Mopti

Mali 8
Sur la route vers Mopti une pancarte indique : « Eglise biblique de la Vie Profonde », puis une autre : « L’avenir de votre famille est entre vos mains. Espacer les naissances ». Le bâché accélère dans un nuage de poussière. À force de prendre la route, d’avaler les kilomètres en bus, en train, en taxi, en bâché, à pieds, à vélo, de changer de ville chaque jour, on ne sait plus bien où et qui on est. Et c’est comme un allégement.

Arrivée en fin d’après-midi à Mopti. Couverts de poussière ocre, on descend du bâché à quelques centaines de mètres des portes de la ville. On se tient par la main. On se tient debout sur le bord de la route craquelée. Je touche les veines de ton poignet comme j’aime faire. J’écoute les bruits de la ville au loin. Je sais que derrière ses bruits, il y a le fleuve Niger qui nous a tenu compagnie tout au long du trajet. La terre est jaune sable, le ciel est bleu foncé et j’imagine nos deux corps traversés par ces deux couleurs. On se regarde dans la lumière du soir. On a l’air de vrais aventuriers, pas vrai ? Et notre chance, Nin’, on la tient dans la main.

La nuit est maintenant tombée, brusquement comme à son habitude. On longe l’avenue du Fleuve. Un pied devant l’autre sur le chemin de poussière. Je retire mes sandales pour sentir sous mes pieds le sable fin comme de la poudre. Brusque front frais dû à la proximité du Niger. Odeur de marée. Léger bruit de l’eau. Milliers d’étoiles éclairant le fleuve. On revit.

On loge à la Fondation ATT pour l’enfance, centre d’accueil pour les enfants perdus de Mopti. Dans la vaste cour intérieure, la radio diffuse à fond un match de foot puis un vieux reggae des familles. On peut lire sur la pancarte :

« Informations du centre :
Date d’ouverture : 25/04/95
Nombre d’enfants en dortoirs d’urgence : 27
Nombre d’enfants ayant dormis au moins une fois : 1082
Retour en famille : 200
Parents venus au centre : 215
Cas de décès : 3 »

Ce matin, ciel voilé, air marin, lumière blafarde, et l’incroyable beauté du fleuve qui traverse cette terre aride. Le Niger comme entité vivante. Les pinasses qui proviennent de Tombouctou déchargent des dalles de sel solidifié. Le garçon qui s’est improvisé guide et ne nous lâche pas d’une semelle nous explique que les pirogues sont enduites d’huile de moteur pour les rendre étanches.

Absorbé par la contemplation des rues bondées, de l’activité fluviale et des terres désolées aux abords de la ville, je n’ai pas écrit une ligne depuis deux jours. Je crois que je commence à savoir observer. Disons que je sais observer par intermittences. Alors c’est par courts fragments que je reprendrai l’écriture de ces feuilles de route.

la violence du soleil, les feuilles du grand acacia (ici ils appellent ça un balanzan) qui bougent à peine, dans la lumière du soir la poussière soulevée de l’immense plaine calcinée, l’adolescent qui pousse sa pirogue à l’aide d’un très long bâton, les nuages déchiquetés au crépuscule, l’homme qui jette son filet au milieu du fleuve, les reflets de la lune à la surface de l’eau

vivre éternellement dans le soleil

retrouver l’équilibre dans la lumière verticale de midi

« Le courage n’est pas de se venger mais souffrir pour réussir », inscrit au frontispice du restaurant Sigui à Mopti. Réussir à devenir qui on est, ajoutes-tu doucement.

Je ramasse une belle pierre ronde dans la rue. Comment décrire de manière la plus brute, la plus immédiate possible, le contact de cette pierre dans ma main, son poids ?

On négocie un très bel oryx sculpté bambara. On insiste un peu pour baisser encore le prix. « On va pas discuter comme les Sénégalais ! » nous lance le vendeur malien avec un sourire malicieux.

Mopti. C’est bien de rester plusieurs jours dans la même ville. Sensation grandissante de faire partie des choses d’ici, de commencer à être intime avec le monde qui nous entoure. Mais pour les gens d’ici, on a beau rester le temps qu’on veut, on demeure des touristes comme les autres. Impossible de se fondre complètement dans le paysage, impossible d’être n’importe qui. A longueur de journée on entend des : « Bonjour Toubab ! Bonjour Toubabou ! Toubabou ! Toubab, il va bien ? » Par un « donne-moi de l’argent ! » ou « donne-moi un bic ! », les enfants, toujours si enthousiastes malgré leur vie si rude, coupent court au dialogue qu’on essaie d’établir avec eux. Ce soir, la désagréable sensation d’être des bêtes de foire lâchées dans les rues de Mopti est sans doute accentuée par la fatigue du voyage.

Les parents pauvres confient leurs enfants au marabout du quartier. Chaque marabout « s’occupe » de trente à quarante enfants, des garçons en grande majorité. Il est censé leur enseigner le Coran. Le peu d’argent qu’il gagne provient de la vente de gris-gris. Alors, les marabouts font mendier les enfants pour qu’ils puissent subvenir à leurs besoins. Parfois ils participent à des travaux très durs comme porter des fagots ou piler le mil. Quand l’enfant ne ramène pas d’argent, leur Maître les « chicotte » comme ils disent par ici, c’est-à-dire qu’il les bat et qu’il les fouette. C’est pourquoi beaucoup d’enfants ne veulent pas revenir chez leur Maître. La fondation ATT pour l’enfance les accueille et les héberge. Des personnes travaillant pour le centre sillonnent pendant la nuit les rues de Mopti pour récupérer les gamins maltraités. Dans la cour intérieure de la fondation, j’observe les enfants orphelins, les enfants perdus de Mopti. Ils jouent calmement avec des bouts de ficelle qu’ils entortillent autour de leurs doigts. Ils mangent tous les jours du riz à la sauce tomate. Odeur agréable de bois brûlé et de poussière. Les enfants partagent équitablement le plat.

« C’est à leur demande qu’ils vont ici, m’explique un des animateurs du centre, ils sont nourris, logés, et ils apprennent un métier. C’est aussi à leur demande qu’il retourne dans leur famille. Tous ces enfants ne veulent plus entendre parler du marabout. Vous savez, il y en a qui viennent de Mauritanie. Des enfants rebelles à la religion. Certains n’ont pas 5 ans quand ils arrivent ici. » « Les marabouts s’occupent juste de montrer la voie de Dieu. C’est comme ça qu’on dit. Le reste du temps, ils contraignent et ils chicotent les enfants. Ils disent qu’ils leur apprennent la vie… Bien sûr ils ne sont pas d’accord avec notre action. Ils trouvent qu’on gâte les enfants ! » Gâter employé ici dans le sens d’abîmer, comme lorsque le conducteur du bâché nous avait dit : « le moteur est gâté »

Les parents savent parfaitement que leurs enfants sont obligés de mendier et qu’ils sont très régulièrement frappés par le très sage marabout mais ici l’apprentissage du Coran est obligatoire. Et puis eux aussi sont passés par là, alors…

Heureusement que l’association ATT commence à être connue. Les gosses des rues se refilent l’adresse.

On passe beaucoup de temps à observer, « à perdre notre temps » comme on dit en France, mais ce sera autant de temps gagné pour la suite, me rassures-tu. Du temps pour toujours qu’on revivra comme bon nous semble.

Ils passent un concert récent de Dylan à la radio. Le vieux maître réinvente étrangement (« massacre consciencieusement » estime Nin’) « I want you », « Just like a woman » et « Tangle up in Blue ». Dylan, Kerouac, Bouvier, Monfreid, Cendrars, London, Kipling et quelques autres m’ont amené jusqu’ici. Je ne les oublie pas. Mine de rien, je suis en train de réaliser un rêve. Je suis en train de vivre tout ce que tu m’avais si longtemps prédit.

Les femmes et les filles s’occupent de la cuisine, du ménage, de la lessive. De toute la journée elles n’arrêtent pas. On voit même des gamines de 7, 8 ans couper du bois. Toutes ces femmes ont le sourire, le regard fier et une démarche d’une élégance folle malgré une vie de labeurs.

Je lis le Lonely Planet sur les mines de sel. La mine de Taoudenni est à 900 kms au nord de Tombouctou, soit 15 jours de caravane. Les Arabes et les Touaregs sont les maîtres. Les Bella et les Haratin sont les quasi-esclaves. Les quasi-esclaves gagnent 300 francs pour 6 mois de travail. L’oasis le plus proche est à trois jours de caravane. Les maîtres fournissent l’eau, les quasi-esclaves fournissent le sel. 2 dalles de sel valent 30 litres d’eau. Yann Arthus Bertrand a pris de nombreuses photos du Sahara vues du ciel, dommage qu’il n’ait pas pris de photos des mines de sel de Taoudenni.

Notre frêle pirogue glisse sur le Bani. On arrive à Kakolodara, un village bozos. Notre guide s’appelle Boubacar. Il nous a dit qu’il a 20 ans, on lui en donne à peine 15. Les Bozos sont un peuple de pêcheurs, « des hommes-poissons » comme nous dit Boubakar. « Ils immergent leur nouveaux-nés jusqu’à ce qu’il leur pousse des branchies » nous dit-il avec le plus grand sérieux. « La plupart du temps, ils vivent dans l’eau ou sur l’eau. » Je ne peux m’empêcher de penser aux Deep Ones, les Profonds de mon cher Lovecraft. Comme ils ont très peu de bois, les Bozos cuisent leur nourriture avec de la bouse de vache. Les femmes se baladent torse nu, le dos cambré, avec une désinvolture d’aristocrate. «  Les Bozos pêchent des nuits entières dans de grandes pinasses. Les garçons et les filles qui viennent de naître, ils les mettent dans les calebasse » nous explique Boubakar. « Puis ils mettent les calebasses sur le Banni pendant plusieurs heures. Si le bébé tombe dans l’eau, c’est qu’il n’est pas bozo ». Avec notre super guide, on va avoir du mal à démêler la part de légende et la réalité.

De toute la journée on échange à peine une parole avec Nin’, mais on en ressent aucune gêne. On se connaît par cœur à présent.

Avec le temps, je me suis rendu compte qu’elle était incapable de mentir. On ne se ressemble pas tant que ça, finalement.

Texte intégral : Mopti

Publicités

Simon par Léo

Les Cosaques des Frontières

Simon était mon frère, Simon était mon ami. Il n’y avait qu’avec lui que je n’avais pas besoin de mentir, parce que je sentais que lui non plus, il ne mentait pas. Dans les sales moments, et ils furent nombreux ces quinze dernières années, on s’est épaulés. On s’est donnés mutuellement du courage. L’amitié est une grande aventure. J’ai fait sa connaissance à la fac, et ce fut le début d’années lumineuses. J’ai très vite senti que j’avais trouvé en lui l’ami véritable. Le monde ressemblait un peu moins à un désert grâce à Simon. Je me souviens qu’au début je m’étonnais de notre si grande complicité. On était comme issus de la même matrice. Dès qu’on se retrouvait, on se rendait meilleurs l’un l’autre. On avait plus d’esprit. Les soirs d’hiver, dans la pénombre de ton studio, on savait mieux écouter, mieux rêver et mieux vivre.

Tu ne ris…

View original post 1 671 mots de plus

cœur battant dans les couloirs du temps | 3

mars 2003 tu étais à New York
la 2ème guerre du golfe débutait
les frissons montaient comme la fumée
les slogans s’incrustaient dans les têtes
personne ne t’attendait
tu décidais de rester en retrait
sur le bord
à légère distance mais attentif
ni dedans ni dehors dans l’intervalle
éprouver à nouveau le réel
retrouver ses pieds
écouter les pas réguliers
le souffle de la marche
tu avais des envies de vertiges et de lointain
repris par l’ancienne fièvre
la fièvre des commencements
le destin qui bascule
malgré les infos qui insistent
les désastres qui s’annoncent
les écrans qui jamais ne s’éteignent
Lalibela Ethiopie janvier 2007
fête de Timkat
le regard avant la parole
en ces temps de détresse tu voulais te forger une foi d’airain
te fabriquer ton own personal Jesus
de rêve en rêve cherchant toujours
les bribes les souffles les lueurs
ivresse dès le matin et combat jusqu’au soir
combat de chaque jour
se lever dès l’aube
du haut de la colline observer les mouvements à l’horizon
écouter le silence
et repartir

Bamako – Djenné

Lourde chaleur, bruits continus de la ville, poussière qui monte jusqu’au ciel. Tu flottes dans les rues entre poissons fris, beignets, fringues bon marché, tissus chamarrés, brochettes et pieds de bœuf. Tu humes les odeurs de friture, les odeurs d’ordures, de bouse, d’égouts, les odeurs de barbaque boucanée. Rien que du naturel ici, et tout ça mélangé. Impuretés revigorantes. Les ordures déversées ne te donnent pas la nausée, bien au contraire. Ton cerveau est en roue libre. Il remonte le temps. Tu penses aux riches marchandises des caravanes, à l’exploitation de l’or, au commerce des esclaves. Tu penses aux chasseurs bambaras, aux chefferies mandingues, au clan des Keita, à l’empire légendaire du Mali. Des images se bousculent dans ta tête : le Sahara parcouru d’hommes en bleu, les chiens errants au bord des pistes, les gosses qui jouent dans les décharges à ciel ouvert, le Niger sillonné de longues pinasses noires, les étoiles qui brûlent au-dessus de l’océan. Tu revois tout ça devant les égouts de Bamako qui dégorgent leurs déchets rutilants. Affamé comme toujours, réceptif à ce qui t’entoure parce qu’affamé, tu es l’ombre blanche qui déchire les nuées bleues des deux roues. Plus loin, tu attaches ton regard à la variété de produits à l’étalage d’une quincaillerie : peignes, montres en plastoc, poupées, pistolets intergalactiques… Le rire atmosphérique d’un enfant éclate juste derrière toi. Tu fermes les yeux. Le soleil cuisant sur ton visage, sur ta gorge, sur tes bras. Ça te change des journées entières que tu passais enfermé dans l’appart’, attendant en vain qu’une inspiration céleste te sorte de l’ennui. Allez, c’est si loin tout ça, tu te décides à reprendre la route d’un pas décidé, tu traverses l’artère principale dans la poussière du couchant, esquives de justesse un escadron rugissant de vélomoteurs. Le cœur s’emballe. Ta peau sauvée in extremis. Tu ralentis le pas, laisses passer les trois boucs aux émouvantes couilles ogivales. Un garçon vient à ta hauteur. Plein sourire, apparition lumineuse. Il te fait un léger signe de la main. Tu le suis. Vous vous approchez d’un attroupement. Une mélodie décharnée au rythme frénétique défonce une énorme enceinte. Trois mamas dansent devant, fesses en arrière. Gosses autour d’elles qui rigolent.

Immense joie du soleil d’Afrique. On est à peine arrivés que déjà on se sent chez nous. Presqu’oubliés la servitude mentale et l’abrutissement social de là-bas. On est assis sur une souche, près du fleuve, loin du vacarme. Le soleil se couche sur la ville. La lune se lève. Tu poses ta tête sur mon épaule. J’imagine ton sourire, ton regard perdu dans une rêverie. Une fumée blanche monte d’un terrain vague. Je laisse respirer les secondes. Les lumières des échoppes s’allument les unes après les autres. Puis c’est l’heure de la prière et celle du vol frénétique des chauves-souris. Rapides battements d’ailes et couinements perçants à quelques centimètres de nos crânes. La lune de plus en plus intense. Spectacle intégral du matin au soir. Le climat d’ici est plus humain que dans nos régions dites tempérées. Le sol aride de ce pays nous porte. Aucun doute, le Mali sera notre terre d’élection.

On s’écorche les chevilles, les mains, les poignets. Les odeurs de route s’infiltrent dans la moindre de nos affaires. On mange du riz-sauce midi et soir. On a maigri, déjà qu’on n’était pas bien gros. La souffrance physique, quand elle reste raisonnable, n’est pas pour nous déplaire. En se restreignant un peu plus chaque jour, on apprend à jouir de chaque chose, aussi infime soit-elle. Épicure n’est pas loin.

Comme toujours, attente interminable à la gare routière. Au début, on ne fait rien qu’attendre. Une lucidité singulière naît de cette attente. Je griffonne d’étranges bouts de phrases sur mon petit carnet : Ce qui est tu. Ce qui est intact. Nos révoltes éphémères. Le souffle qui s’essouffle. La somme de nos gestes. La lumière de visage à visage. Ensuite, pour occuper le temps, je fais des « cadavres exquis » avec Nin’, puis on joue à « devine qui c’est ». Pour faire durer le plaisir, on choisit des personnes qu’on a croisées qu’une fois ou deux dans notre vie, dont on connaît à peine le nom et qu’on ne reverra sans doute jamais. On songe à ce qu’ils sont devenus. On se dit que la plupart d’entre eux se ruinent le corps et l’âme au travail. C’est la règle établie là-bas pour les gens de notre milieu. On s’engageait dans la même direction qu’eux avant de s’écarter de la route principale.

Djenné est construite exclusivement en briques de terre, terre et eau mélangés. Ville d’une seule matière et site classé. La mosquée colossale surplombe la place du marché. Château de terre sans cesse reconstruit avec des pieux immenses comme ossature, remparts crénelés avec créneaux aux formes arrondies (des œufs d’autruche que ça m’évoque), surfaces craquelées parcourues de margouillats couleur sable, tête et queue orange pour certains. On va bientôt atteindre le Sahara. Ça sera la troisième fois du voyage. Le désert s’accorde bien à notre goût du silence et de la solitude. Ce soir, on zone dans le quartier du port, au nord de la ville. Des piles de briques en terre sèchent le long de la rivière paresseuse. De l’autre côté de la rive, les champs de mil, de sorgho et de riz font place au désert. Soudain, exaltante sensation de liberté qui fait surgir le réel. Nos deux corps tendus vers l’azur qui s’obscurcit, on se sent prêts pour le pays vide. Les choses sont simples finalement : le silence, l’espace et le temps nous rendent heureux. Pour le dire autrement et en référence à Marcel : la vie est réellement vécue dans le silence, dans l’espace et dans le temps.

dans les chemins creux dans le commencement du soir dans ton regard songeur dans tes rêves de pistes et de déserts dans le taxi déglingué dans le train de nuit dans le jour naissant dans le souffle frais du matin dans la lumière dure de midi dans ta poitrine brûlante dans l’instant vécu dans l’ombre et le silence de la chambre minuscule dans la poussière ocre dans la langueur et l’abandon de cette fin d’après-midi dans l’assourdissement des rues bondées dans les rayons obliques du couchant dans la résistance des jours

Elle et moi, on commence à se connaître par cœur. On se parle à peine sans en ressentir aucune gêne. Ça fait du bien de flâner dans les rues côte à côte, de s’arrêter le temps qu’on veut dans un silence complice pour regarder les gens qui passent, les carcasses de voitures, les chiens endormis au bord des pistes, les broussailles desséchées, les marges, les berges, la nuit qui s’avance, et sur nos visages les dernières lueurs.

Soudain la honte d’être là. Comme chaque soir, on dînait au resto en terrasse. À la fin du repas, trois silhouettes d’enfants sont sorties de l’ombre. Ils ont tendu la main et nous ont regardé avec insistance. On leur a donné nos assiettes à finir. Il ne restait pas grand-chose. Ils ont même mangé les épluchures. On osait à peine les regarder, les enfants, on osait à peine jeter un œil sur leur ventre ballonné, leurs jambes de sauterelle, leur regard abruti par la faim. A Djenné, ils sont nombreux à vivre comme ça, dans une misère totale. Ils parcourent la ville en petits groupes. Transis de froid à l’aube, ils nous poursuivent tout le jour, le cri et le rire fou. Ils s’accrochent à nos fringues comme à un radeau en perdition. C’est comme un naufrage au ralenti.

Qu’est-ce qu’on fait là, au milieu de tant de pauvreté, Nin’ ? On commence à traîner la patte. Le ressort de la machine s’est cassé. Je ne sais plus comment décrire ce que je vois. Je n’ai plus les mots. J’étais parti voyager pour chercher des phrases, et je n’en trouve plus. La moisson est peut-être finie. Je suis triste, mais ce n’est pas une tristesse douloureuse, c’est une tristesse calme. Les émotions s’usent comme le reste. On a fait ce qu’on a pu, dis-tu pour me rassurer.

On a peut-être cherché ça, rien que ça depuis le début, que Dylan nous chante à tue-tête : How does it feel, how does it feel ? To be without a home, like a complete unknown, like a rolling stone…et se sentir aussi complètement largué que la Miss Lonely de la chanson.

Texte intégral : Bamako – Djenné

Bamako

27/01/01, de Tambacounda à Bamako : Départ du train à 22h. Toujours aimé les trains de nuit, passage d’une vie à l’autre. Johan est reparti hier en France, c’était chouette de vivre ces quelques semaines africaines en sa compagnie. Après une bonne nuit de sommeil, on se réveille frais comme des gardons. Dans le compartiment d’à côté, un Gambien originaire du Mali et une Canadienne jouent du djembé à un rythme effréné. On s’exclame et on les applaudit. Je vais dans le couloir, je jette un œil au concert improvisé tout en regardant à la fenêtre le paysage irréel qui défile : canyons ocres avec des dégradés de brun surgissant de la savane, arbres au feuillage argenté, vermillon, jaune, fauve, vert pétant (n’en jetez plus) puis drôles d’arbres à l’écorce sombre et comme ornés de merveilleuses roses rouges. À mes côtés, un passager semble lui aussi fasciné par le spectacle. Au bout d’un moment, nos regards se croisent, on se salue en silence, puis la conversation s’engage. Il est Gambien. Il me dit que les Maliens sont plus « strictfull » que les Sénégalais, « strictfull like english people », précise-t-il. Il semble particulièrement apprécier le Mali : « There’s no beggars in the streets. » Nouveaux applaudissements derrière nous, je me retourne un instant (rires, embrassades, tapes dans la main) puis regarde à nouveau par la fenêtre. Le train décélère et traverse au ralenti le fleuve Sénégal. Arbre déraciné sur la rive sablonneuse, deux nuages isolés se reflétant sur l’eau étale et au loin une pirogue qu’une voile de fortune fait glisser lentement. Toujours en revenir aux cours d’eau et à la mer. Je suis captif des images très réelles qui défilent sous mes yeux. L’ombre de moi-même laissé quelque part, dans un coin de désert au sud du Maroc ou dans l’Adrar mauritanien. Regrets effacés par le paysage qui accélère alors que le corps ne bouge pas d’un pouce. Bientôt les terres brûlées. La savane va céder la place au désert.

Arrivée à Bamako (du bambara Bammakô qui signifie le « marigot du caïman ») sous un ciel de poussière. À peine arrivés, visite éclair d’une demi-heure. Sens tendus à l’extrême, flot d’images fugitives comme des apparitions. Fourmillement du cerveau à chaque nouvelle plongée en terra incognita. Les toutes premières visions que l’œil capte, les odeurs nouvelles, les sons inédits de la rue : je sais que ces premières impressions d’un nouveau territoire qu’on explore seront aussi les plus durables.

Des vendeurs sympathiques, pas du tout agressifs. Pas ou peu de mendiants (ce qui serait inimaginable dans une ville sénégalaise de cette taille). Quelques beaux bâtiments coloniaux en cours de restauration et, au sud de la ville, notre première rencontre avec le fleuve Niger. Large, paisible, puissant, absorbé-absorbant le bleu profond du ciel. Ça et là des îlots verts, des pirogues effilées ayant l’allure de felouques, et de généreuses lavandières (quel mot délicieusement désuet) sur les rives du fleuve elles aussi généreuses. Les femmes portent de très belles robes en tissu Wax. On croise un homme à moitié nu qui parle tout seul à un chien jaune, galeux, qui lui tient aimablement compagnie. On s’arrête devant le monument commémorant les manifs pour la démocratie, la liberté de la presse et le multipartisme. Une mosaïque représente la figure d’un martyr au-dessus d’une foule de manifestants. « OSER LUTTER, C’EST OSER VAINCRE » peut-on lire sur une banderole.

Balade dans un vaste terrain vague qui borde la ville. Nin’ est aux aguets. Elle attend que le soleil décline encore un peu pour prendre des photos. Je m’assois sur un pneu crevé. C’est drôle, ma Bretagne intérieure ne m’a jamais été aussi présente qu’ici, en plein Sahel. Le paysage dépouillé ravive le souvenir des longues promenades en solitaire sur la lande et la grève.

Circulation convulsive, brouillard bleu gitane des gaz d’échappement, rues fourmillantes à toute heure du jour, le spectacle est permanent. Des vendeurs de quincaillerie, de papeterie, de tissus, de fringues, des mini restos, des gargotes. Beaucoup cuisinent dans la rue. Les brochettes et les beignets frient sur le trottoir. Du monde partout, tout le temps. L’œil n’arrive pas à tout capter. On se saoule du bruit de la circulation, des rires clairs, des cris d’enfants. Les gamins se battent, sont séparés par les parents quand ça s’envenime. J’en vois d’autres qui dansent dans un coin. Très peu de pénibles, très peu d’insistants. Ça nous laisse entrevoir la possibilité de faire de vraies rencontres. « Bonjour ça va ? » Oui, des gamins vraiment adorables, qui nous serrent la main. « Bonjour Monsieur, ça va ? » « Oh excusez-moi, Madame. » Les adultes sont très courtois, beaucoup nous sourient avec bienveillance dès qu’on croise leur regard. Les rues deviennent calmes à 18h, à l’appel du muezzin. Je regarde le soleil éclairer la lune par en dessous. C’est beau et pas banal. Vers 19h, les chauves-souris nous rasent le crâne, c’est devenu une habitude. Elles partent toutes dans la même direction, peut-être pour faire leurs ablutions. Ailes membraneuses et couinements perçants nous préparent au rêve. La plupart des artères sont éclairées la nuit, contrairement aux villes du Sénégal, mais les étoiles et le sublime restent à portée de mains, il suffit de lever les yeux.

Pause fruits et légumes dans le jardin de la mission libanaise. Un Malien de stature imposante s’installe à ma droite. Il a une belle voix grave. Il discute avec un Belge à qui il vient d’acheter un moteur pour sa pinasse. Le Belge s’excuse, il doit s’absenter cinq minutes. Je me retrouve donc seul avec l’homme-à-la-belle-voix-grave. « Joli moteur », je lui fais, histoire d’engager la conversation. « Oui, je connais bien la marque, me répond-il, c’est une bonne marque, j’en ai déjà deux comme ça. Ça c’est un quarante chevaux. C’est pour traverser le fleuve que je m’en sers. J’habite d’un côté, et les cultures sont sur l’autre rive. » Le vendeur belge revient. Il aide mon interlocuteur à placer le moteur dans son 4×4 poussiéreux. Alors que l’homme-à-la-belle-voix-grave monte dans le véhicule et nous salue de la main, Ryan, un Californien originaire de Santa Cruz et joueur de djembé de son état vient s’asseoir à mes côtés. « Tu l’as reconnu ? » me demande-t-il. « Qui ça ? » « Celui avec qui tu parlais. » « Non, c’est qui ? » « Ali Farka Touré, le musicien le plus célèbre d’Afrique de l’Ouest ! Il joue une musique extraordinaire, un mélange de musique traditionnelle et de blues… Mais faut pas lui dire que c’est du blues. Nous on appelle ça du blues mais pour lui c’est de la musique africaine, c’est tout. » Le Belge s’approche de nous. « T’as fait une bonne affaire ? » lui demande Ryan. « Oh, c’est pas du business. On s’aide plutôt, tu sais. Ali Farka est quelqu’un de bien. Il fait vivre toute une région avec ses cultures. Alors moi je lui donne juste un coup de main. » Quand on évoque la carrière d’Ali Farka, le Belge nous dit : « Maintenant on ne le verra plus. Il a décidé d’arrêter les concerts à l’étranger. Il en avait marre de la façon dont ça se passait. Notamment parce qu’on lui demandait d’occidentaliser sa musique. Alors il ne donnera plus que des concerts par ici, de temps en temps. Sinon il s’occupe à plein temps de développer sa région. Ça lui tient énormément à cœur. »

Mon ventre salement déglingué depuis notre arrivée à Bamako se requinque petit à petit. La fièvre est presque partie. Celui qui ne s’occupe pas de son estomac, s’occupera difficilement d’autre chose, écrivait Samuel Johnson. C’est tellement juste.

« On a changé, m’as-tu dit hier soir de ta faible voix, on s’est durcis. C’est comme si on avait changé de peau. » Sur le coup je n’ai pas trop su quoi te répondre, mais c’est clair qu’on fatigue, Nin’, ça ne frétille plus beaucoup. Cette impression que le monde entier nous résiste. Faut qu’on fasse gaffe, on ne doit plus être loin de la rupture. Efforçons-nous d’exister et de désirer encore. Toutes nos fringues ont pris la couleur du paysage. La poussière de latérite nous a statufiés. Elle s’insinue dans chaque pore de notre peau. Sûrement aussi qu’un peu de confort manque à notre désir. Depuis des semaines, on est encerclés par trop d’âpreté. Ce soir, on prendra le temps de la séduction amoureuse. On retirera un à un les vêtements crasseux de l’autre. On essaiera aussi d’enlever nos différentes couches d’inquiétude, cette intranquillité diffuse et permanente qui nous colle à la peau. On se parfumera la nuque et le ventre pour retrouver la vie d’avant. Envy de Gucci pour toi, Kouros d’Yves Saint Laurent pour moi. Ça nous fera comme un cocon d’odeurs. Nos bras enlaceront le corps de l’autre pour le rendre à nouveau sensible. Au début, ma main tremblera légèrement ; je suis encore un peu malade. Mais tu sauras calmer le tremblement. On fermera les yeux. Les secondes s’étireront. Je te caresserai longuement pour que tu redeviennes chair, tu me caresseras longuement pour que je redevienne chair.

Texte intégral : Bamako

Touba Dialo – M’Bour – Nianing – Joal-Fadiouth – Sine-Saloum

Bonjour, comment ça va ? Ça va. Et vous, ça va ? Oui, ça va. Et la famille, ça va bien ? Oui ça va bien. Vous aussi, les parents ça va ? Oui ça va, merci. Et le travail, comment ça va ? Ça va. Et vous, les affaires, ça va bien ? Oui, ça va bien. Et la santé alors, comment ça va ? La santé, ça va. Vous aussi ? Oui, la santé, ça va. Ah, c’est bien alors, on fait comme ça. Les salutations interminables, si comiques et étonnantes pour les toubabs que nous sommes.

07/01/01 : M’Bour. Restaurant Chez Paulo, rencontre avec Samba, prof de français, de latin et de grec. « J’ai habité 3 ans en Algérie. Là-bas, ils m’appelaient l’Africain. Je rentrais dans un magasin vide. Cinq minutes après, il était plein de monde, ils se bousculaient pour me voir ! Ils n’avaient jamais vu de Noirs ! » « Les Français avaient la notion d’assimilation, contrairement aux Anglais qui ne désiraient qu’exploiter économiquement le pays. Les habitants de Saint Louis, Goré, Rufisque étaient des citoyens à part entière. Il y avait des députés noirs à l’assemblée nationale, même si cette assimilation a signifié la destruction des traditions et la culture africaine. » « Senghor est un personnage ambigu. D’un côté il est le produit de la civilisation occidentale, il se sent redevable de ce patrimoine, et de l’autre il est le créateur avec Aimé Césaire de la notion de négritude qui vise à retrouver les racines de la culture noire. » Alors Samba nous déclame avec ferveur le poème Femme Noire de Senghor : « Femme nue ! Femme noire ! Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ! J’ai grandi à ton ombre… la douceur de tes mains bandait mes yeux… » Accord parfait entre sa voix ample et le son étincelant de la Kora, puissance dramatique du phrasé, violence et douceur en alternance. Samba nous raconte la femme, et à travers elle, il nous raconte la vie (encore une fois l’emphase qui gâte mon écriture ; je mets ça sur le compte de la bière sénégalaise). Son charme magnétique nous donne la chair de poule et redonne chair au mot négritude, parce qu’il parle avec son corps, un corps de Noir qui sait jouir et souffrir tout son saoul. Un jour, je renaîtrai Noir pour voir ce que ça fait.

Nianing, journée mi-vécue mi-rêvée : matinée passée à faire des croquis dans le ventre du baobab sacré, rêvasser de longues minutes en fixant l’horizon, fermer les yeux, essayer d’emporter avec soi les visions d’ici, rejoindre Nin’ pour le déjeuner, courir avec elle dans les herbes sèches, piquer un somme à l’ombre d’un palmier, rester tous les deux enlacés à goûter les derniers rayons du soleil,  se jeter dans la mer à la nuit tombée, s’endormir sur la plage, se réveiller au milieu de la nuit et regarder les étoiles jusqu’au lendemain matin.

Etienne M’Diouf, un ostréiculteur rencontré sur le ponton reliant Fadiouth. Il fait aussi la récolte du coton. Il tient un discours étonnant pour m’expliquer son métier :

– Il faut être pur pour pécher des huîtres. Si on est impur, les huîtres, après, elles ont des péchés. Les gens impurs, ce sont ceux qui conduisent les machines, les voitures, les bicyclettes… Il faut compter six mois sans avoir toucher une seule machine si tu veux redevenir pur. Il faut aussi prier beaucoup, beaucoup. Les jeunes maintenant, ils sont impurs. Alors forcément ils font des péchés quand ils récoltent des huîtres, et ils font un deuxième péché quand ils ne stockent pas leurs huîtres au soleil, parce qu’alors les mauvais esprits ne peuvent pas s’échapper des huîtres. Il faut les stocker comme faisaient nos ancêtres… Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que les huîtres sont plus ou moins pures selon l’endroit où on les pêche. Chaque endroit a un nom d’animal : chien, chat, hyène ou chacal. Et si tu es bien avec l’animal ou avec la famille de l’animal (le chacal fait partie de la même famille que le chien), eh bien tu trouveras moins d’animosités dans les huîtres, moins d’esprits mauvais.

– Comment tu sais tout ça ?

– Je suis étudiant, j’étudie la nature, les esprits de la nature.

– Et les esprits te parlent ?

– Oui ils me parlent. Je suis issu d’une famille maraboutique. Dans les cimetières, grâce à l’esprit saint, les ancêtres nous enseignent comment travailler. Les terres que nous cultivons leur appartiennent. Il faut respecter la façon de travailler des anciens. C’est un sacerdoce de récolter le coton et de pêcher les huîtres. Il faut faire des ablutions et ne pas toucher de machines. Les jeunes aujourd’hui, ne travaillent plus, ou ils travaillent mal. Ils restent les bras croisés. Moi je travaille en respectant la tradition pour que les anciens, mon grand-père, ma grand-mère, puissent revivre un jour.

– C’est le prêtre qui t’a enseigné ça ?

– Non. Certains prêtres sont impurs, ils ont touché les machines. Je le sais parce que moi je vis directement avec la nature, sans machine. Je le sais parce que je suis étudiant et que je sais écouter les esprits. Je pourrais t’emmener dans ma pirogue pour te montrer comment on fait. On peut même y aller avec ta technologie (il pointe du doigt mon appareil photo).

Je suis au bord d’une réalité que j’ai du mal à appréhender. Je marche, je regarde, je rencontre des gens, je discute avec eux, je les écoute, je leur parle avec toute la sincérité dont je suis capable, mais une barrière invisible me sépare d’eux en permanence. Je suis né du côté rassurant de cette barrière. Je reste de cet Occident, quoi que je fasse. Même si je me la joue freewheeling, le risque pris en venant ici, même après avoir tout plaqué, est dérisoire par rapport à la précarité de leurs conditions de vie. Explorant l’Afrique sac au dos, à tout moment j’ai la possibilité de revenir dans le nid douillet de l’Occident. Dès que j’en aurai assez de découvrir la rugosité de l’autre côté, il me suffira d’acheter un billet retour pour vivre de nouveau à l’abri, dans le confort et dans l’ennui.

Tu m’as dit : on regarde mieux ce qu’on ne connaît pas et mon œil étonné regarde les manguiers et les baobabs déracinés qui défilent à toute allure depuis le taxi-brousse. Le gris vire à l’ocre sur la semelle de nos sandales. Ici la terre est rouge comme dans mes rêves. À chaque jour une nouvelle vie. La savane laisse place à un paysage de paludes. Les arbres se font de plus en plus rares. On peut voir les baobabs se regrouper par quatre ou cinq pour palabrer tranquilles.

Série d’impressions nouvelles, longues traversées peuplées de détails. Flux tellement dense de sons et d’images. Qu’est-ce qu’on retiendra de ce brouhaha indémêlable ? Essayer d’écrire en se tenant au plus près des sensations premières. Ne pas chercher à décortiquer ou à analyser. Simplement raconter ce que le regard capte.

Action musicale du climat. Nos peaux brûlées, nos corps plongés dans l’Atlantique pour ne pas qu’ils s’endurcissent trop et deviennent imperméables aux choses qui les entourent. Allongé sur le sable, je renifle ta nuque, lèche ton épaule salée et iodée. L’odeur de l’Afrique mêlée au goût de ta peau m’évade dans l’été divin.

Ce matin, cabotage paludéen. Notre pirogue remonte lentement un large bolong. On glisse tranquille sur l’eau quand notre regard est tranché net par un svastika peint sur une pirogue qu’on double au ralenti. Le svastika se détache en noir sur fond rouge et blanc. On questionne le piroguier et son pote. On n’obtient pas d’explications précises.

Aujourd’hui, jour de Korité, fin du Ramadan. Lassitude. J’attends qu’il me tombe quelque chose sur la figure mais rien ne se passe. Assis au bord d’un bolong, mon regard se perd dans une mer d’huile. D’ici, difficile d’imaginer que le manège occidental se poursuive de plus belle. Eau étale, ciel limpide, air tropical, odeur de mangrove : quelle quiétude, mais aujourd’hui, je ne suis sans doute pas à la hauteur du spectacle. Vie voluptueuse que j’ai pas la force d’aimer. Je me sens même pas loin de mordre le sable. Peut-être les médocs que je prends, ou la chaleur qui me fait divaguer. Ne pas faire chier les autres. Trouver un coin sombre. Aller se perdre un peu plus loin. Je piétine des tas de coquilles d’huîtres (c’est le pain quotidien du Sine Saloum). Chair de requin qui sèche sur des armatures de bois. Huîtres qui s’agrippent aux racines des palétuviers. Ma carcasse désorientée frôle les bougainvilliers gonflés de soleil. Je trouve finalement un gentil coin à l’ombre. Pendant de longues minutes, je ne bouge pas d’un cil et regarde le visage serein des Sénégalaises, leurs longs cils courbés. L’éclat de leur regard déjà me guérit. J’observe maintenant les racines de palétuviers se poursuivre en veines puissamment tendues. Elles déforment en la gonflant de façon grotesque la base du tronc. En fin d’aprem, je pique une tête dans l’Atlantique pour noyer les bulles que j’ai dans la tête. L’océan lavera tous mes crimes.

Merveilleux sourire de ce chef de village peul, ses traits fins, ses yeux en amande. Il nous offre une papaye en guise de bienvenue. Il nous montre sa carte de cultivateur. Nous explique ses différentes cultures. Il nous présente ensuite à ses six enfants, tous plus adorables les uns que les autres. Bonheur de ressentir la sérénité et l’harmonie qui règnent dans ce village.

Texte intégral ici : Touba Dialo – M’Bour – Nianing – Joal-Fadiouth – Sine-Saloum

Genèses dans les zones de flottement

Genèses dans les zones de flottement, les espaces entre les villes, les terrains vagues. Les portes de Paris agissent sur Léo comme des pôles magnétiques. Les parkings déserts, les friches industrielles, les voies ferrées abandonnées, les morceaux de taule dont on pourrait faire des sculptures, toutes les choses qui s’effondrent et ne font déjà plus partie du spectacle l’ont toujours fasciné. C’est sans doute parce qu’il aime se sentir à la lisière des choses, comme sur la grève d’Yffiniac où il courait enfant entre la terre et la mer, enveloppé de cette brume marine tendre et fraîche qui efface tout repère. J’ai grandi en décalé et maintenant encore, c’est dans l’entre-deux que je respire le mieux, lorsque j’ai l’impression d’échapper au contrôle social. Mes pensées ont besoin d’herbes folles, d’épaves rouillées et de beaucoup de ciel pour vagabonder. Léo peut errer pendant des heures jusqu’à ne plus savoir où il se trouve. Dérivant dans les interzones situées en bordure des villes, il s’imagine rejoindre les poètes et leur folie fragile. C’est dans la marge que se trouvent les braises, se répète-t-il. Le vide ouvre des possibilités de rêveries nouvelles. D’ailleurs, ce sont toujours les marginaux qui renouvellent notre façon de vivre. Aujourd’hui, il parcourt une ancienne zone industrielle située entre la Courneuve et AubervilliersSeuls quelques bâtiments définitivement provisoires se dressent çà et là. Le trop-plein de la ville est tenu à distance. Le bruit de la circulation est à peine perceptible. On entend quelques aboiements au loin. L’existence même de la ville semble incertaine. L’errance de Léo est parfois joyeuse, parfois mélancolique. Ce soir, les actualités rendent son humeur particulièrement sombre. Les rues sont sales, murmure-t-il, les habitants pourrissent sur place. Partout ça sent le malheur et le désespoir. Il s’accroupit près d’une benne à ordures, ramasse une boîte de conserve éventrée, passe son pouce sur le métal chromé rongé par la rouille. Trouver quelque chose de grand dans chaque déchet. Aussitôt reviennent les jeux de massacre de l’enfance, l’expo Warhol qu’il avait vu avec sa mère à la fin des années 80, et aussi les boîtes de sardines de la Croix-Rouge, couvertes de poussière, vendues dans une petite boutique de Chinguetti. Puis il regarde au loin, vers les entrepôts en briques désaffectés. Trois grues découpées sur l’horizon, comme des insectes menaçants. Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir construire dans un endroit pareil ? Un asile ? Une prison ? Léo sent bien que le fil fragile le rattachant à cette vie de chameau est prêt à se rompre. Qu’est-ce que j’ai encore dans le ventre ? Est-ce que je trouverai le courage de jouer ma vie jusqu’au bout, d’en faire une affaire personnelle, de ma vie, et de la jouer sur ce qui me tient le plus à cœur ? Le promeneur se redresse. Il plisse les yeux. Dans le jour qui s’éteint, il n’a pas à forcer beaucoup son imagination pour se retrouver en plein Sahel. Rejoindre les déserts comme avantce serait fuir la catastrophe qui s’annonce. C’est lourd, pénible, mais c’est ici et maintenant qu’il faut se battre. Sans haine mais sans relâche. Léo reprend sa marche, attentif au presque rien. Il déambule parmi les amas de ferraille et les fleurs sauvages. Il longe d’anciennes halles industrielles aux dimensions remarquables. Le chemin s’ouvre au hasard. Au bout d’une demi-heure de marche, il s’arrête sur un terrain de foot abandonné, scrute les barres d’immeubles délabrés et les tours décrépites pour évaluer l’étendue du désastre. La fine pellicule est en train de craquer. Comment sauver ce qui peut l’être ? Faudrait reprendre le récit de notre errance depuis le début. Léo sort la caméra de sa sacoche. Je vais filmer les décombres du présent pour essayer d’inventer la suite.

(en images ici)

Dakar – Casamance

Soirée à l’ouest de Dakar, au bout de la presqu’ile du Cap-Vert, au phare des Mamelles. On n’allait pas louper un nom comme ça. Coucher de soleil à se flinguer. Chant d’un coq au loin avec cette impression un peu stupide d’être chez soi dès qu’on l’entend, suivi par celui d’oiseaux que je me plais à imaginer migrateurs. Éclair blanc du phare toutes les 5 secondes. A nos pieds, bruit du vieil océan qui apaise. On distingue vers le nord la pointe la plus à l’ouest du continent africain. Douarnenez battu à plates coutures. La lune vient de se lever. Elle éclaire la grande colline rocheuse. On sursaute lorsqu’un oiseau nocturne passe très près de nous à tire-d’aile. Derrière la colline on devine le halo des lumières de la ville. On est bien ici, dans la presque nuit du cap vert. Loin au-dessus de nous la danse des planètes suit tranquille’ son cours.

Ciel éclatant, lumière aveuglante, aigle pêcheur qui plane longuement au-dessus de nos têtes. Et quand on regarde à hauteur d’homme : latérite ensevelie par les dunes, flamboyant rouge écarlate, racines longues et puissantes du fromager sur lequel je suis adossé, à mes pieds pierres spongieuses (les Mamelles sont d’anciens volcans) dont je ne connais pas le nom. Et le temps qui se dilate quand la nuit se lève. La couleur est le rouge, le jaune, le vert et le bleu. Présence irréfutable des êtres et des choses qui m’entourent. Beauté tragique de l’immédiat. Le souvenir de certaines visions violentes, immédiates de l’enfance me revient.

Ne restons pas plus d’une semaine au même endroit, me dis-tu, la vie perdrait de son tragique. Pour partir on est tous les deux toujours d’accord.

Ousmane, rencontré à bord du Joola, est un tout jeune immigré. Il nous raconte son arrivée en France il y a deux ans. « Les prix en France et au Sénégal, ça a simplement rien à voir, le jour et la nuit ! Me souviens, quand j’ai reçu ma première paye, j’étais sûr qu’ils avaient fait une erreur ! Après, ma femme m’a dit que c’était exact, et que, de toute façon, dans peu de temps, j’en voudrais encore plus ! » « Je travaille encore deux, trois ans en France, et après je rentre au Sénégal. C’est vrai, c’est vraiment pas une vie que vous avez là-bas. Tu travailles toute la journée, 8h-12h30 – 14h-17h, pas une minute de plus ou de moins. Le soir, tu penses encore au boulot, et puis tu dors. Comme ça tous les jours. En France, il y a que l’argent en fait. Mais quand les copains vont me voir revenir au Sénégal, avec tous mes millions, ils vont être fous ! C’est sûr, ils voudront tous aller là-bas ! Vous avez entendu parler des types qui s’accrochent au train d’atterrissage des Boeings pour venir en France ? Incroyable ! Moi, quand j’étais au Sénégal, j’avais vraiment rien. Je sortais des caisses des pirogues et je gagnais 500 FCFA pour une journée de travail. Maintenant, j’ai plusieurs millions de francs CFA sur mon compte ! »

24/12/00 : Carabane. Ce matin, longue balade dans la mangrove : Ecole Spéciale (maison de redressement). Maison des esclaves avant le départ pour l’île de Gorée. Eglise bretonne en ruines : traverses de métal rouillé soutiennent un toit en taule ondulée, murs lépreux. Traînées de peinture ocre. L’envie de filmer me démange. Du plâtre jauni recouvre le ciment. Sable mêlé de coquillage. Moisissure le long des murs, moisissure rongeant les bénitiers en forme de coquille St Jacques. Au fond d’un trou béant : rosace soufflée par le temps. Dehors, bouteille de butagaz rouillée et moyeu de roue tous deux pendus à une branche. Frappés l’un contre l’autre, ils servent de cloche pour appeler les fidèles à la prière car, contre toute attente, l’église en ruines est toujours en activité.

Poules, canards, truies, porcs, porcelets, chèvres, chevreaux, bébés en totale liberté. Les porcelets ronchonnent doucement. Ils inspectent le sol de leur groin humide, frottent avec volupté leur pelage contre l’écorce des manguiers. Une maman et son bébé s’endorment mollement au creux des troncs de fromagers. Je m’approche d’eux. Ils ouvrent les yeux à demi, puis les referment, trop fatigués pour être inquiets. Leur respiration est lourde, appliquée. Ils ont la belle vie, jusqu’à l’égorgement. Un peu plus loin, cinq bébés et deux adultes se goinfrent de pelures de pommes de terre. Les petits sont renversés par les coups de groins des adultes dès qu’ils s’approchent trop près des gros monticules.

La vie est là, dans la lumière incendiaire du crépuscule. Comme chaque soir, un ciel d’une beauté inimaginable s’offre à nous. Les baobabs griffent la pénombre. Un chien galeux fouine autour de nous. La main de Nin’ dans la mienne. Nos t-shirts trempés. J’aime les chatons, les vaches, les porcelets, me dis-tu. Tu as vu, la même ligne étrange est en train de se creuser dans nos deux mains gauches. C’est notre ligne de fuite, Nin’… Bonne nuit, mon amour, demain encore on sera sur la route.

Texte intégral ici : Dakar – Casamance

Le lieu qui m’a vu naître

Les élus locaux avaient repoussé la mer d’un kilomètre pour installer un majestueux dépôt d’ordures. La grève mutilée dégageait des odeurs de femmes. Au loin l’armée des bouchots se dressait telle une légion romaine. Il fermait les yeux et écoutait durant de longues minutes la rumeur continue du monstre aveugle. Chaque jour Léo vivait avec la mer. Il lui semblait qu’elle lui avait tout appris et qu’elle le préservait de la médiocrité du réel. Pour le gamin qu’il était, ce fond de baie était aussi vaste que le monde. Maintenant encore, il aime se rappeler qu’il a grandi là, tout près des falaises sauvages de granit, chez les cannibales. Mon caractère rugueux vient du lieu qui m’a vu naître, se répète-t-il, mon goût de l’infini aussi. Il connaît la rudesse du vent qui se charge de pluie, les éclaircies soudaines et la lumière bleue qui glisse sur les rochers. De la fenêtre de sa chambre, l’enfant peut embrasser des centaines d’hectares de landes hagardes. Comme tout petit provincial, il rêve d’évasion. Léo n’aime pas être dérangé. Il n’aime pas qu’on pénètre dans sa chambre alors qu’il laisse ses pensées vagabonder sur la lande. Ça peut durer des heures. Faudrait qu’il sorte, qu’il prenne un peu l’air. Il les entend parler à travers la porte et il se tait. Léo est un nostalgique précoce, un enfant ombrageux qui sort peu, et lorsqu’il sort, il reste jouer la plupart du temps dans les strictes limites du jardin familial. Il joue dans un dehors clôturé. Dans sa chambre d’enfant lambrissée, il passe les plus riches heures de son enfance et de son adolescence. Maintenant il s’en rend compte, les angles vivants de cette chambre l’ont tenu à l’écart du monde, comme s’ils lui dictaient comment il fallait vivre. Pendant de longues années, il s’est complu dans cet univers chtonien qui le fascinait et imprégnait puissamment ses rêves. Ce monde fantastique de citées englouties et de contrées hostiles, où l’être humain est ramené à sa nature accessoire et éphémère, lui évitait de se confronter au quotidien et éteignait pour un temps l’angoisse permanente qui cache le vrai visage du monstre.

Léo – À la pointe extrême de mon adolescence, je prise les visions abandonnées sur la grève. Paysage de toute éternité. Ce que voyaient les premiers hommes, ce qui a toujours été là, je le vois à mon tour. Je voudrais me replacer devant la Bête, celle qui, je crois, se trouve aux origines de ma vie. Je dois parcourir le territoire de l’enfance pour la retrouver. Je cherche le long de la grève les pièces perdues du puzzle primitif. Maintenant je m’en rends compte : j’ai eu beaucoup de chance de grandir en Bretagne (je n’en retire aucune fierté, c’est juste de la chance). Cette région est l’arrière-pays tenace de mon existence. Un goéland argenté (goueland comme on dit par ici) plane au-dessus de moi. L’oiseau devait être un habitué de la décharge municipale. Elle a depuis peu été enfouie sous des tonnes de gravier. C’est drôle ce désir fou de s’envoler qui s’estompe inéluctablement avec l’âge. Très difficile ensuite de réactiver les anciennes connexions neuronales. Je m’éloigne des algues toxiques et m’accroupis sur le sable, rien que pour le plaisir de le toucher. Le petit Léo est de retour au nid maritime. Insoupçonnable en ce lieu où ciel, terre et mer s’interpénètrent. Le goéland crie au loin. Une partie de mon enfance est dans le cri de ce goéland, me dis-je, et aussi dans l’odeur et la consistance de ces algues gluantes. L’enfant que j’étais adorait dessiner. Sur la plage il passait son temps à gratter le sable mouillé. En touchant du doigt la plage armoricaine, je reprends contact avec le monde féérique des premières années. Je mets ma raison en sommeil et la fantasy enfantine réapparaît. Je dessine tant bien que mal sur le sable humide les traits du monstre de mon enfance. Je tente de faire réapparaître la figure très ancienne qui m’avertissait du danger. Mes yeux se plissent. Je réduis les grains en trop de la gueule, j’augmente la largeur des épaules. Finalement le résultat assez satisfaisant : la chose a un corps de lion couvert d’algues japonaises et une énorme tête de crapaud, une tête molle bien-sûr, et pleine de poussière. Pas de souffle, et des yeux gigantesques. Sa tête et son sexe sont démesurés comme ceux d’un nourrisson. Je peux l’observer à loisir. Quand j’étais gosse je n’en menais pas large face à lui. Pourtant je savais qu’il était là pour me protéger. Maintenant je regarde le visage du monstre aplati sous le soleil ; il paraît presqu’inoffensif. Presque parce que quelque chose en lui reste indétectable. Il a gardé la face étrange de mon enfance. Cette chose que je vois et qui me regarde porte la marque de sa différence sur le front. Sa gueule est ouverte mais on n’entend pas son cri. Je voudrais serrer sa longue patte jaune mais je m’en sens incapable. On ne se défait pas de ses traumatismes si facilement.

(en images ici)

L’immensité en nous

À l’écart pour aller au-delà, le lointain à portée de main.

La vérité, cette étrange brûlure au cœur qu’on aimerait faire durer.

Il suffit de fermer les yeux et quelque chose apparaît. Il suffit de fermer les yeux pour être ailleurs. L’immensité est en nous.

Retrouver la colère d’autrefois et l’étirer dans le présent infini de l’écriture où tout commence constamment.

Ce sang qui ne coule plus

Avec le temps ça s’est assombri ; les jours austères ont débuté. Tout est devenu plus terne, plus fade, à force de se répéter. Une lame de rasoir sur le lavabo. La replacer sur la tablette. Regarder à la fenêtre les feuilles du platane trembler, les derniers rayons dans l’impasse, l’horizon des toits au crépuscule. J’ai les mains froides. Mon corps ne fait plus qu’imiter la vie. Toujours les mêmes gestes, les mêmes grimaces. Je me suis laissé gagner par l’engourdissement de la vie de province, cette existence rétrécie où l’on s’ennuie à crever depuis des siècles et des siècles. Le monde m’est devenu froid, sec, raisonnable. Des souffles ténus venant de je ne sais où. Depuis toute petite j’ai ce genre d’hallucinations auditives lorsque le silence est total, parfois ce sont de brèves visions. Sans doute suffirait-il de presque rien pour revenir à la vie, mais le vide s’étend dans nos corps comme des métastases. Il suffit de te regarder, Léo : la dureté s’est installée sur ton visage. Je crois que tu deviens tout ce que je déteste : cynique, égoïste, froid, satisfait. Je te reconnais à peine. Tu ne me parles plus que de choses anodines. Plus rien de fort ne semble pouvoir t’atteindre. Tu me deviens irrémédiablement étranger. Peut-être te dis-tu la même chose quand tu me vois rentrer du boulot, exténuée. Sur les étagères du couloir, nos anciens livres de chevet. On n’écorne plus les pages des livres aimés pour relire les passages qui, croyait-on, allaient nous changer. Ces voix qui nous étaient si proches se sont tues. On sait tout ce qu’on est en train de perdre mais on ne sait pas comment sortir de la trajectoire que prend notre vie. À l’abri des courants d’air, nos corps craintifs n’osent plus sortir du monde connu. Nos désirs sont devenus prévisibles. Le calcul a éteint la fièvre. C’est à peine si on ose encore rêver d’une autre vie. Salon plongé dans le noir. Léo a fermé les volets en prévision de l’orage qu’ils annoncent pour la nuit. Quand j’entre, le fantôme d’une enfant traverse la pièce à vive allure. C’est mon ange, elle ne m’effraie plus. Aucun obstacle ne l’arrête et déjà elle disparaît dans le mur du fond. J’aime me laisser surprendre par ces apparitions fugitives. Elles me sortent de la solitude. Sans allumer la lumière, je m’assois sur le canapé. Mes yeux s’habituent à l’obscurité. Je devine les moulures du plafond, sur le mur d’en face le dernier tableau rageur que tu as peint, il y a au moins trois ans. Quand est-ce qu’on se réveillera, Léo ? Invente-moi des sourires troublants, des regards bouleversants, des mains qui réchauffent, des soupirs qui en disent longs, un dernier au revoir. Nos soirées, on les passe désormais à regarder les DVD empruntés à la médiathèque. Il nous arrive de tomber sur un bon film, parfois même un chef-d’œuvre, comme ils disent. On assiste alors passivement au spectacle de la vie, incapables que l’on est désormais d’y prendre part. C’est étrange de voir des êtres humains évoluer devant la caméra, étrange comme l’existence semble alors consistante. Elle a plus d’impact sur nous que la réalité de tous les jours. On ressent la froide distance qui nous sépare de la vraie vie. Les films de Pialat, Varda ou Kazan nous donnent une esquisse de ce qu’on a pu vivre un jour. Alors que l’expérience directe de la vie ne semble plus possible pour nous, il nous faut en passer par le cinéma pour retrouver la singularité du réel. Que se passerait-il si je filmais les objets qui m’entourent ? Hier je me suis acheté une caméra numérique pour filmer mon quotidien. Le réel, j’espère l’entrevoir à nouveau. Je filme les choses telles qu’elles se présentent à moi. Ce sont des séquences de quelques secondes : une tasse de café fumante, une paire de babouches usagée, ma main droite posée sur le clavier de l’ordinateur, puis sur ma cuisse. L’index passe lentement sur l’étagère du haut, je filme la poussière au bout de mon doigt. Puis je repasse ces différentes séquences en boucle. À mesure que je les visionne, je suis de plus en plus fasciné. Les objets les plus banals possèdent une étrangeté sidérante. Il paraît évident que leur présence est totalement séparée de la mienne. Même les parties filmées de mon corps semblent se foutre royalement de ma présence au monde. Le réel reste pour moi une parfaite énigme. Je sais que je ne peux y échapper, pourtant je m’en sens définitivement exclu. Retrouver les yeux de l’enfance, le frisson de l’été. S’allonger dans l’herbe et rêver. Rêver aux routes, aux forêts, aux fulgurances qui naissent au grand air, aux réserves de silence, aux horizons toujours mouvants jusqu’à la tombée du jour, aux nuits d’univers qui nous tenaient éveillées jusqu’à l’aube, à l’éclair vif argent quand le soleil se lève, à l’air frais du matin. Ressentir à nouveau la belle usure du voyage, la belle usure du temps sur la route.

On prendra bien le temps de vivre, dans cinq ans, dans dix ans. On dit : « aux prochaines vacances on fera ci, l’année prochaine on partira là » comme si on avait tout le temps du monde devant soi. À quel jeu on joue, Léo ? On ne ressent plus rien d’extraordinaire l’un pour l’autre. Disons qu’on se maintient en vie. On se ménage pour durer. À force d’être dans le confort, à force de ne rien ressentir, on est en train de mourir. Nos rêves ? Nos anciens délires ? On les a empaillés. Comme chaque soir, tu vérifieras que la porte d’entrée est fermée à clef puis tu entreras dans la chambre. Le miroir reflète le visage d’une femme d’une cinquantaine d’années défigurée par l’angoisse. Le regard de la femme me fixe terriblement. La solitude. La vieillesse. Je touche mon nez, mon menton, mes lèvres. Je pince ma joue. L’angoisse dans la glace apparaît plus réelle que sur mon visage. Tu feras le tour du lit en évitant les trous béants dans le plancher. La gueule de la mort toute prête à nous engloutir. La fuite qui pulse dans les veines. Tu viendras t’asseoir au bord du lit, ce lit qui n’a pas changé de place depuis quinze ans au moins. Les murs crient dans le noir. Machinalement tu te déshabilleras. Tu jetteras un rapide coup d’œil dans ma direction. La tendresse absente. Les délicatesses oubliées. Ce sang qui ne coule plus. Pour effacer la journée, on baisera, sans desserrer les dents. Deux corps à la peau cuirassée, aux muscles tendus, sans visage et sans tête. Puis l’esprit nous reviendra. Tu consulteras une dernière fois le flux d’infos sur ton téléphone. Je prendrai un cachet pour dormir. La lampe de chevet projette des tâches de lumière sur les draps défaits. Continuer. Avancer à découvert. Aller vers d’autres marges et s’y perdre. Ou bien revenir aux sources. Marcher au bord des falaises de l’enfance. Tituber dans le vent. On disposera librement de notre temps. On restera attentifs à ce qui fait frissonner nos peaux. Notre enfance se poursuivra sous d’autres formes. Ce sera beau.

(en images ici)

Thiès – Lac Rose – Dakar

Après déjeuner, je m’allonge dans un hamac balancé par l’harmattan. L’harmattan transporte le sable du Sahara pour le noyer dans l’Atlantique. Je respire l’air sec du désert. L’océan gronde au loin. La chaleur fait trembler l’horizon. Mon corps se situe au bord du lac Rose, 20 cm au-dessus d’une terrasse en bois et 3 mètres en dessous du niveau de la mer. Le vent paisible fait frissonner les feuilles. Tout à l’heure, j’ai échangé avec le vent mon panama. Tête nue, j’aurai l’air moins cloche. Des picotements remontent le long de la moelle épinière. Rare et délicieux bien-être. Quelqu’un, tout près de mon oreille, appuie sur les touches de son portable, c’est la dernière chose que j’entends avant de plonger dans le noir.

Au saut du lit je plonge dans l’Atlantique pour me désintoxiquer la tête. Je reprends mon souffle pendant que mon corps jouit trois secondes et demi des premiers rayons qui bientôt lui brûleront les épaules puis il s’enfonce une nouvelle fois dans l’océan. Des mouettes volent en rase-motte. Au large une sirène me fait signe de la rejoindre. Elle veut sans doute m’emmener aux requins. Je fais mine de ne pas la voir. Je suis absorbé par le soleil qui apparaît de derrière un nuage. Je l’imagine sortir des abysses. Chaque vague est une respiration. Elle m’apporte des nouvelles de mon enfance. Elle calme aussi ma peur qui vient je ne sais même plus d’où. La dernière vague gonfle flambée, s’éclate sur mon crâne et pulvérise mon reste d’angoisse.

Gare routière de Dakar : On attend que le bus se remplisse pour enfin partir. L’attente est interminable. On ne compte plus les heures. On joue aux devinettes, on fait un cadavre exquis, on dessine dans la poussière, et puis on ne fait plus rien. On entre dans un état flottant et, au bout d’un long, long moment, survient l’épiphanie. L’interminable attente laisse place à une étrange euphorie, cette euphorie qui naît de l’abandon, du lâché prise. Bouchon jeté dans l’eau et emporté par le courant, disait Renoir. J’aime cette image. Nos corps nus dans l’océan. Rien d’autre n’existe que cette station-service à l’abandon, ces pierres poreuses, cette poussière soulevée par le vent, ce soleil qui nous brûle les yeux. Il s’agit de se réconcilier avec tout ce qui nous entoure. Ce n’est pas du fatalisme, simplement la pleine acceptation des choses telles qu’elles sont et telles qu’elles nous entraînent dans leur mouvement. Ne plus nier l’influence qu’a l’extérieur sur notre comportement, nos gestes, nos pensées. Non pas changer les choses, mais être changé par elles. On commence à comprendre, je crois, ce que voulait nous dire Nicolas Bouvier.

Texte intégral ici : Thiès – Lac Rose – Dakar

Les fêlures

Les fêlures qui aident au rêve. L’éclair vif argent quand le jour se lève.

Nos plus beaux échecs transformés par le temps.

Elle s’est revêtue de sa peau estivale. Une espèce de beauté pure avec son indolence et ses béances.

Frémissement de la vie

La nuit ne dure pas. Depuis que je l’héberge, L est aux petits soins et le mal perd du terrain. Avant, la maladie m’accompagnait en permanence. Dans les moments d’accalmie, la peur d’une rechute me paralysait. Maintenant, dès que la douleur disparaît, la maladie n’existe plus pour moi. Je sens bien que lentement l’écorce cicatrise. L’air entre frais dans les poumons, il sort chaud des narines et de la bouche, j’écoute les battements du sang dans mes veines. J’essaie de me réjouir de la vie à chaque instant. Lorsque la douleur se réveille à nouveau, j’accepte de souffrir aux côtés de L car je sais qu’après, un bonheur plus grand m’attend. Comme une racine de glycine capable de soulever des tonnes de béton, ce frêle bout de femme sait comment délivrer mon corps de la maladie. Sa présence me donne la force d’épuiser toutes les souffrances. Il suffit qu’elle soit là, qu’elle partage la même pièce que moi pour que la vieille machine déglinguée se remette en route. Dès qu’elle apparaît dans mon champ de vision, c’est le retour mystérieux de la vie. Un excédent de force inespéré m’envahit. Cette force, sans doute mon corps la ressent-il avec d’autant plus d’intensité qu’il a si longtemps été atrophié, pour ne pas dire dévasté, par le mal. On le sait, ce sont les êtres souffreteux qui parlent le mieux de la grande santé.

L est bonne à vivre, et j’approfondis chaque instant de vie avec elle. Elle me laisse entrevoir le bonheur, ou plutôt une joie fragile qui m’aide à tenir debout. La mort semble avoir marquée une pause dans ma tête. Dans le corps non, sans doute pas. Le crabe continue sûrement de me dévorer l’estomac. Et alors ? comme dirait Andy Wahrol. Tu es en train de crever, et alors ?  Tâche d’être ami avec toi-même pour ce qu’il te reste à vivre, et de cheminer vers ce qui est bon pour toi. « La nature à chaque instant s’occupe de votre bien-être. Elle n’a pas d’autre fin. Ne lui résistez pas ». Cette phrase de Thoreau, depuis que je l’ai découverte, me sert de guide. J’ai décidé que ce sera mieux maintenant. L’appétit revient. Ma digestion s’améliore. Ça ne me dérange plus de croiser mon regard de sursitaire dans le miroir. Je suis toujours aussi chétif mais le regard est presque serein. L m’a réconcilié avec mon corps affaibli. J’ai cessé de lutter. J’ai rendu les armes. Ça sert à rien de combattre un ennemi increvable. J’ai retiré ma couronne d’épines et je l’ai posé sur la table. Avec Calaferte j’ai appris que la vie n’avait pas un sens expiatoire car non, il n’y a pas de péché originel. Je laisse maintenant venir le désir de guérison. La Grande Broyeuse m’a raté de peu. Désormais je ferai tout comme si c’était la dernière fois, une dernière soirée d’été, un dernier verre au crépuscule, une dernière traversée de Paris la nuit, une dernière danse. Je sourirai béatement dès que je croiserai le regard de quelqu’un. Je sourirai à la caméra de toutes mes grandes dents, puis je la prendrai dans mes mains, la caméra, et je filmerai la suite de l’histoire moi-même parce que mes yeux ont besoin de voir. Je laisserai tourner longtemps, longtemps, longs travellings comme de longues enjambées dans la nuit, plan fixe sur ta main posée sur la table en bois vernis, puis sur ton visage dont j’essaierai de saisir la moindre expression. Je serai absolument là, à l’écoute de ce qui surgit. Tous les deux, on s’en remettra au silence. Il s’agit de ne pas trahir les accords de l’enfance.

Nous fumons du chanvre depuis des millénaires. Et ce soir particulièrement. Quelque chose grandit dans tes yeux, me dis-tu doucement. Ça doit être la mécanique céleste de tes seins, ça m’a ouvert les yeux. Je sens que quelque chose est en train de se retirer de mes entrailles. Il est donc possible de guérir sans médicaments. Sans doute suffit-il d’être fou amoureux. Depuis le temps que nos corps se cherchent, se rapprochent et s’apprécient, ils me donnent l’illusion qu’ils sont exclusifs l’un à l’autre.

 (en images ici)

Le camp des assassins

« Écrire, c’est bondir hors des rangs des assassins. » Franz KAFKA

Tu as reposé le livre sur la table basse. Tu as allumé une cigarette, et puis tu m’as parlé, à pas comptés comme tu aimes faire, choisissant les termes avec soin, marquant un silence entre chaque bloc de mots : c’est vrai qu’on vieillit sournoisement. Les minutes d’inattention se sont accumulées, et on a fini par perdre le fil de ce qui autrefois nous faisait battre le cœur. Nos caractères qu’on trouvait si subtils se sont peu à peu accommodés de la vulgarité de l’époque. On est devenus une caricature de nous-mêmes. Puis tu as évoqué ce qu’on s’est obstinés à ne pas voir durant toutes ces années, les images bouleversantes qui auraient dû nous faire agir, les phrases aussi qui venaient d’ailleurs. On ne les comprenait qu’imparfaitement, ces phrases, mais on aimait à les prononcer. C’étaient des antidotes, des formules magiques qu’on apprenait par cœur. On voulait croire qu’à force de les répéter elles nous sortiraient de là, mais rien ne s’est déroulé comme prévu. Tu as sans doute raison : tous ces détails, pris séparément, paraissent insignifiants, mais c’est leur accumulation qui a fini par nous perdre. On a rejoint le camp des assassins sans même qu’on s’en rende compte. A ressasser les mêmes pensées, à répéter les erreurs du passé, à refuser le combat contre ce qui nous consumait à petits feux, notre conscience s’est absentée. On a choisi la voie la plus confortable : un travail de gestionnaire dans une grosse boîte, une gentille petite famille, les vacances à la mer et à la montagne, en cachette quelques folies raisonnables, et pour le reste on ferme les écoutilles. Qui pourrait nous en faire le reproche ? On a suivi le cours naturel des choses. Comme tous les autres, on s’est engouffrés dans le tunnel de l’obéissance sans broncher. Il est tellement plus facile de vivre comme des automates, la tête pleine de poussière.

Et puis tu m’as demandé : combien de temps peut-on survivre ainsi, à bout de souffle ? Nos jeux usés jusqu’à l’os. Chaque jour tenir un jour de plus, et pourquoi tenir quand autour de nous plus rien ne tient, les uns attendant les échéances de brefs bonheurs particuliers, les autres se débattant dans leur coin avec les histoires qu’ils se racontent du matin au soir, certains tout de même, les plus obstinés, cherchant à bricoler leur petit rock avec un reste d’excitation adolescente, ce qui pour un temps leur permet de tenir la mort à distance. Une vie sans désir véritable ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà ce qu’on proclamait fièrement à 20 ans. Tu te souviens ? On rêvait d’être libres. On se croyait plus malins que les autres. Alors, avec ton ironie habituelle, tu m’as dit : c’est pas grave, on attendra la prochaine guerre pour s’acheter un super écran 3D. Il tapissera tout le mur du fond et on se laissera entraîner par le flux d’illusions en continu. On plongera en full HD au cœur du vide. Tu tiras une longue bouffée, puis, sûre de ton effet, tu ajoutas : maintenant il faut accepter le chaos sans se raconter d’histoires. On pourra se laisser porter par la beauté de l’artifice, mais sans en être dupes. On va plus s’aplatir, Léo, il nous reste une toute petite chance de nous inventer un autre destin.

(en images ici)

Frontière mauritanienne – Nouadhibou


On marche tous les deux le long de la côte de Nouadhibou. Je lui serre fort la main, sans doute un peu trop. Elle est heureuse ce soir, il me semble. Elle aime quand il n’y a rien autour. Mon amour a besoin d’espace, m’a-t-elle dit un jour. On fait halte au bout du Cap blanc. Je songe au radeau de la méduse, aux hommes accablés, à ceux qui restent plein d’espoir jusqu’au bout. Le soleil se couche sur la mer agitée. Extrait de Frontière mauritanienne – Nouadhibou

Laayoune – Dakhla – Frontière mauritanienne


La nuit dernière j’étais allongé au creux de deux mamelles de sable énormes. Je scrutais un ciel sans étoile. Une tempête s’est alors levée dans un silence absolu. Le sable me recouvrait lentement le corps. J’avais la certitude de mourir enseveli mais je me sentais tellement las que je ne bougeais d’un pouce. Les picotements du sable sur ma peau étaient plutôt agréables. Suite du voyage en Afrique de l’Ouest : Laayoune – Dakhla – Frontière mauritanienne