Tes chers éducateurs, Léo

École, collège et lycée, tout ça s’est fait sans passion aucune. Tu as vite compris que ce ne serait pas là que tu apprendrais l’essentiel. Tout semblait figé pour les siècles des siècles. Zéro et triple zéro. Chaque jour lever 6 heures, le bus qu’il ne faut surtout pas rater, le mur d’enceinte imposant qui te fout la frousse, les cours dans l’austère bâtiment en granit sombre sous le regard du crucifié, les odeurs de vestiaires et de réfectoire, les cris qui résonnent dans la cour mal goudronnée et les couloirs où l’on se perd, les devoirs du soir qui ne laissent plus de place à la rêverie, et puis dodo. Tellement rien par rapport au monde intérieur d’un enfant et d’un adolescent, te dis-tu. Ce sont des pans entiers de ton enfance rêveuse et solitaire qu’on t’arrachait.

Resituons les choses : dans les années quatre-vingt, l’Education Nationale n’avait pas encore un objectif de rentabilité immédiate. Elle avait pour ses élèves la mission d’en faire de bons citoyens, et non uniquement des travailleurs efficaces et adaptables au marché. L’entreprise n’était pas érigée comme aujourd’hui en modèle social ultime. Mais, à cette époque pas si lointaine, la grande machine de la culpabilisation tournait encore à plein régime. Pour se faire respecter les professeurs aimaient à détruire l’esprit critique de leurs élèves, et ils étouffaient méthodiquement la flamme de leur créativité. Pendant leurs années d’apprentissage les élèves perdaient rapidement leur enthousiasme et leur confiance en eux.

Tes chers éducateurs, Léo, visaient à faire de toi un sac de savoir, rien de plus. Alors le courage pour toi consistait à recueillir des miettes de vies inventées durant les heures poussiéreuses d’études scolaires et à les assembler la nuit selon ton imagination. Mais tu sentais bien que le gavage quotidien détruisait au fur et à mesure tes travaux nocturnes. Tu aurais aimé avoir des souvenirs de révolte, mais non, tu ne fus même pas un garçon indiscipliné. Comme la plupart d’entre nous, tu as été élevé dans le respect absolu de l’autorité. On écrit aussi pour se venger de tout ça.

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la lettre dans la ville

Pour ces vases communicants de novembre, heureux d’accueillir François Bon, qu’on ne présente pas, créateur notamment d’espaces de survie toujours plus ouverts dans un monde toujours plus instable. Je ne vais pas énumérer tout ce que je dois à François. Simplement dire que sans lui ce blog n’existerait pas.

On a décidé d’échanger sur le thème de l’enfance. Voici son texte, et chez lui mon texte accompagné d’une photo de l’ami girfs.

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On avait pris au sérieux l’idée de Georges Perec: la lettre W à jamais symboliserait le souvenir d’enfance.

Ce serait dans toutes les villes, tous les pays.

C’est qu’on avait si peu d’enfance, désormais, dans la vie qui nous était faite. Trop vite appelés à se plier aux normes. Trop vite dans les normes, et puis si vite déclassés ou rejetés.

Les souvenirs d’enfance se répétaient: eux-mêmes étaient fabriqués, monnayés, portaient le logo des parcs d’attraction ou de la compagnie de films.

Les souvenirs d’enfance se mesuraient aux objets consommés, déclinés en production de masse.

Et pourtant c’était l’enfance: un regard qu’on croisait, des voix ou des deux de l’autre côté d’un grillage d’école, ou dans le fond d’un parc et on le savait – rien n’avait changé, rien ne changerait jamais.

Et c’est cela qu’il fallait sauver. Le sauver en entier, les gestes et les regards, et les règles de ces jeux et le petit nom qu’on leur donnait ou les paroles qu’on y ajoutait.

Et puis, pour chacun, dans l’archive des souvenirs d’enfance, un peu de l’air respiré aux saisons chaudes ou trop froides, et la liste des destinations, et le plan des maisons, et la description des chambres.

Et puis on suivait le progrès: on pouvait y associer les photos de classes, le nom des copains, puis des rencontres. Tout cela était centralisé avec les éléments matériels.

On avait désormais, dans chaque ville qui l’acceptait, un dépôt d’enfance, où vous pouviez venir si vous le souhaitiez, et rouvrir le coffre qui vous appartenait (ou la boîte de carton sur les rayonnages automatiques, tout était facile avec le matricule), ou simplement gérer cela à distance.

On pouvait désormais le dire avec fierté: la lettre W, quand elle apparaissait dans la ville, était le signe même de l’enfance en dépôt, de l’enfance souvenir, de l’enfance en partage.

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Texte et photos : François Bon

Liste des vases communicants en novembre 2013

Affranchissement

Robert Wyatt, Alifib, c’est la musique du soir. Lorsqu’une chanson devient déchirante et fait remonter en nous une multitude de souvenirs essentiels qui ont construit notre vie. Dans le mystère d’une poussée de lait, Léo croit se souvenir de presque tout ce qui a compté. Sa rêverie l’emmène vers les premiers accidents. Avec le recul ils ont gardé leur côté raté mais avec quelque chose de surprenant et de presque grandiose. Léo a le souvenir aigu des satori de son enfance. C’est le temps mythique des origines, le Dream Time qui revient peut-être à nouveau pour lui. Le souvenir d’être tout près d’une barrière, ou bien à la lisière d’une clairière. Des endroits fascinants qui resurgissent très tard dans la nuit lorsque qu’on regagne son corps d’origine.

Léo fixe un long moment la photo que Sarah avait prise de lui à leur retour d’Afrique. Son portrait le dévisage du passé. Il faudrait remonter à la source, se dit-il. Et soudain il est pris de vertige. Il voit la photo sans lumière sortir de son cadre et se voit lui entrer dans la photo. Passé le moment de stupeur, il se décide à suivre le cours d’eau et remonte les eaux mortes de la Rivière-du-Loup. C’est la rivière des chansons folk américaines, Léo connaît bien. La nuit resplendit plus vivement à l’intérieur de l’image. Un chant triste et glorieux lui monte alors aux lèvres : My soul is stormy and my heart blows wild, il a entendu ces paroles quelque part. Libre de toute contrainte, Léo aimerait se diriger vers la nature vivante par delà l’Éden. Qu’importe le passage du nord-ouest, à ce stade on ne tient plus compte des poteaux indicateurs. Arrivé dans l’île du roi Guillaume en un clin d’œil, c’est l’éblouissement, suivi d’une onde de choc qu’il fait artificiellement durer. Mais le miracle est ténu et déjà c’est le déclin, puis la chute, et peut-être même bientôt le reniement car les éblouissements comme le reste sont voués à l’oubli, tu sais bien. Léo réalise qu’il n’est pas encore prêt, et qu’il ne sera peut-être jamais assez près du quelque chose d’autre qu’il a entrevu. Mais tout de même, se dit-il après avoir laissé passer un peu de temps, il y a eu la vérité de cet éblouissement, la réalité de cette extase fugace ressentie dans tout le corps, comme la promesse d’un salut.