Thiès – Lac Rose – Dakar

Après déjeuner, je m’allonge dans un hamac balancé par l’harmattan. L’harmattan transporte le sable du Sahara pour le noyer dans l’Atlantique. Je respire l’air sec du désert. L’océan gronde au loin. La chaleur fait trembler l’horizon. Mon corps se situe au bord du lac Rose, 20 cm au-dessus d’une terrasse en bois et 3 mètres en dessous du niveau de la mer. Le vent paisible fait frissonner les feuilles. Tout à l’heure, j’ai échangé avec le vent mon panama. Tête nue, j’aurai l’air moins cloche. Des picotements remontent le long de la moelle épinière. Rare et délicieux bien-être. Quelqu’un, tout près de mon oreille, appuie sur les touches de son portable, c’est la dernière chose que j’entends avant de plonger dans le noir.

Au saut du lit je plonge dans l’Atlantique pour me désintoxiquer la tête. Je reprends mon souffle pendant que mon corps jouit trois secondes et demi des premiers rayons qui bientôt lui brûleront les épaules puis il s’enfonce une nouvelle fois dans l’océan. Des mouettes volent en rase-motte. Au large une sirène me fait signe de la rejoindre. Elle veut sans doute m’emmener aux requins. Je fais mine de ne pas la voir. Je suis absorbé par le soleil qui apparaît de derrière un nuage. Je l’imagine sortir des abysses. Chaque vague est une respiration. Elle m’apporte des nouvelles de mon enfance. Elle calme aussi ma peur qui vient je ne sais même plus d’où. La dernière vague gonfle flambée, s’éclate sur mon crâne et pulvérise mon reste d’angoisse.

Gare routière de Dakar : On attend que le bus se remplisse pour enfin partir. L’attente est interminable. On ne compte plus les heures. On joue aux devinettes, on fait un cadavre exquis, on dessine dans la poussière, et puis on ne fait plus rien. On entre dans un état flottant et, au bout d’un long, long moment, survient l’épiphanie. L’interminable attente laisse place à une étrange euphorie, cette euphorie qui naît de l’abandon, du lâché prise. Bouchon jeté dans l’eau et emporté par le courant, disait Renoir. J’aime cette image. Nos corps nus dans l’océan. Rien d’autre n’existe que cette station-service à l’abandon, ces pierres poreuses, cette poussière soulevée par le vent, ce soleil qui nous brûle les yeux. Il s’agit de se réconcilier avec tout ce qui nous entoure. Ce n’est pas du fatalisme, simplement la pleine acceptation des choses telles qu’elles sont et telles qu’elles nous entraînent dans leur mouvement. Ne plus nier l’influence qu’a l’extérieur sur notre comportement, nos gestes, nos pensées. Non pas changer les choses, mais être changé par elles. On commence à comprendre, je crois, ce que voulait nous dire Nicolas Bouvier.

Texte intégral ici : Thiès – Lac Rose – Dakar

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Les fêlures

Les fêlures qui aident au rêve. L’éclair vif argent quand le jour se lève.

Nos plus beaux échecs transformés par le temps.

Elle s’est revêtue de sa peau estivale. Une espèce de beauté pure avec son indolence et ses béances.

Frémissement de la vie

La nuit ne dure pas. Depuis que je l’héberge, L est aux petits soins et le mal perd du terrain. Avant, la maladie m’accompagnait en permanence. Dans les moments d’accalmie, la peur d’une rechute me paralysait. Maintenant, dès que la douleur disparaît, la maladie n’existe plus pour moi. Je sens bien que lentement l’écorce cicatrise. L’air entre frais dans les poumons, il sort chaud des narines et de la bouche, j’écoute les battements du sang dans mes veines. J’essaie de me réjouir de la vie à chaque instant. Lorsque la douleur se réveille à nouveau, j’accepte de souffrir aux côtés de L car je sais qu’après, un bonheur plus grand m’attend. Comme une racine de glycine capable de soulever des tonnes de béton, ce frêle bout de femme sait comment délivrer mon corps de la maladie. Sa présence me donne la force d’épuiser toutes les souffrances. Il suffit qu’elle soit là, qu’elle partage la même pièce que moi pour que la vieille machine déglinguée se remette en route. Dès qu’elle apparaît dans mon champ de vision, c’est le retour mystérieux de la vie. Un excédent de force inespéré m’envahit. Cette force, sans doute mon corps la ressent-il avec d’autant plus d’intensité qu’il a si longtemps été atrophié, pour ne pas dire dévasté, par le mal. On le sait, ce sont les êtres souffreteux qui parlent le mieux de la grande santé.

L est bonne à vivre, et j’approfondis chaque instant de vie avec elle. Elle me laisse entrevoir le bonheur, ou plutôt une joie fragile qui m’aide à tenir debout. La mort semble avoir marquée une pause dans ma tête. Dans le corps non, sans doute pas. Le crabe continue sûrement de me dévorer l’estomac. Et alors ? comme dirait Andy Wahrol. Tu es en train de crever, et alors ?  Tâche d’être ami avec toi-même pour ce qu’il te reste à vivre, et de cheminer vers ce qui est bon pour toi. « La nature à chaque instant s’occupe de votre bien-être. Elle n’a pas d’autre fin. Ne lui résistez pas ». Cette phrase de Thoreau, depuis que je l’ai découverte, me sert de guide. J’ai décidé que ce sera mieux maintenant. L’appétit revient. Ma digestion s’améliore. Ça ne me dérange plus de croiser mon regard de sursitaire dans le miroir. Je suis toujours aussi chétif mais le regard est presque serein. L m’a réconcilié avec mon corps affaibli. J’ai cessé de lutter. J’ai rendu les armes. Ça sert à rien de combattre un ennemi increvable. J’ai retiré ma couronne d’épines et je l’ai posé sur la table. Avec Calaferte j’ai appris que la vie n’avait pas un sens expiatoire car non, il n’y a pas de péché originel. Je laisse maintenant venir le désir de guérison. La Grande Broyeuse m’a raté de peu. Désormais je ferai tout comme si c’était la dernière fois, une dernière soirée d’été, un dernier verre au crépuscule, une dernière traversée de Paris la nuit, une dernière danse. Je sourirai béatement dès que je croiserai le regard de quelqu’un. Je sourirai à la caméra de toutes mes grandes dents, puis je la prendrai dans mes mains, la caméra, et je filmerai la suite de l’histoire moi-même parce que mes yeux ont besoin de voir. Je laisserai tourner longtemps, longtemps, longs travellings comme de longues enjambées dans la nuit, plan fixe sur ta main posée sur la table en bois vernis, puis sur ton visage dont j’essaierai de saisir la moindre expression. Je serai absolument là, à l’écoute de ce qui surgit. Tous les deux, on s’en remettra au silence. Il s’agit de ne pas trahir les accords de l’enfance.

Nous fumons du chanvre depuis des millénaires. Et ce soir particulièrement. Quelque chose grandit dans tes yeux, me dis-tu doucement. Ça doit être la mécanique céleste de tes seins, ça m’a ouvert les yeux. Je sens que quelque chose est en train de se retirer de mes entrailles. Il est donc possible de guérir sans médicaments. Sans doute suffit-il d’être fou amoureux. Depuis le temps que nos corps se cherchent, se rapprochent et s’apprécient, ils me donnent l’illusion qu’ils sont exclusifs l’un à l’autre.

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Le camp des assassins

« Écrire, c’est bondir hors des rangs des assassins. » Franz KAFKA

Tu as reposé le livre sur la table basse. Tu as allumé une cigarette, et puis tu m’as parlé, à pas comptés comme tu aimes faire, choisissant les termes avec soin, marquant un silence entre chaque bloc de mots : c’est vrai qu’on vieillit sournoisement. Les minutes d’inattention se sont accumulées, et on a fini par perdre le fil de ce qui autrefois nous faisait battre le cœur. Nos caractères qu’on trouvait si subtils se sont peu à peu accommodés de la vulgarité de l’époque. On est devenus une caricature de nous-mêmes. Puis tu as évoqué ce qu’on s’est obstinés à ne pas voir durant toutes ces années, les images bouleversantes qui auraient dû nous faire agir, les phrases aussi qui venaient d’ailleurs. On ne les comprenait qu’imparfaitement, ces phrases, mais on aimait à les prononcer. C’étaient des antidotes, des formules magiques qu’on apprenait par cœur. On voulait croire qu’à force de les répéter elles nous sortiraient de là, mais rien ne s’est déroulé comme prévu. Tu as sans doute raison : tous ces détails, pris séparément, paraissent insignifiants, mais c’est leur accumulation qui a fini par nous perdre. On a rejoint le camp des assassins sans même qu’on s’en rende compte. A ressasser les mêmes pensées, à répéter les erreurs du passé, à refuser le combat contre ce qui nous consumait à petits feux, notre conscience s’est absentée. On a choisi la voie la plus confortable : un travail de gestionnaire dans une grosse boîte, une gentille petite famille, les vacances à la mer et à la montagne, en cachette quelques folies raisonnables, et pour le reste on ferme les écoutilles. Qui pourrait nous en faire le reproche ? On a suivi le cours naturel des choses. Comme tous les autres, on s’est engouffrés dans le tunnel de l’obéissance sans broncher. Il est tellement plus facile de vivre comme des automates, la tête pleine de poussière.

Et puis tu m’as demandé : combien de temps peut-on survivre ainsi, à bout de souffle ? Nos jeux usés jusqu’à l’os. Chaque jour tenir un jour de plus, et pourquoi tenir quand autour de nous plus rien ne tient, les uns attendant les échéances de brefs bonheurs particuliers, les autres se débattant dans leur coin avec les histoires qu’ils se racontent du matin au soir, certains tout de même, les plus obstinés, cherchant à bricoler leur petit rock avec un reste d’excitation adolescente, ce qui pour un temps leur permet de tenir la mort à distance. Une vie sans désir véritable ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà ce qu’on proclamait fièrement à 20 ans. Tu te souviens ? On rêvait d’être libres. On se croyait plus malins que les autres. Alors, avec ton ironie habituelle, tu m’as dit : c’est pas grave, on attendra la prochaine guerre pour s’acheter un super écran 3D. Il tapissera tout le mur du fond et on se laissera entraîner par le flux d’illusions en continu. On plongera en full HD au cœur du vide. Tu tiras une longue bouffée, puis, sûre de ton effet, tu ajoutas : maintenant il faut accepter le chaos sans se raconter d’histoires. On pourra se laisser porter par la beauté de l’artifice, mais sans en être dupes. On va plus s’aplatir, Léo, il nous reste une toute petite chance de nous inventer un autre destin.

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Frontière mauritanienne – Nouadhibou


On marche tous les deux le long de la côte de Nouadhibou. Je lui serre fort la main, sans doute un peu trop. Elle est heureuse ce soir, il me semble. Elle aime quand il n’y a rien autour. Mon amour a besoin d’espace, m’a-t-elle dit un jour. On fait halte au bout du Cap blanc. Je songe au radeau de la méduse, aux hommes accablés, à ceux qui restent plein d’espoir jusqu’au bout. Le soleil se couche sur la mer agitée. Extrait de Frontière mauritanienne – Nouadhibou

Laayoune – Dakhla – Frontière mauritanienne


La nuit dernière j’étais allongé au creux de deux mamelles de sable énormes. Je scrutais un ciel sans étoile. Une tempête s’est alors levée dans un silence absolu. Le sable me recouvrait lentement le corps. J’avais la certitude de mourir enseveli mais je me sentais tellement las que je ne bougeais d’un pouce. Les picotements du sable sur ma peau étaient plutôt agréables. Suite du voyage en Afrique de l’Ouest : Laayoune – Dakhla – Frontière mauritanienne

atelier d’été, 7 | distensions du temps

Voilà, la gourde est vide. C’est la fin des haricots. Tu sens tes jambes trembler. Tu es incapable de te lever. Tu n’as pas mal mais tu es incapable de te lever. Comme si quelque chose t’appuyait sur les épaules. Le corps a renoncé et l’esprit est tellement épuisé qu’il n’a plus la force d’avoir peur. Tu es en train de mourir. De ça au moins tu es sûr. Tu t’enfonces dans les ténèbres sans protester, comme si ta propre fin t’indifférait. Pour tenter d’oublier le poids étrange qui pèse sur tes épaules, tu penses à L. Vous avez laissé derrière vous un bon paquet d’illusions et de combats perdus, mais tout ça ne te désespère plus. La blague touche à sa fin. Le rideau va se baisser. Tout doucement, en silence. Pas si dur qu’on le pense. Je me laisse lentement, lentement régresser jusqu’au fœtal. Je suis Lazare, ni mort ni vivant. D’ici peu, je vais me changer en chose. Les insectes se posent sur moi comme si j’étais déjà cadavre. L’asticot me guette. Mais hors de moi l’effroi. C’est tranquillement que je m’en vais aux mouches. On dit que le sage doit être toujours prêt à se faire la malle. La route a été longue jusqu’ici, c’est pas le moment de faire preuve de faiblesse, ne pas se faire rapatrier juste avant le grand saut final. S’agit de ne pas rater la dernière étape d’une vie malheureuse. Je songe à mon cadavre sans-fleur-ni-couronne, pour solde de tout compte. J’aurais aimé devenir une sculpture, une statue. Mais non, faut pas rêver. Tu ne contrôles plus grand-chose. Tes paupières s’abaissent. Ton diaphragme se soulève amplement. Ton souffle, tu le tiens à bout de bras. Ça devient interminable cette histoire. Tout de même curieux cette fin qui n’en finit pas de finir. Combien de vies j’ai déjà cramées ? Je vais finir par me croire immortel. Peut-être que c’est à force de côtoyer les morts depuis si longtemps. N’empêche, je pensais pas que c’était si épuisant de passer de l’autre côté. Le pire n’est pas de claquer, mais d’agoniser éternellement. Les choses ne peuvent-elles s’arrêter simplement ? On t’avait dit que la proximité de la mort portait la vie à son point d’incandescence. Tu parles ! Tu te sens à présent faible, si faible, et ta lente agonie reste d’une banalité effarante. Au bout d’un long moment, la personne qui était assise dans le noir s’est levée, et je me  suis rendu compte que sa frêle silhouette était là depuis toujours, tapie dans un coin de la grotte, à m’observer en silenceElle m’a tenu compagnie toutes ces années sans jamais me faire face et, depuis que j’ai débarqué sous le grand soleil d’Afrique, elle m’a attendu patiemment dans le recoin le plus sombre de cette grotte. Je la vois qui s’approche lentement. Je suis obnubilé par le mouvement saccadé de ses hanches saillantes. Elle est maintenant à peine à un mètre de moi. Peut-être suis-je déjà mort car je me tiens debout devant elle et je peux observer à loisir son visage de petite pomme fripée. La mort, ce n’est quand même pas cette petite vieille ridicule ?  La voilà qui me sourit et qui me montre ses grandes dents. Elle s’approche encore. Elle est si près de moi que je sens son souffle fétide sur mon visage. Puis, lentement, interminablement, elle penche sa tête osseuse en arrière et ouvre grand sa bouche desséchée. On dirait qu’elle se force à rire, l’impudique, mais aucun son ne sort de la large crevasse qui lui barre le bas du visage. Alors je repense à cette phrase : « Comme ta bouche est immense quand tu souris ». Je m’adresse à elle et je la tutoie pour éloigner la peur. C’est donc toi qui es venue me fermer les paupières. Moi qui t’avais imaginée droite comme un « i », pas baisante pour un sou, tu fais l’enjôleuse. Toute ma vie tu m’as intrigué et même fasciné, les autres osaient à peine t’évoquer, alors que tu n’es qu’une vieille bonne femme répugnante à regarder avec des airs de courtisane sur le retour. T’es venu m’assassiner en douceur, c’est ça ?  M’étrangler délicatement, et avec le sourire en plus. J’ai passé mon temps à t’attendre, et aussi à t’esquiver, mais cette fois impossible de détourner le regard. L’air fraîchit et s’obscurcit. Le temps se ralentit encore un peu comme s’il s’épuisait et je continue à regarder ton sourire qui s’étire indéfiniment. Je ne peux ni m’approcher ni reculer. À toi de décider quand souffler la bougie.

Les autres contributions de l’atelier proposé par François Bon

sauver sa peau

Les soirs de grande lassitude, on s’enferme dans le calme de l’appartement, à l’abri du monde. La semi-obscurité nous protège. Après avoir allumé une ou deux bougies, on  s’invente des rituels pour de rire, comme de s’agenouiller dans le salon et de se jeter un peu de cendre dessus. On répète ce que faisaient les anciens Juifs ou on imite les gosses dans les bacs à sable. Il suffit parfois de remuer les cendres pour faire jaillir la flamme. On va pas survivre comme les autres, que tu m’as dis l’autre soir, à quoi bon jouer les collabos plus longtemps ? T’en a pas marre, toi, de te déguiser en bon-petit-soldat toute la journée ? Je ne t’ai pas répondu tout de suite, puis je t’ai dit que ça ne me déplaisait pas de me faufiler, de ruser avec le monde. Tu as alors enfoncé le clou : quand même pas très glorieux… et après un silence tu as ajouté : Tu veux pas qu’on essaye un autre truc ? Faut qu’on trouve un truc pour rester en vie.

Sarah cherchait encore des moyens de sauver sa peau. Léo, lui, retournait à ses rêves. Le monde extérieur et sa série de portes verrouillées le plombait tant. Plus rien ne lui parlait. Il se souvenait bien de l’appétit des nuits  blanches, de fragments mis en réserve, une certaine manière d’essayer, une certaine manière d’expérimenter, mais il ne parvenait  plus à mettre en lumière les choses qui sont cachées et qui parfois se devinent. Depuis des lustres il se tenait sur le seuil de l’autre monde sans trouver la formule qui tirerait son double de l’oubli.

Léo avait trébuché. Il était retombé dans l’ancien univers en toc. Depuis son retour d’Afrique, il apprenait tant bien que mal à gérer les temps de latence. Le chien errant qui autrefois parcourait le globe avait fini empaillé, mais quelquefois la nuit, et la nuit seulement, il se réanimait mystérieusement. Alors, comme pour la toute première fois, il s’ouvrait à nouveau aux merveilles du dehors. L’espace d’une insomnie, Léo rompait les liens avec la mort ordinaire et retrouvait la source brûlante et glacée, le lieu d’origine où tout s’éclaire. Tandis que son image résiduelle, pâle reflet de celui qu’il avait été, courait du matin au soir après la marchandise, son être réel se carnavalisait la nuit venue en compagnie d’ombres bien plus vivantes que ceux qu’il côtoyait le jour.

atelier d’été, 5 | pour un dictionnaire

THÉÂTRE – Cerveau en roue libre, tu glisses tous feux éteints à travers les rues de Paris et, par instants, sans bien savoir pourquoi, tu frémis de désir. Le rêve contient des détails précieux difficiles à saisir sur le moment et qui s’évanouissent au réveil, petites choses dont presque personne ne parle et qui pourtant touchent à l’essentiel. Elles tiennent sur un fil, un fil si mince qu’il est presque invisible. Tu sens qu’elles pourraient faire émerger la part de toi-même qui est encore en vie. Cette nuit tu franchis les portes du théâtre à l’italienne. L’immense salle que tu survoles est déserte et plongée dans l’obscurité. Seul le plateau est éclairé. N’aie pas peur, approche-toi de la rampe, les rideaux sont ouverts. La scène se déroule dans un cercle de lumière aux contours flous. Une actrice est agenouillée au milieu. Elle porte une robe blanche et légère. Son corps est un peu voûté. Soudain elle tourne la tête vers le public absent. Son visage est étrange, d’une beauté hiératique, sans âge ni expression. Le regard est clair, glacé, surnaturel. Le fantôme d’une actrice, penses-tu. Tu la vois porter à sa bouche une coupe remplie à ras bord d’un liquide noirâtre et épais. A peine les lèvres touchent-elles la substance qu’elle éloigne la coupe d’un geste brusque et la fait déborder. C’est alors que le rideau de gauche se met à trembler. Tu frissonnes. Un coup de vent froid balaye la scène, traverse le corps de l’actrice qui s’écroule en silence. Le bruit métallique de la coupe qui percute le sol et roule sur le plateau résonne longtemps dans ta tête. Le liquide se répand sur les planches par larges cercles, comme de l’encre sur un buvard. Le corps de l’actrice se désagrège rapidement. Bientôt il ne reste plus qu’un tissu blanc enveloppant des restes d’os et un tas de poussière. Tu tentes de te rappeler les traits de son visage et la clarté étonnante de son regard lorsqu’un éclat de rire retentit derrière toi. Tu le sens s’approcher. Une peur aiguë t’empêche de te retourner.

Contribution au dictionnaire du fantastique (atelier proposé par François Bon)

atelier d’été, 3 | aller perdu dans la ville

C’était une balade nocturne dans Larabanga, petite ville du Ghana qui borde le parc national Mole, à la recherche de la pierre mystique dont on nous avait raconté l’histoire à notre arrivée : un homme venu d’Arabie Saoudite qui choisit Larabanga pour terminer son long voyage sur terre, il se recueille au pied de la pierre mystique et jette sa lance du haut de la colline, là où elle se plante il construira une mosquée et depuis les habitants se recueillent près de la pierre mystique, glissent des pièces sous le monolithe en formulant des vœux, s’assurant ainsi la protection d’Allah, piqué au vif je décide de partir après dîner à la recherche de cette pierre imposante en forme de table, je laisse Sarah allongée sur le lit en position du fœtus comme à son habitude, sa culotte jaune trouée, les fesses endolories par le long trajet en bâché, une dernière fois avant de fermer la porte je regarde avec tendresse la plante de ses pieds noircie par une corne épaisse, dehors j’allume une clope et j’écoute, deux oiseaux qui se répondent gaiement, le grésillement continu des néons blancs du bâtiment d’en face, le bruit mat des coups de pilon, au loin l’aboiement d’un chien, l’atmosphère est saturée d’eau, par où aller ? sur le plan ça a l’air simple : il suffit de traverser la ville en suivant la Sawla-Damongo Road sur trois cents mètres, puis de bifurquer vers le nord et de traverser le quartier au pied de la colline mais cette nuit la lune est masquée par d’épais nuages et la route principale n’est éclairée que par quelques ampoules vertes, jaunes et rouges, je distingue à peine les silhouettes des derniers promeneurs qui se déplacent en silence, un vieux reggae s’échappe d’une boutique encore ouverte, je reste quelques minutes à écouter avant de reprendre la route, je marche encore une centaine de mètres puis c’est le moment de prendre vers le nord, je m’engage avec appréhension dans le labyrinthe des rues désertes, presque toutes les cases sont closes, l’une d’elle, plus grande que les autres, est éclairée de l’intérieur, je m’approche et regarde à la fenêtre : une pièce coquettement aménagée, miroir et masques accrochés au mur, jolie table basse et étagères remplies de livres et de magazines, sûrement la maison d’un Peace Corp, j’hésite à frapper, finalement je continue mon exploration dans l’obscurité, devant j’entends un chien qui hurle à la mort, je décide de faire un détour par la droite, arrivé sur une petite place je devine deux garçons qui dorment sur une paillasse devant leur maison, près d’une marmite l’impression de voir un crucifix posé sur des fagots, de drôles d’images me viennent en tête, cadavre en décomposition de Sarah au fond d’un puits, sacrifices humains sur le monolithe… il fait encore plus lourd que tout à l’heure, le t-shirt colle à la peau, j’ai perdu tout point de repère, je tâtonne dans l’obscurité en essayant de garder mon calme et la même direction, ma main frôle les murs en terre, plus loin à la lumière d’une lampe à pétrole une famille est réunie autour d’une marmite fumante, Good evening Browny ! How a’ you ? joie des enfants qui rassure, le père m’indique la direction de la mystic stone avec un léger sourire aux lèvres, c’est là d’où je viens… il faut que je regagne la route principale, je presse le pas, des cris éclatent devant moi, j’aperçois des lueurs de torches qui s’approchent, s’éloignent et s’approchent de nouveau, je fais demi-tour mais il en vient aussi de l’autre côté, les flammes et les cris se déplacent rapidement, déjà ils m’entourent, ne sont plus qu’à quelques mètres, ils scandent toujours les mêmes mots en rythme : Domanika Ooh ! Domanika lololo ! Soudain trois adolescents surgissent au coin de la rue, ils font tournoyer des fétus de paille enflammés au-dessus de leur tête, se poursuivent, font mine de s’attaquer, et quand ils me voient figé contre le mur, ils éclatent de rire.

Toutes les contributions de l’atelier d’été proposé par François Bon

Ivresse

Emmailloté dans mon ivresse artificielle, je me laisse conduire dans un bar par un autre soûlard. J’ai toujours aimé les rencontres de hasard, et les conversations épisodiques dans les cafés. Parfois on peut aller loin avec quelqu’un rencontré au bord d’un zinc. Il n’est que 22 heures. Il m’en reste sur la pédale. Je me ressers un verre, et encore un verre. J’écoute les clients causer de leurs petites et de leurs grandes histoires. Tout ce qu’ils racontent semble si cohérent, récits logiques dénués de tout mystère. Moi je suis incapable de raconter ma vie. Trop décousue. Trop chaotique. Comment dire l’instable, le mouvant, le passé qui déborde le présent ? Autant essayer de mettre de l’ordre dans ses rêves… La vie des clients est métallique. La mienne c’est du chiffon, un vêtement informe plein de trous et de déchirures, qui s’effiloche de toutes parts. J’ai beau tenter de reconstituer le fil des événements, il ne reste de mon existence en jachère que des miettes, des fragments de réel. Pour ça que j’aime tant la poésie, paroles lointaines, éclats de voix dans la nuit, et aussi châteaux de cartes qui s’écroulent, navires en bouts d’allumette partis à la mer, visages sans nom, rencontres sans suite, élans coupés net. Les notes, les esquisses et les croquis toujours me ravissent. Je barbote dans l’évasif et défais ma vie négligemment. Pas grave, je ne fais que passer.

Doucement les choses se changent en vin. Dedans et dehors, pour toi c’est la même chose. Tordu du dedans, tordu du dehors. Hé ! Hé ! Cherche pas à t’évader. Le labyrinthe te protège de celui que tu pourrais être. Tu aimerais juste que quelqu’un t’aime, c’est tout. Tu aimerais que quelqu’un te raconte de belles histoires. Vivant reclus dans ton appart, ça fait trop longtemps que la lune est ton soleil. Tu te lèves. Miracle que tu tiennes encore debout. Tu cherches la sortie. La chaise électrique derrière le comptoir dissipe la lumière. Tu t’accroches à la première table qui se présente. Tu étouffes. Tu t’énerves. Doit bien y avoir un moyen de sortir d’ici ! Tu montes sur la petite table ronde pour toucher du front le ciel. Gamin, tu adorais danser sur les tables, et ce soir tu danses ivre, ivre de fatigue, ta carcasse en perpétuel déséquilibre. C’est ce qui rend ta démarche émouvante, à ce qu’on t’a dit. Bien sûr la table finit par chavirer. Du haut de ton ivresse, tu entrevois la mer un court instant, comme dans un rêve, puis tu t’étales comme une merde. T’inquiète, un artiste ne tombe jamais définitivement. Il trébuche souvent mais rebondit à chaque fois. Squelette en caoutchouc, tu apprendras à bondir par-dessus les obstacles.

Tropique intérieur (3)

Henry Miller

À peine l’événement a-t-il eu lieu qu’un sentiment de perte t’envahit. Tu as beau scruter les visages, les gestes, les objets qui t’entourent, ton regard s’arrête à la surface des choses. Aveugle de nouveau, tu ne vois plus que les formes et les reflets, comme si rien ne s’était produit. La minute inouïe que tu viens de vivre n’est déjà plus qu’une mélodie lointaine qui s’évanouit sans que tu puisses la retenir. De retour au bureau, tu te frottes le visage. Tu tentes comme tu peux de remettre de l’ordre dans tes idées. Un prophète américain t’a remis son billet. Tu as clairement entendu son appel. Tu sens bien qu’un trésor inestimable t’a été donné durant ces quelques secondes hors du temps, mais comment le protéger pour qu’il t’aide à traverser les années de vache maigre qui ne manqueront pas d’arriver ? Oui, quelque chose te chatouille l’âme, l’apprentissage d’une nouvelle vie ne se fait jamais sans une certaine appréhension. Il y a autre chose à faire de son existence, mais quoi au juste ? Tu aimerais te dire que plus rien ne sera comme avant, mais à la vérité tu n’es sûr de rien. Désagréable sensation de ne pas avoir saisi tout ce qui t’avait été donné là. Tu ouvres un fichier Word et tapes les premières questions qui te viennent. L’après-midi tu le passes à revenir dessus :

Comment faire reposer ma vie sur un tel moment de foudre ?

Comment m’acclimater au monde nouveau que je commence à peine à découvrir ?

Est-ce qu’il est possible de  retraverser le miracle une seconde fois, de ressentir à nouveau cette intense volupté, presque douloureuse, d’être au monde ?

Me suffira-t-il de relire le Tropique du Capricorne, avec toute l’attention dont je suis capable, pour que réapparaisse ce puissant sentiment d’étrangeté ?

De retour chez toi, une voix fiévreuse  t’accompagne. N’aie pas peur. Rien ne doit plus te retenir. L’événement a réveillé le vieil enfant que tu abrites depuis toujours. Les choses ne doivent plus être comme avant, Léo, un changement définitif doit découler de cette lecture. Tous, ils essayeront de t’endormir. Ils tenteront de te faire oublier la pluie d’Egypte. Alors il faut que toi tu n’oublies jamais ces quelques phrases qui, en te bousculant, t’ont fait faire un pas de côté. Que tu n’oublie pas ce qui pourrait paraître aux autres comme presque rien, mais qui t’a arraché à la torpeur. Le vrai combat ne fait que commencer. Serre dans tes bras ta révolte et ta rage, serres-les tant que tu peux, mais sans haine.

Tu te fais la promesse de ne jamais faire taire la voix de Miller, d’assumer jusqu’au bout les conséquences qui découlent de ce que tu as entrevu dans le centre commercial. Tu fais confiance à tes intuitions. Malgré le brouillard qui t’entoure, tu te sens plein d’ardeur. Même si tu ne sais bien pas vers où aller, la virulence et l’insolence du vieil enfant t’incitent à avancer les yeux bandés plutôt que de rester les bras ballants. Le soir même, tu continues à écrire pour rendre compte du bouleversement qui a eu lieu. Écrire, c’est rendre possible cette naissance, voilà ce que tu te dis. Mais le cerveau est  grippé. Tu n’es pour l’instant capable que de phrases définitives. Qu’importe ! Dans la grotte que tu te crées, tu vas poursuivre patiemment l’exploration, entre orgueil et désespoir. Tu sais bien que le chemin avec les mots demande du temps et de la persévérance, et toi tu as la fierté de ne rien vouloir lâcher. Elle remonte à loin, cette rage qui te tient en vie. Elle t’accompagne depuis l’enfance. Tu sais que toi aussi, un jour, tu seras capable d’écrire quelque chose d’excessivement vrai. Alors tu pourras te dire : “  Pas mal, mon vieux. Oui pas mal… toi non plus, tu n’as rien d’une limace. ”

Tropique intérieur (2)

Tu es immobile, éveillé, le cœur battant. Tu reposes le livre de Miller sur la table du  fast food, promènes ton regard ébloui sur les activités humaines du centre commercial, dans cet endroit vide d’où naissent pourtant les miracles. La vie domestique réserve parfois de belles surprises. Pour toi seul la réalité s’est dénudée. Débarrassée de ses oripeaux ordinaires, elle est rendue à son silence, à sa beauté inhumaine et insensée. Tout, jusqu’aux néons éclairant la galerie marchande, est neuf. Le miracle commence quand on ouvre les yeux sur sa vie pour la première fois. Les choses grises d’avant sont soudain illuminées par la grâce. Tu considères avec étonnement ce que tu as déjà vu un bon millier de fois avec le sentiment de commencer ta vie, enfin. C’est la première fois que tu ressens cette immédiateté en lisant un texte, première fois que tu regardes le monde avec une telle acuité. L’existence devrait toujours ressembler à ce moment, te dis-tu, elle devrait être une source constante d’émerveillement. Henry Miller t’a réanimé : « Intérieurement, je brûle d’une flamme brillante, écrit-il, extérieurement, je suis aussi mort qu’une planète. » Il parle de son expérience la plus intime et pourtant il parle de toi et sans doute de chacun de nous. Tu lis ces lignes tenaces comme écrites de ta propre main et toi aussi tu brûles. Oui ton cerveau est en feu. Tu n’oses bouger d’un pouce pour que l’émotion reste intacte. Ton seul désir est de rester assis dans le feu le plus longtemps possible, le corps tout entier grillant dans les flammes. Tu jubiles à l’idée d’être seul dans ces flammes jaillissantes, absolument seul avec ces lignes écrites par un homme qui tire dans le mille à chaque phrase. Quel formidable courant d’air ! Tu n’arrives pas à croire qu’un type ait osé écrire ce qu’il vit et ce qu’il ressent avec une telle franchise et une telle violence, qu’il puisse te bouleverser de cette façon. Jamais tu n’aurais pu croire qu’un roman puisse ainsi s’ouvrir au monde, laisser passer l’eau, le feu, la lumière. Le Tropique du Capricorne est un torrent de vie qui emporte tout sur son passage, et toi tu plonges dans le grand bain la tête la première. Sur le moment, tu as cette  impression d’être sauvé, définitivement sauvé. Pourquoi avoir peur ? Pourquoi se sentir coupable ?  Tu ressens physiquement la grande mystification dans laquelle tu t’es chaque jour un peu plus enfoncé.

Les secondes passent. Tu souris aux anges. Tu vis un moment de grande présence au monde où tu as la sensation exaltante d’être en accord avec ce qui t’entoure, de tout comprendre en un éclair. Dire que j’aurais pu mourir sans savoir qui je suis, t’exclames-tu intérieurement. Quelque chose en toi s’est libéré.  « Tout ce que je pensais avoir compris jusqu’alors s’effondrait, et je restais avec une ardoise nette. Mes amis, en revanche, se retranchaient plus solidement dans le petit fossé de comprenette qu’ils s’étaient creusé. » Tu respires ces phrases hypnotiques comme si tu te respirais. Tu te sens proche de l’état qu’atteignent les derviches lorsqu’ils dansent dans la lumière et décollent dans les airs. L’écrivain irakien ‘Abd al-Malik Nûrî décrit bien cet état : « L’extase est une flamme qui naît dans l’intime de l’être, favorisée par le désir ; et quand cet événement spirituel survient, les membres s’agitent sous l’effet de la joie ou de la tristesse. » Disons-le simplement : tu découvres ce jour-là ce que c’est que vivre. Jusqu’ici, tu croyais être plongé dans le réel mais tu en avais perdu depuis longtemps la saveur. Le goût des choses t’est soudain revenu. Il te fallait un bon coup de fouet pour sortir de ton somnambulisme. Le voile de Maya qui se déchire, les écailles qui tombent des yeux, le monde entièrement rénové qui éblouit jusqu’à nous étourdir… Tu as le choix des images pour décrire le bouleversement qui a lieu. Dans la galerie des révélations, tu aimerais garder pour toi le plus longtemps possible cette illumination, mais il t’est impossible de faire durer le vertige plus longtemps. Les miracles sont toujours brefs. Insidieusement la vie familière reprend ses droits.  Il suffit de pas grand-chose pour que tout s’écroule. Dans ton cas, c’est la sonnerie d’un portable qui vient parasiter l’euphorie et qui, en quelques secondes, t’en sort définitivement. Tu vois à nouveau les petits hommes gris qui déambulent dans l’allée marchande comme des astres morts. Leur corps flasque te répugne. Certains lèchent les vitrines, d’autres avalent leurs beignets huileux avec application. Toi tu sens un drôle de truc dans la gorge. Le temps qui s’était provisoirement élargi se rétrécit à nouveau. Ton éblouissement se dilue dans le banal. L’esprit se laisse facilement contaminer par la lassitude collective, par l’immense ennui des foules. Tu jettes un œil à ta montre : 13h45. Il est l’heure de retourner travailler.

Tropique intérieur (1)

Un grand merci à Anh Mat dont la 308e nuit échouée a provoqué l’écriture de ce texte.

Raconter par quoi on est coincé au départ. Raconter comment enfant on se faufile entre les crevasses, comment finalement on trouve le passage. Rien ne doit alors plus nous arrêter, même si on n’en finit jamais de lever le voile.

Le chemin est inverse à celui qu’on croit. Au commencement, on hérite de la mort par tous les morts qui nous ont engendrés. Il faut se frayer un chemin par soi-même, un passage vers la vie. Les naissances dont on garde le souvenir se produisent en silence.

Tu aimes te remémorer les figures tutélaires. Tu parles encore leur langue, parfois. Tu gardes un souvenir très vif de l’époque où ils t’ont réinventé. Période qui n’a duré que quelques mois de bouillonnement créatif où tout se mêlait : rencontres, lectures, films, expos improvisées chez les potes artistes, concerts dans les caves, soirées au Point Virgule, éclats de rire, fêtes où tu dansais comme un dératé, beuveries dans les bistrots du quartier, discussions enflammées, moqueries, engueulades. Tout était vécu avec une intensité folle. Chaque découverte t’ouvrait de nouvelles perspectives. Tu t’imaginais déjà écrivain, peintre, photographe… En toi tu devinais quelque chose d’immense. L’ordinateur et le portable n’avaient pas fait leur apparition dans ta vie, et, après avoir lu Se distraire à en mourir, tu avais mis ta télé à la benne. Saison bénie pendant laquelle tu te désintoxiquais durablement. Tu apprenais à te rendre disponible à ces mots qui libèrent le corps, comme tu aimais dire. Tu découvrais une nouvelle façon de vivre, plus intense, plus crue.

Comment est-ce qu’on renaît ? Pourquoi est-ce qu’on renaît ? Le processus reste mystérieux. Sûr que, pour se décider à naître, il faut sentir les parois se rapprocher, oppressé qu’on est dans sa nuit utérine. On s’attend au pire comme au meilleur. C’est à peine si tu te souviens de ta vie d’avant. Tu traînais ta carcasse à droite à gauche. Tu étais lessivé par la grande machine économique et la mesquinerie de bureau, mais sûr que le cœur battait encore. Sans que tu te rendes bien compte, une sacrée fringale devait te remuer le ventre. Il suffisait sans doute de pas grand-chose pour que l’enveloppe du jeune cadre dynamique se déchire. Le cocon protecteur craquait déjà de toutes parts. Par la joie qu’elle a suscité chez toi, la lecture du Tropique du Capricorne a percé la membrane de soie au bon endroit, «  le reste suit, sans l’ombre d’un doute, serait-ce au cœur du chaos. »

La vraie vie surgit de façon inattendue. Tu ne croyais plus au miracle quand l’événement s’est produit, le 21 février 2000 à 13h30, à l’Olympia Einkauf Zentrum  de Munich. Il faut être précis avec ces choses-là. Vingt ans plus tard, les nerfs fixés à la corde raide, tu relis une nouvelle fois le passage qui t’a fait basculer : « Et me voici toujours sur ce même lit ; la lumière qui est en moi refuse de s’éteindre. Le monde des hommes et des femmes festoie à l’intérieur des cimetières. Ils s’adonnent aux rapports sexuels, Dieu les bénisse, et moi je suis seul au Pays du Foutre. » Et ça continue dans la même veine sur une dizaine de pages. Tu étais perdu en plein midi dans ce centre commercial et, lisant ce livre qui t’a fait naître au monde, tu es allé à une profondeur jusque-là inconnue. Ce fut la vie, soudain. Tu l’as souvent raconté par la suite, à Simon, Sarah, David, Samuel : une dizaine de phrases et c’est le monde qui s’éclaire, quelques pages et le destin qui bascule en un instant. Tu n’en croyais pas tes yeux de reconnaître phrase après phrase ce que tu pressentais depuis toujours. Chaque son tu l’absorbais, tu entrais tout entier dans le livre. Il n’y avait plus de centre commercial, plus de passants ventrus au regard vide : il n’y avait plus que ce grand texte terrible et captivant. Le monde figé dans lequel tu vivais jusque-là s’était disloqué. Comme un monde soulevé. Une formidable bourrasque qui balaye toutes les vieilles certitudes sur son passage. Tu aimes dire que ce moment-là fut l’un des plus heureux de ton existence.

Renaissance

Les bourgeons après l’averse. J’aime bien le jour d’aujourd’hui, oui je l’aime vraiment bien. Car en ce magnifique jour je vis bien. Je suis même fou de vie, il faut le dire. Derrière l’écorce palpite la joie animale. J’ai maintenant la certitude que la vie est plus riche et plus lumineuse qu’elle n’est douloureuse. La proximité hier avec la souffrance et la mort, voilà ce qui aujourd’hui me fait regarder le monde avec gratitude. Il faut sans doute avoir été un crevard comme moi pour ressentir la grande santé  nietzschéenne. Tu m’as dit : l’affirmation est première, alors j’affirme, non sans une certaine mauvaise foi, que mes pores se dilatent et que mon corps regorge de vie. Et je ris à gorge déployée pour avoir souffert plus intensément. Évidemment je ne suis pas guéri, je ne guérirai jamais, mais en ce magnifique jour d’aujourd’hui la joie est suffisamment forte pour surmonter la douleur. Je suis confiant. Je me tiens debout (ce qui n’est pas rien), et suis heureux à en chialer comme un gosse depuis que je me suis coupé la tête ! Et voilà que je me balade, ma tête sous le bras, rue de Ménilmontant où tout est insolite. Mon état empire sûrement clandestinement mais, en vérité je vous le dis, je ne suis plus malade. J’ai même une santé de fer et un appétit d’ogre. Le masque de fer redécouvre le soleil. Il est prêt pour le spectacle. Chaque personne que je croise, rue Oberkampf, ne me semble pas si antipathique que ça. Pour un peu, j’en viendrai à me jeter dans les bras du premier venu ! J’ai gardé ce vieux rêve d’abolir ce qui nous tient séparé. Mais pour l’heure tout contact physique semble prématuré ; je me contente d’adresser des sourires, des hochements de tête et puis, allons-y, quelques clins d’œil. Je ne cherche plus à me défendre. Il suffit de baisser les armes pour que le cirque dans la rue nous fasse découvrir un nouveau monde. Débarrassé de sa laideur, le Ressuscité fait maintenant des grimaces exorbitantes dans la rue sans que personne ne s’en offense. J’entends quelques rires. La fraternité est encore possible, mon ami.

Je longe les quais. Les ombres s’allongent rue de la Grange aux Belles. On les sent fébriles, prêtes à mordre. Tous mes sens sont en alerte mais à l’intérieur je n’ai plus peur. Rue de Lancry, une femme dit : « J’ai été accosté par un Noir, un mec louche tu vois… il demandait Rébecca, il avait un foulard jusque-là…» Le carnaval ne fait que commencer. J’arrive rue des Vinaigriers : au milieu de la rue, le doppelganger de mon père (lui tel que je le connais sur les photos mais en plus maigre et plus blafard) est occupé à frapper avec une barre de fer une masse de chair sanguinolente. Mon corps recule de quelques pas. Il a tout de même la présence d’esprit de ne pas lâcher sa tête, et la pauvre petite tête regarde avec stupeur la scène qui se déroule au ralenti et dans un grand silence : après l’avoir dépecé avec application, le  doppelganger mange maintenant le crâne de la chose avec ferveur. Je scrute sa face livide barbouillée de sang, ses longs doigts fins qui tremblent et malaxent la cervelle avec volupté. Les passants passent leur chemin comme si de rien n’était. Une boucherie en pleine rue, quoi de plus normal. Chacun se fait son cinéma. Moi c’est différent. Je suis pris de violentes hallucinations depuis l’enfance, images épaisses qui peuvent surgir au coin d’une rue, sur une place, un parking souterrain, à la fenêtre d’un immeuble ou dans une rame de métro. Je ne cherche plus à les éviter. C’est maintenant comme une drogue. Je les sens venir. La plupart du temps, elles se manifestent lorsque ma tête se lève pour regarder le monde avec détachement. Peut-être mon ascendance celte qui m’incite à créer du fantastique n’importe où, n’importe quand. Mes yeux mi-clos se détournent du cadavre et de son bourreau. Je m’éloigne de la zone d’apparition en écoutant les battements d’aile de mon sang qui décélèrent. Pulsations émiettées, miettes de beauté. Je continuerai à faire le pitre, à chanter et à danser sous les fenêtres sans craindre le ridicule. J’ai retrouvé la force d’être sans espoir. Tant que je me souviendrai d’où je viens, la route restera ouverte. L’horizon ne passera pas.

dans la glace

La salle de bain se regarde dans le miroir, tu ne peux pas la laisser seule. Quelque chose te pousse à regarder le désastre en face. Tu as glissé une photo de tes trente ans sur le bord du miroir pour surprendre le cheminement souterrain de la mort. Tu  vas t’assassiner une fois de plus à t’observer et à te comparer comme ça. Tu ferais mieux de sentir, palper les choses qui t’entourent, mais non, il faut encore que tu te confrontes à cette vision que tu ne parviens pas à accepter. Tu entres dans la salle de bain, tu fermes les yeux pour repousser de quelques secondes le moment de vérité, tu écoutes ta respiration avant d’affronter ce visage que tu as de plus en plus de mal à reconnaître. Puis les yeux tu les ouvres grand et voilà, dans la salle de bain ton cancer piégé par cette saloperie de miroir qui te renvoie avec une terrifiante exactitude cette image d’homme condamné. A cette seconde tu te vois tel que tu es vraiment. Un sursitaire. La mort, tu la portes sur ton visage dévoré. Elle est industrieuse et prospère, pas vrai ? Jamais elle ne relâche son étreinte. L’état de tes intestins se lit dans ton regard. Ta santé défaillante t’apporte des visions inédites. Les organes pourrissants deviennent comme des visages, des visages de femmes effrayantes et des visages de brigands. Tu ne peux pas t’empêcher de penser à Dorian Gray. Ton crime tu le vois une nouvelle fois dans la glace. Tu te regardes droit dans les yeux et ça ne fait pas un pli, tu es un sale type assez horrible à regarder. Pourtant, une fois la porte de la salle de bain refermée, tu ne te sens pas si mal que ça. L’imbécile heureux qui est en toi cherche et trouve des distractions à sa détresse. Il continue à vivre presque comme si de rien n’était.

sur la terrasse Lautréamont

Le promeneur ressent le besoin de perdre son temps pour se distraire des calculs qui encombrent son cerveau et pour se remettre à rêver. Longeant la terrasse Lautréamont (qui n’existe plus), il regarde les pigeons s’abreuver aux colonnes brûlantes. À cette hauteur et par ce temps on aperçoit l’église St Eustache. À la base du clocher, il imagine un ange de brique et d’acier qui se tire une balle dans le pied. Chaque jour, sur le coup de treize heures trente, se déverse du Conservatoire une troupe de jeunes musiciennes chantantes et riantes. C’est pour ça qu’il est là. En attendant de les voir apparaître, le promeneur observe dans le ciel les ballons stratosphériques percer les nuages. C’est beau ici, se dit-il, l’église St Eustache, l’Opéra Garnier, la Madeleine, l’Obélisque au loin. Le promeneur divague dans le ciel de Paris jusqu’à la sortie des jeunes musiciennes. Débarrassé pour un temps des mensonges spectaculaires, il quitte la plateforme, la tête et les yeux nettoyés.

Le soir venu, il traîne aux abords des grands boulevards. Par quel chemin surréel est-il arrivé jusqu’ici ? Impossible de le dire. Il regarde les dernières taches de soleil disparaître sur la façade du Grand Rex. Puis il se décide à entrer dans un bar qui « joue la carte du café-littéraire en toute décontraction » a-t-il lu sur l’Iphone, « La grande baie vitrée donne une impression de liberté ». Eh oui, la liberté… Un an et demi de liberté évaporée, consumée. Le promeneur est on ne peut plus lucide sur l’univers de merde qui l’attend. Se couper les ailes et puis sourire, et puis ramper, traîner dans la boue. Répondre à leurs questions comme un automate, mimer l’enthousiasme, faire preuve d’une cordialité désuète, comme si tout allait de soi. Recracher tout ce qu’on lui a inculqué dans sa petite tête de con. En attendant, seul dans son coin, il absorbe la dose d’oubli nécessaire à l’invention d’apéritifs saturniens. À travers les panneaux de verre du bar, il voit des plombiers féroces besogner de jeunes elfes. Sûr qu’il a mangé des drogues depuis le début du jour, et pas qu’un peu. Ces temps-ci il mange des drogues pour chasser l’ennui et retrouver le grand calme des mosquées almohades qu’il aimait visiter avec elle. Il ne sait pas encore que les heures vides préparent celles d’intense création. Le réservoir se remplit de lui-même. Les concentrés de codéine qu’il se concocte matin et soir lui permettent d’être perché très haut de jour comme de nuit. Chaque détail est vécu avec intensité.

En plein soleil d’hiver

Se débarrasser de tous nos bagages et devenir léger, si léger, avec l’âge. Retrouver dans l’extrême vieillesse les espaces immenses de l’enfance. Songes-tu parfois à la vie qu’on aurait pu avoir, à toutes les choses qu’on aurait pu vivre ensemble ? Deux petits vieux tout secs, beaux comme une trêve, sont assis au bord de la fontaine des innocents, en plein soleil d’hiver. Le silence amoureux qui les entoure me touche en plein cœur. Ils se tiennent par la main. Ils gardent le silence. Ils sont fragiles et rayonnants. Ça aurait été beau de vieillir comme ça, avec toi. On aurait été capable de rester ensemble pendant des heures sans dire un mot. J’aurais aimé d’un mariage de raison qui devienne mariage d’amour après longtemps de vie commune. J’aurais aimé apprendre à t’aimer.