. Éclair blanc du phare toutes les 5 secondes. A nos pieds, bruit du vieil océan qui apaise. On distingue vers le nord la pointe la plus à l’ouest du continent africain. Douarnenez battu à plates coutures. La lune vient de se lever. Elle éclaire la grande colline rocheuse. On sursaute lorsqu’un oiseau nocturne passe très près de nous à tire-d’aile. Derrière la colline on devine le halo des lumières de la ville. On est bien ici, dans la presque nuit du cap vert. Loin au-dessus de nous la danse des planètes suit tranquille’ son cours.

Ciel éclatant, lumière aveuglante, aigle pêcheur qui plane longuement au-dessus de nos têtes. Et quand on regarde à hauteur d’homme : latérite ensevelie par les dunes, flamboyant rouge écarlate, racines longues et puissantes du fromager sur lequel je suis adossé, à mes pieds pierres spongieuses (les Mamelles sont d’anciens volcans) dont je ne connais pas le nom. Et le temps qui se dilate quand la nuit se lève. La couleur est le rouge, le jaune, le vert et le bleu. Présence irréfutable des êtres et des choses qui m’entourent. Beauté tragique de l’immédiat. Le souvenir de certaines visions violentes, immédiates de l’enfance me revient.

Ne restons pas plus d’une semaine au même endroit, me dis-tu, la vie perdrait de son tragique. Pour partir on est tous les deux toujours d’accord.

Ousmane, rencontré à bord du Joola, est un tout jeune immigré. Il nous raconte son arrivée en France il y a deux ans. « Les prix en France et au Sénégal, ça a simplement rien à voir, le jour et la nuit ! Me souviens, quand j’ai reçu ma première paye, j’étais sûr qu’ils avaient fait une erreur ! Après, ma femme m’a dit que c’était exact, et que, de toute façon, dans peu de temps, j’en voudrais encore plus ! » « Je travaille encore deux, trois ans en France, et après je rentre au Sénégal. C’est vrai, c’est vraiment pas une vie que vous avez là-bas. Tu travailles toute la journée, 8h-12h30 – 14h-17h, pas une minute de plus ou de moins. Le soir, tu penses encore au boulot, et puis tu dors. Comme ça tous les jours. En France, il y a que l’argent en fait. Mais quand les copains vont me voir revenir au Sénégal, avec tous mes millions, ils vont être fous ! C’est sûr, ils voudront tous aller là-bas ! Vous avez entendu parler des types qui s’accrochent au train d’atterrissage des Boeings pour venir en France ? Incroyable ! Moi, quand j’étais au Sénégal, j’avais vraiment rien. Je sortais des caisses des pirogues et je gagnais 500 FCFA pour une journée de travail. Maintenant, j’ai plusieurs millions de francs CFA sur mon compte ! »

24/12/00 : Carabane. Ce matin, longue balade dans la mangrove : Ecole Spéciale (maison de redressement). Maison des esclaves avant le départ pour l’île de Gorée. Eglise bretonne en ruines : traverses de métal rouillé soutiennent un toit en taule ondulée, murs lépreux. Traînées de peinture ocre. L’envie de filmer me démange. Du plâtre jauni recouvre le ciment. Sable mêlé de coquillage. Moisissure le long des murs, moisissure rongeant les bénitiers en forme de coquille St Jacques. Au fond d’un trou béant : rosace soufflée par le temps. Dehors, bouteille de butagaz rouillée et moyeu de roue tous deux pendus à une branche. Frappés l’un contre l’autre, ils servent de cloche pour appeler les fidèles à la prière car, contre toute attente, l’église en ruines est toujours en activité.

Poules, canards, truies, porcs, porcelets, chèvres, chevreaux, bébés en totale liberté. Les porcelets ronchonnent doucement. Ils inspectent le sol de leur groin humide, frottent avec volupté leur pelage contre l’écorce des manguiers. Une maman et son bébé s’endorment mollement au creux des troncs de fromagers. Je m’approche d’eux. Ils ouvrent les yeux à demi, puis les referment, trop fatigués pour être inquiets. Leur respiration est lourde, appliquée. Ils ont la belle vie, jusqu’à l’égorgement. Un peu plus loin, cinq bébés et deux adultes se goinfrent de pelures de pommes de terre. Les petits sont renversés par les coups de groins des adultes dès qu’ils s’approchent trop près des gros monticules.

La vie est là, dans la lumière incendiaire du crépuscule. Comme chaque soir, un ciel d’une beauté inimaginable s’offre à nous. Les baobabs griffent la pénombre. Un chien galeux fouine autour de nous. La main de Nin’ dans la mienne. Nos t-shirts trempés. J’aime les chatons, les vaches, les porcelets, me dis-tu. Tu as vu, la même ligne étrange est en train de se creuser dans nos deux mains gauches. C’est notre ligne de fuite, Nin’… Bonne nuit, mon amour, demain encore on sera sur la route.

Texte intégral ici : Dakar – Casamance

Le lieu qui m’a vu naître

Les élus locaux avaient repoussé la mer d’un kilomètre pour installer un majestueux dépôt d’ordures. La grève mutilée dégageait des odeurs de femmes. Au loin l’armée des bouchots se dressait telle une légion romaine. Il fermait les yeux et écoutait durant de longues minutes la rumeur continue du monstre aveugle. Chaque jour Léo vivait avec la mer. Il lui semblait qu’elle lui avait tout appris et qu’elle le préservait de la médiocrité du réel. Pour le gamin qu’il était, ce fond de baie était aussi vaste que le monde. Maintenant encore, il aime se rappeler qu’il a grandi là, tout près des falaises sauvages de granit, chez les cannibales. Mon caractère rugueux vient du lieu qui m’a vu naître, se répète-t-il, mon goût de l’infini aussi. Il connaît la rudesse du vent qui se charge de pluie, les éclaircies soudaines et la lumière bleue qui glisse sur les rochers. De la fenêtre de sa chambre, l’enfant peut embrasser des centaines d’hectares de landes hagardes. Comme tout petit provincial, il rêve d’évasion. Léo n’aime pas être dérangé. Il n’aime pas qu’on pénètre dans sa chambre alors qu’il laisse ses pensées vagabonder sur la lande. Ça peut durer des heures. Faudrait qu’il sorte, qu’il prenne un peu l’air. Il les entend parler à travers la porte et il se tait. Léo est un nostalgique précoce, un enfant ombrageux qui sort peu, et lorsqu’il sort, il reste jouer la plupart du temps dans les strictes limites du jardin familial. Il joue dans un dehors clôturé. Dans sa chambre d’enfant lambrissée, il passe les plus riches heures de son enfance et de son adolescence. Maintenant il s’en rend compte, les angles vivants de cette chambre l’ont tenu à l’écart du monde, comme s’ils lui dictaient comment il fallait vivre. Pendant de longues années, il s’est complu dans cet univers chtonien qui le fascinait et imprégnait puissamment ses rêves. Ce monde fantastique de citées englouties et de contrées hostiles, où l’être humain est ramené à sa nature accessoire et éphémère, lui évitait de se confronter au quotidien et éteignait pour un temps l’angoisse permanente qui cache le vrai visage du monstre.

Léo – À la pointe extrême de mon adolescence, je prise les visions abandonnées sur la grève. Paysage de toute éternité. Ce que voyaient les premiers hommes, ce qui a toujours été là, je le vois à mon tour. Je voudrais me replacer devant la Bête, celle qui, je crois, se trouve aux origines de ma vie. Je dois parcourir le territoire de l’enfance pour la retrouver. Je cherche le long de la grève les pièces perdues du puzzle primitif. Maintenant je m’en rends compte : j’ai eu beaucoup de chance de grandir en Bretagne (je n’en retire aucune fierté, c’est juste de la chance). Cette région est l’arrière-pays tenace de mon existence. Un goéland argenté (goueland comme on dit par ici) plane au-dessus de moi. L’oiseau devait être un habitué de la décharge municipale. Elle a depuis peu été enfouie sous des tonnes de gravier. C’est drôle ce désir fou de s’envoler qui s’estompe inéluctablement avec l’âge. Très difficile ensuite de réactiver les anciennes connexions neuronales. Je m’éloigne des algues toxiques et m’accroupis sur le sable, rien que pour le plaisir de le toucher. Le petit Léo est de retour au nid maritime. Insoupçonnable en ce lieu où ciel, terre et mer s’interpénètrent. Le goéland crie au loin. Une partie de mon enfance est dans le cri de ce goéland, me dis-je, et aussi dans l’odeur et la consistance de ces algues gluantes. L’enfant que j’étais adorait dessiner. Sur la plage il passait son temps à gratter le sable mouillé. En touchant du doigt la plage armoricaine, je reprends contact avec le monde féérique des premières années. Je mets ma raison en sommeil et la fantasy enfantine réapparaît. Je dessine tant bien que mal sur le sable humide les traits du monstre de mon enfance. Je tente de faire réapparaître la figure très ancienne qui m’avertissait du danger. Mes yeux se plissent. Je réduis les grains en trop de la gueule, j’augmente la largeur des épaules. Finalement le résultat assez satisfaisant : la chose a un corps de lion couvert d’algues japonaises et une énorme tête de crapaud, une tête molle bien-sûr, et pleine de poussière. Pas de souffle, et des yeux gigantesques. Sa tête et son sexe sont démesurés comme ceux d’un nourrisson. Je peux l’observer à loisir. Quand j’étais gosse je n’en menais pas large face à lui. Pourtant je savais qu’il était là pour me protéger. Maintenant je regarde le visage du monstre aplati sous le soleil ; il paraît presqu’inoffensif. Presque parce que quelque chose en lui reste indétectable. Il a gardé la face étrange de mon enfance. Cette chose que je vois et qui me regarde porte la marque de sa différence sur le front. Sa gueule est ouverte mais on n’entend pas son cri. Je voudrais serrer sa longue patte jaune mais je m’en sens incapable. On ne se défait pas de ses traumatismes si facilement.

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L’immensité en nous

À l’écart pour aller au-delà, le lointain à portée de main.

La vérité, cette étrange brûlure au cœur qu’on aimerait faire durer.

Il suffit de fermer les yeux et quelque chose apparaît. Il suffit de fermer les yeux pour être ailleurs. L’immensité est en nous.

Retrouver la colère d’autrefois et l’étirer dans le présent infini de l’écriture où tout commence constamment.

Ce sang qui ne coule plus

Avec le temps ça s’est assombri ; les jours austères ont débuté. Tout est devenu plus terne, plus fade, à force de se répéter. Une lame de rasoir sur le lavabo. La replacer sur la tablette. Regarder à la fenêtre les feuilles du platane trembler, les derniers rayons dans l’impasse, l’horizon des toits au crépuscule. J’ai les mains froides. Mon corps ne fait plus qu’imiter la vie. Toujours les mêmes gestes, les mêmes grimaces. Je me suis laissé gagner par l’engourdissement de la vie de province, cette existence rétrécie où l’on s’ennuie à crever depuis des siècles et des siècles. Le monde m’est devenu froid, sec, raisonnable. Des souffles ténus venant de je ne sais où. Depuis toute petite j’ai ce genre d’hallucinations auditives lorsque le silence est total, parfois ce sont de brèves visions. Sans doute suffirait-il de presque rien pour revenir à la vie, mais le vide s’étend dans nos corps comme des métastases. Il suffit de te regarder, Léo : la dureté s’est installée sur ton visage. Je crois que tu deviens tout ce que je déteste : cynique, égoïste, froid, satisfait. Je te reconnais à peine. Tu ne me parles plus que de choses anodines. Plus rien de fort ne semble pouvoir t’atteindre. Tu me deviens irrémédiablement étranger. Peut-être te dis-tu la même chose quand tu me vois rentrer du boulot, exténuée. Sur les étagères du couloir, nos anciens livres de chevet. On n’écorne plus les pages des livres aimés pour relire les passages qui, croyait-on, allaient nous changer. Ces voix qui nous étaient si proches se sont tues. On sait tout ce qu’on est en train de perdre mais on ne sait pas comment sortir de la trajectoire que prend notre vie. À l’abri des courants d’air, nos corps craintifs n’osent plus sortir du monde connu. Nos désirs sont devenus prévisibles. Le calcul a éteint la fièvre. C’est à peine si on ose encore rêver d’une autre vie. Salon plongé dans le noir. Léo a fermé les volets en prévision de l’orage qu’ils annoncent pour la nuit. Quand j’entre, le fantôme d’une enfant traverse la pièce à vive allure. C’est mon ange, elle ne m’effraie plus. Aucun obstacle ne l’arrête et déjà elle disparaît dans le mur du fond. J’aime me laisser surprendre par ces apparitions fugitives. Elles me sortent de la solitude. Sans allumer la lumière, je m’assois sur le canapé. Mes yeux s’habituent à l’obscurité. Je devine les moulures du plafond, sur le mur d’en face le dernier tableau rageur que tu as peint, il y a au moins trois ans. Quand est-ce qu’on se réveillera, Léo ? Invente-moi des sourires troublants, des regards bouleversants, des mains qui réchauffent, des soupirs qui en disent longs, un dernier au revoir. Nos soirées, on les passe désormais à regarder les DVD empruntés à la médiathèque. Il nous arrive de tomber sur un bon film, parfois même un chef-d’œuvre, comme ils disent. On assiste alors passivement au spectacle de la vie, incapables que l’on est désormais d’y prendre part. C’est étrange de voir des êtres humains évoluer devant la caméra, étrange comme l’existence semble alors consistante. Elle a plus d’impact sur nous que la réalité de tous les jours. On ressent la froide distance qui nous sépare de la vraie vie. Les films de Pialat, Varda ou Kazan nous donnent une esquisse de ce qu’on a pu vivre un jour. Alors que l’expérience directe de la vie ne semble plus possible pour nous, il nous faut en passer par le cinéma pour retrouver la singularité du réel. Que se passerait-il si je filmais les objets qui m’entourent ? Hier je me suis acheté une caméra numérique pour filmer mon quotidien. Le réel, j’espère l’entrevoir à nouveau. Je filme les choses telles qu’elles se présentent à moi. Ce sont des séquences de quelques secondes : une tasse de café fumante, une paire de babouches usagée, ma main droite posée sur le clavier de l’ordinateur, puis sur ma cuisse. L’index passe lentement sur l’étagère du haut, je filme la poussière au bout de mon doigt. Puis je repasse ces différentes séquences en boucle. À mesure que je les visionne, je suis de plus en plus fasciné. Les objets les plus banals possèdent une étrangeté sidérante. Il paraît évident que leur présence est totalement séparée de la mienne. Même les parties filmées de mon corps semblent se foutre royalement de ma présence au monde. Le réel reste pour moi une parfaite énigme. Je sais que je ne peux y échapper, pourtant je m’en sens définitivement exclu. Retrouver les yeux de l’enfance, le frisson de l’été. S’allonger dans l’herbe et rêver. Rêver aux routes, aux forêts, aux fulgurances qui naissent au grand air, aux réserves de silence, aux horizons toujours mouvants jusqu’à la tombée du jour, aux nuits d’univers qui nous tenaient éveillées jusqu’à l’aube, à l’éclair vif argent quand le soleil se lève, à l’air frais du matin. Ressentir à nouveau la belle usure du voyage, la belle usure du temps sur la route.

On prendra bien le temps de vivre, dans cinq ans, dans dix ans. On dit : « aux prochaines vacances on fera ci, l’année prochaine on partira là » comme si on avait tout le temps du monde devant soi. À quel jeu on joue, Léo ? On ne ressent plus rien d’extraordinaire l’un pour l’autre. Disons qu’on se maintient en vie. On se ménage pour durer. À force d’être dans le confort, à force de ne rien ressentir, on est en train de mourir. Nos rêves ? Nos anciens délires ? On les a empaillés. Comme chaque soir, tu vérifieras que la porte d’entrée est fermée à clef puis tu entreras dans la chambre. Le miroir reflète le visage d’une femme d’une cinquantaine d’années défigurée par l’angoisse. Le regard de la femme me fixe terriblement. La solitude. La vieillesse. Je touche mon nez, mon menton, mes lèvres. Je pince ma joue. L’angoisse dans la glace apparaît plus réelle que sur mon visage. Tu feras le tour du lit en évitant les trous béants dans le plancher. La gueule de la mort toute prête à nous engloutir. La fuite qui pulse dans les veines. Tu viendras t’asseoir au bord du lit, ce lit qui n’a pas changé de place depuis quinze ans au moins. Les murs crient dans le noir. Machinalement tu te déshabilleras. Tu jetteras un rapide coup d’œil dans ma direction. La tendresse absente. Les délicatesses oubliées. Ce sang qui ne coule plus. Pour effacer la journée, on baisera, sans desserrer les dents. Deux corps à la peau cuirassée, aux muscles tendus, sans visage et sans tête. Puis l’esprit nous reviendra. Tu consulteras une dernière fois le flux d’infos sur ton téléphone. Je prendrai un cachet pour dormir. La lampe de chevet projette des tâches de lumière sur les draps défaits. Continuer. Avancer à découvert. Aller vers d’autres marges et s’y perdre. Ou bien revenir aux sources. Marcher au bord des falaises de l’enfance. Tituber dans le vent. On disposera librement de notre temps. On restera attentifs à ce qui fait frissonner nos peaux. Notre enfance se poursuivra sous d’autres formes. Ce sera beau.

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Thiès – Lac Rose – Dakar

Après déjeuner, je m’allonge dans un hamac balancé par l’harmattan. L’harmattan transporte le sable du Sahara pour le noyer dans l’Atlantique. Je respire l’air sec du désert. L’océan gronde au loin. La chaleur fait trembler l’horizon. Mon corps se situe au bord du lac Rose, 20 cm au-dessus d’une terrasse en bois et 3 mètres en dessous du niveau de la mer. Le vent paisible fait frissonner les feuilles. Tout à l’heure, j’ai échangé avec le vent mon panama. Tête nue, j’aurai l’air moins cloche. Des picotements remontent le long de la moelle épinière. Rare et délicieux bien-être. Quelqu’un, tout près de mon oreille, appuie sur les touches de son portable, c’est la dernière chose que j’entends avant de plonger dans le noir.

Au saut du lit je plonge dans l’Atlantique pour me désintoxiquer la tête. Je reprends mon souffle pendant que mon corps jouit trois secondes et demi des premiers rayons qui bientôt lui brûleront les épaules puis il s’enfonce une nouvelle fois dans l’océan. Des mouettes volent en rase-motte. Au large une sirène me fait signe de la rejoindre. Elle veut sans doute m’emmener aux requins. Je fais mine de ne pas la voir. Je suis absorbé par le soleil qui apparaît de derrière un nuage. Je l’imagine sortir des abysses. Chaque vague est une respiration. Elle m’apporte des nouvelles de mon enfance. Elle calme aussi ma peur qui vient je ne sais même plus d’où. La dernière vague gonfle flambée, s’éclate sur mon crâne et pulvérise mon reste d’angoisse.

Gare routière de Dakar : On attend que le bus se remplisse pour enfin partir. L’attente est interminable. On ne compte plus les heures. On joue aux devinettes, on fait un cadavre exquis, on dessine dans la poussière, et puis on ne fait plus rien. On entre dans un état flottant et, au bout d’un long, long moment, survient l’épiphanie. L’interminable attente laisse place à une étrange euphorie, cette euphorie qui naît de l’abandon, du lâché prise. Bouchon jeté dans l’eau et emporté par le courant, disait Renoir. J’aime cette image. Nos corps nus dans l’océan. Rien d’autre n’existe que cette station-service à l’abandon, ces pierres poreuses, cette poussière soulevée par le vent, ce soleil qui nous brûle les yeux. Il s’agit de se réconcilier avec tout ce qui nous entoure. Ce n’est pas du fatalisme, simplement la pleine acceptation des choses telles qu’elles sont et telles qu’elles nous entraînent dans leur mouvement. Ne plus nier l’influence qu’a l’extérieur sur notre comportement, nos gestes, nos pensées. Non pas changer les choses, mais être changé par elles. On commence à comprendre, je crois, ce que voulait nous dire Nicolas Bouvier.

Texte intégral ici : Thiès – Lac Rose – Dakar

Les fêlures

Les fêlures qui aident au rêve. L’éclair vif argent quand le jour se lève.

Nos plus beaux échecs transformés par le temps.

Elle s’est revêtue de sa peau estivale. Une espèce de beauté pure avec son indolence et ses béances.

Frémissement de la vie

La nuit ne dure pas. Depuis que je l’héberge, L est aux petits soins et le mal perd du terrain. Avant, la maladie m’accompagnait en permanence. Dans les moments d’accalmie, la peur d’une rechute me paralysait. Maintenant, dès que la douleur disparaît, la maladie n’existe plus pour moi. Je sens bien que lentement l’écorce cicatrise. L’air entre frais dans les poumons, il sort chaud des narines et de la bouche, j’écoute les battements du sang dans mes veines. J’essaie de me réjouir de la vie à chaque instant. Lorsque la douleur se réveille à nouveau, j’accepte de souffrir aux côtés de L car je sais qu’après, un bonheur plus grand m’attend. Comme une racine de glycine capable de soulever des tonnes de béton, ce frêle bout de femme sait comment délivrer mon corps de la maladie. Sa présence me donne la force d’épuiser toutes les souffrances. Il suffit qu’elle soit là, qu’elle partage la même pièce que moi pour que la vieille machine déglinguée se remette en route. Dès qu’elle apparaît dans mon champ de vision, c’est le retour mystérieux de la vie. Un excédent de force inespéré m’envahit. Cette force, sans doute mon corps la ressent-il avec d’autant plus d’intensité qu’il a si longtemps été atrophié, pour ne pas dire dévasté, par le mal. On le sait, ce sont les êtres souffreteux qui parlent le mieux de la grande santé.

L est bonne à vivre, et j’approfondis chaque instant de vie avec elle. Elle me laisse entrevoir le bonheur, ou plutôt une joie fragile qui m’aide à tenir debout. La mort semble avoir marquée une pause dans ma tête. Dans le corps non, sans doute pas. Le crabe continue sûrement de me dévorer l’estomac. Et alors ? comme dirait Andy Wahrol. Tu es en train de crever, et alors ?  Tâche d’être ami avec toi-même pour ce qu’il te reste à vivre, et de cheminer vers ce qui est bon pour toi. « La nature à chaque instant s’occupe de votre bien-être. Elle n’a pas d’autre fin. Ne lui résistez pas ». Cette phrase de Thoreau, depuis que je l’ai découverte, me sert de guide. J’ai décidé que ce sera mieux maintenant. L’appétit revient. Ma digestion s’améliore. Ça ne me dérange plus de croiser mon regard de sursitaire dans le miroir. Je suis toujours aussi chétif mais le regard est presque serein. L m’a réconcilié avec mon corps affaibli. J’ai cessé de lutter. J’ai rendu les armes. Ça sert à rien de combattre un ennemi increvable. J’ai retiré ma couronne d’épines et je l’ai posé sur la table. Avec Calaferte j’ai appris que la vie n’avait pas un sens expiatoire car non, il n’y a pas de péché originel. Je laisse maintenant venir le désir de guérison. La Grande Broyeuse m’a raté de peu. Désormais je ferai tout comme si c’était la dernière fois, une dernière soirée d’été, un dernier verre au crépuscule, une dernière traversée de Paris la nuit, une dernière danse. Je sourirai béatement dès que je croiserai le regard de quelqu’un. Je sourirai à la caméra de toutes mes grandes dents, puis je la prendrai dans mes mains, la caméra, et je filmerai la suite de l’histoire moi-même parce que mes yeux ont besoin de voir. Je laisserai tourner longtemps, longtemps, longs travellings comme de longues enjambées dans la nuit, plan fixe sur ta main posée sur la table en bois vernis, puis sur ton visage dont j’essaierai de saisir la moindre expression. Je serai absolument là, à l’écoute de ce qui surgit. Tous les deux, on s’en remettra au silence. Il s’agit de ne pas trahir les accords de l’enfance.

Nous fumons du chanvre depuis des millénaires. Et ce soir particulièrement. Quelque chose grandit dans tes yeux, me dis-tu doucement. Ça doit être la mécanique céleste de tes seins, ça m’a ouvert les yeux. Je sens que quelque chose est en train de se retirer de mes entrailles. Il est donc possible de guérir sans médicaments. Sans doute suffit-il d’être fou amoureux. Depuis le temps que nos corps se cherchent, se rapprochent et s’apprécient, ils me donnent l’illusion qu’ils sont exclusifs l’un à l’autre.

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Le camp des assassins

« Écrire, c’est bondir hors des rangs des assassins. » Franz KAFKA

Tu as reposé le livre sur la table basse. Tu as allumé une cigarette, et puis tu m’as parlé, à pas comptés comme tu aimes faire, choisissant les termes avec soin, marquant un silence entre chaque bloc de mots : c’est vrai qu’on vieillit sournoisement. Les minutes d’inattention se sont accumulées, et on a fini par perdre le fil de ce qui autrefois nous faisait battre le cœur. Nos caractères qu’on trouvait si subtils se sont peu à peu accommodés de la vulgarité de l’époque. On est devenus une caricature de nous-mêmes. Puis tu as évoqué ce qu’on s’est obstinés à ne pas voir durant toutes ces années, les images bouleversantes qui auraient dû nous faire agir, les phrases aussi qui venaient d’ailleurs. On ne les comprenait qu’imparfaitement, ces phrases, mais on aimait à les prononcer. C’étaient des antidotes, des formules magiques qu’on apprenait par cœur. On voulait croire qu’à force de les répéter elles nous sortiraient de là, mais rien ne s’est déroulé comme prévu. Tu as sans doute raison : tous ces détails, pris séparément, paraissent insignifiants, mais c’est leur accumulation qui a fini par nous perdre. On a rejoint le camp des assassins sans même qu’on s’en rende compte. A ressasser les mêmes pensées, à répéter les erreurs du passé, à refuser le combat contre ce qui nous consumait à petits feux, notre conscience s’est absentée. On a choisi la voie la plus confortable : un travail de gestionnaire dans une grosse boîte, une gentille petite famille, les vacances à la mer et à la montagne, en cachette quelques folies raisonnables, et pour le reste on ferme les écoutilles. Qui pourrait nous en faire le reproche ? On a suivi le cours naturel des choses. Comme tous les autres, on s’est engouffrés dans le tunnel de l’obéissance sans broncher. Il est tellement plus facile de vivre comme des automates, la tête pleine de poussière.

Et puis tu m’as demandé : combien de temps peut-on survivre ainsi, à bout de souffle ? Nos jeux usés jusqu’à l’os. Chaque jour tenir un jour de plus, et pourquoi tenir quand autour de nous plus rien ne tient, les uns attendant les échéances de brefs bonheurs particuliers, les autres se débattant dans leur coin avec les histoires qu’ils se racontent du matin au soir, certains tout de même, les plus obstinés, cherchant à bricoler leur petit rock avec un reste d’excitation adolescente, ce qui pour un temps leur permet de tenir la mort à distance. Une vie sans désir véritable ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà ce qu’on proclamait fièrement à 20 ans. Tu te souviens ? On rêvait d’être libres. On se croyait plus malins que les autres. Alors, avec ton ironie habituelle, tu m’as dit : c’est pas grave, on attendra la prochaine guerre pour s’acheter un super écran 3D. Il tapissera tout le mur du fond et on se laissera entraîner par le flux d’illusions en continu. On plongera en full HD au cœur du vide. Tu tiras une longue bouffée, puis, sûre de ton effet, tu ajoutas : maintenant il faut accepter le chaos sans se raconter d’histoires. On pourra se laisser porter par la beauté de l’artifice, mais sans en être dupes. On va plus s’aplatir, Léo, il nous reste une toute petite chance de nous inventer un autre destin.

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Frontière mauritanienne – Nouadhibou


On marche tous les deux le long de la côte de Nouadhibou. Je lui serre fort la main, sans doute un peu trop. Elle est heureuse ce soir, il me semble. Elle aime quand il n’y a rien autour. Mon amour a besoin d’espace, m’a-t-elle dit un jour. On fait halte au bout du Cap blanc. Je songe au radeau de la méduse, aux hommes accablés, à ceux qui restent plein d’espoir jusqu’au bout. Le soleil se couche sur la mer agitée. Extrait de Frontière mauritanienne – Nouadhibou

Laayoune – Dakhla – Frontière mauritanienne


La nuit dernière j’étais allongé au creux de deux mamelles de sable énormes. Je scrutais un ciel sans étoile. Une tempête s’est alors levée dans un silence absolu. Le sable me recouvrait lentement le corps. J’avais la certitude de mourir enseveli mais je me sentais tellement las que je ne bougeais d’un pouce. Les picotements du sable sur ma peau étaient plutôt agréables. Suite du voyage en Afrique de l’Ouest : Laayoune – Dakhla – Frontière mauritanienne